dimanche 26 août 2018

... et omnia vanitas ! (La comédie humaine)


















La pensée du jour :

"Le monde est bien sot, bien aveugle, bien ignorant il ne pénètre que les secrets qui l'amusent, qui servent sa méchanceté ; les choses les plus grandes, les plus nobles, il se met la main sur les yeux pour ne pas les voir."

Honoré de Balzac, Les secrets de la princesse de Cadignan (1839)

lundi 20 août 2018


La pensée du jour :

"Car c'est bien de la pensée de l'Autre, en tant qu'il n'est pas de l'Etre, qu'advient cette mutation si profonde engagée par la tradition hébraïque. Et si la pensée n'y est plus une pensée de l'Etre, mais une pensée de l'Autre, c'est que l'Autre s'y pose en un "Tu" vis-à-vis de qui le sujet humain, en tant que "je", s'ouvrant à lui, se constitue. Augustin : "Tu es grand, Seigneur ..." (les premiers mots des Confessions)."

François JULLIEN, "Près d'elle", Paris, Galilée, 2016, p. 75-76.

vendredi 13 juillet 2018

De la culture française





















"... la culture française est un monument achevé dans toutes ses parties, une construction équilibrée de la base au faîte, et qui depuis longtemps n'appartient même plus à ceux qui l'ont construite, parce qu'elle a été faite pour tous, elle est une demeure et non une forteresse, un des hauts lieux d'asile ouverts aux hommes de bonne volonté, quelle que soit leur race ou leur couleur, une amitié, un foyer.

 Nous n'avons jamais prétendu faire de ce foyer la seule maison commune de l'humanité, nous ne pouvions espérer réussir là où les Grecs eux-mêmes avaient échoué. Nous avions pourtant le droit de penser qu'après l'avoir aimée et honorée les hommes ne la délaisseraient que pour une autre plus parfaite, que ce grand travail, que ce grand effort de raison et d'amour ne serait pas perdu. Il risque pourtant de l'être. Il l'est déjà peut-être. On dit que nous n'avons pas défendu notre culture. Mais nous n'avions pas prévu la nécessité de la défendre, parce que nous n'avions jamais songé à l'imposer."

Georges BERNANOS, Le Chemin de la Croix-des-Ames in Essais et écrits de combat, Paris, Gallimard, 1995, Collection "Bibliothèque de la Pléiade, tome II, p. 284.


vendredi 18 mai 2018

Une prophétie ?

















"Viendra le temps où les nations sur la marelle de l'univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d'un même corps, solidaires en son économie.
Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l'existence du mince ruisselet de rêve et d'évasion ? L'homme, d'un pas de somnambule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs..."

René CHAR, Feuillets d'Hypnos, Paris, Gallimard, 1962 et 2007, p. 40 (Collection "Folio plus classiques")

mardi 24 avril 2018

De la lucidité
















"Car l'intelligence, avec sa bonne volonté, en reste aux vérités qui peuvent être le plus difficiles à concevoir, mais demeurent acceptables, c'est-à-dire telles qu'elles ne soient pas une menace vis-à-vis, non pas tant de nos adhérences, elles par lesquelles nos croyances sont fondées. On est prêt à construire autant qu'on veut dans la pensée, selon le fameux "désir de vérité" et défiant l'énigme, mais tant que n'est pas remise en question la viabilité - fiabilité - de ce qui sert d'assise à notre vie comme à notre pensée. A l'égard de ce qui jetterait un soupçon sur elle, on n'y vient qu'à reculons et "contraint", comme le disait Platon. C'est pourquoi la lucidité ne se fait que par forçage et démantèlement progressif de tout l'appareil discursif et idéologique par lequel tiennent à la fois la vie et sa "vérité". Car on "veut" bien, non pas la vérité, mais une certaine vérité, comme l'a vu Nietzsche. Lucidité nomme, en revanche, la vérité qu'on ne veut pas, mais qui s'impose à nous et malgré nous, non par annonce extérieure et fracassante Révélation, mais modestement, du sein même de la vie écoulée et peu à peu réfléchie, de l'expérience décantée et ce qui s'en distille discrètement, empoisonnant, il est vrai, le confort de la vie et de la pensée - et qu'on peut chercher à se dissimuler ou bien qu'on décide d'affronter."

François JULLIEN, Une seconde vie, Paris, Grasset, 2017, pp. 112-113.

vendredi 20 avril 2018

A Boris Pasternak



"Moi qui ne serais rien sans le XIXe siècle russe, je retrouve en vous la Russie qui m'a nourri et fortifié. Il est faux de dire que les frontières n'existent pas. Elles existent, provisoirement. Mais en même temps qu'elles il existe une force de création et de vérité qui nous réunit tous, dans l'humilité et la fièrte en même temps. Je ne l'ai jamais mieux senti qu'en vous lisant et c'est pourquoi je voudrais vous dire ma gratitude et ma solidarité. Je fais des voeux chaleureux pour vous et les vôtres, pour votre oeuvre et pour votre grand pays."

Albert CAMUS, cité in Albert Camus René Char, Correspondance 1946-1959, Paris, Gallimard, 2017, p. 198 (Collection "Folio")

vendredi 9 février 2018

La pensée du jour :

"L'amour de la sagesse et l'amour de la bonté, s'ils se résolvent en activités consistant à philosopher et à faire le bien, ont ceci de commun qu'ils cessent immédiatement, qu'ils s'annulent, pour ainsi dire, dès que l'on admet qu'il est possible à l'homme d'être sage ou d'être bon."

Hannah ARENDT, Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, 1961 et 1983, édition Pocket, p. 117.

lundi 13 novembre 2017

L'expérience de l'icône et la relation éthique




















 "... il y a un cas où l'objet de l'expérience - c'est pour ça que ce n'est pas un objet et qu'il n'y en a pas d'expérience de lui au sens habituel du terme - ne peut pas être rapporté à un je transcendantal qui le garde en le regardant, c'est le cas du regard d'autrui, précisément, c'est-à-dire l'exigence éthique. Dans le regard de l'autre, le regard dominant auquel tout est rapporté n'est pas le mien, c'est le sien. Je suis dans une situation d'être sous le regard de l'autre. Tant que c'est moi qui organise, comme un phénomène relatif à moi le regard d'autrui, je ne suis pas dans une relation éthique et autrui n'est pas un autrui à proprement parler. Il ne le devient que lorsque c'est moi qui suis convoqué sous son regard. Donc l'irregardable, c'est-à-dire l'expérience de l'icône, est irregardable parce que c'est l'expérience d'être regardé. Lévinas ou l'icône, d'une certaine manière, disent la même chose, l'expérience d'être regardé, donc de perdre la domination sur le monde par l'antériorité de mon regard sur tous les objets du monde."

Jean-Luc MARION, Ce que nous voyons et ce qui apparaît, Paris, INA éditions, 2015, p. 63.

mercredi 8 novembre 2017

De la peinture



"Comment peindre l'âme, la faire voir ? Voilà le problème esthétique. Kandinsky a été amené à montrer que la couleur ne se propose pas seulement à la vue, mais qu'elle est en nous impression : elle n'est pas une qualité objective, elle agit sur notre pathos. Ses analyses sur la dynamique des couleurs sont très précises, qu'il s'agisse du jaune qui nous agresse alors que le bleu nous apaise. Agression, apaisement sont des modalités de notre âme. On peut donc démontrer que toute couleur est double : elle est visible mais l'invisible est sa véritable réalité. Tout élément pictural est donc à la fois extérieur et intérieur. Kandinsky a établi que tout peinture, et pas seulement la peinture abstraite, repose sur l'invisible et qu'on choisit une couleur en raison de son pouvoir dynamique et émotionnel. La peinture constitue dès lors la démonstration que la réalité essentielle est invisible. Elle ne donne donc pas seulement à voir mais surtout à sentir. Et elle ne fait voir l'invisible qu'à proportion où elle donne à sentir. Elle fait bien plus sentir le visible que voir l'invisible, car elle invisibilise le visible. Telle est la nature profonde de la peinture."

Michel HENRY, Entretiens, Sulliver, 2007, p. 110.

lundi 16 octobre 2017

L'espérance du salut





















"Il reste la très grande question, la question la plus importante, et c'est la mort. La situation de l'homme est telle que l'homme peut effectivement se trouver investi par le désespoir. Il peut se sentir enveloppé par ce désespoir. Et je dirais  - non pas seulement en chrétien, mais en métaphysicien - que pour moi l'espérance est l'espérance du salut. Et je dirais plus précisément l'espérance de la résurrection."

Gabriel MARCEL, "Tu ne mourras pas", Orbey, Arfuyen, 2005, p. 98.

mardi 12 septembre 2017

"L'identité narrative" et la France

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"L'identité d'un peuple n'est pas une substance immuable qui ne changerait pas avec le temps, mais on ne saurait faire valoir comme modèle a contrario un mouvement permanent et indéfini, sauf à épouser l'idée du monde comme chaos et abdiquer toute prétention à le rendre signifiant. L'idée d'"identité narrative" développée par Paul Ricoeur peut ouvrir d'autres perspectives en soulignant l'importance du récit qu'un pays se forge de sa propre histoire. Cette identité n'est pas celle d'une "structure fixe, mais bien celle mobile, révisable, d'une histoire racontée et mêlée à celle des autres cultures". Cette identité narrative ne signifie pas un multiculturalisme invertébré et soumis à une recomposition constante ; elle suppose une interprétation qui implique un choix, structure les événements, leur donne une signification et met en valeur des potentialités inexploitées du passé. La France et les pays démocratiques de l'Union européenne n'échappent pas aujourd'hui à cette nécessité."


Jean-Pierre LE GOFF, La gauche à l'agonie ? 1968-2017, Paris, Perrin, 2011, p. 303.

vendredi 11 août 2017

La Vérité
















"Un homme cherche la vérité par la raison seule, et il échoue ; la vérité lui est offerte par la foi, il l'accepte ; l'ayant acceptée, il la trouve satisfaisante pour la raison."


Paradoxe ? Si l'on veut. Je serais disposé, pour ma part, à penser qu'il n'y a de philosophie chrétienne que là où ce paradoxe, ce scandale, est non seulement admis, accepté, mais étreint avec une gratitude éperdue et sans restriction."


Gabriel MARCEL, "Tu ne mourras pas", Arfuyen, Orbey, 2005, p. 38.

mardi 25 juillet 2017

Science sans conscience...














"Le scientisme fut un petit dieu tonitruant, pas très durable; la science devient un dieu tout-puissant, à demi clandestin, et l'ordonnateur de la civilisation dans le monde entier, qu'elle le veuille ou non... Il n'y a pas de science qui ne pose la vérité comme valeur suprême. Cette vérité-là n'est une valeur suprême que pour les chercheurs. On a pris à la légère la phrase d'un personnage de Dostoïevski : "Si j'étais contraint à choisir entre le Christ et la vérité, je resterais avec la Christ contre la vérité." On a eu tort. Le nouveau dieu peut faire plus que tous les autres, puisqu'il peut détruire la terre. Mais il est un dieu muet.

- Intéressant... Selon vous, la crise de la jeunesse vient de là, naturellement ?

- Ce qui commence à disparaître, c'est la formation de l'homme. La science peut détruire la planète, elle ne peut pas former un homme. Les sciences humaines le montrent à merveille. L'homme n'est pas ce qu'elles posent, mais ce qu'elles cherchent. Ce qui rendait compte du monde avait formé les hommes - en se formant, si je puis dire. Pas seulement les religions : le Romain qui éblouit l'Europe depuis la Renaissance jusqu'à Napoléon n'était pas un type religieux.

- Pourquoi n'apprendraient-ils pas à se former tout seuls ?

- L'homme occidental reste informe parce qu'il attend. La science, en tant que croyance et non en tant que science, est croyance en une explication future du monde. Et les Occidentaux ont toujours l'air de croire qu'ils vont remplacer les Croisades par l'instruction civique. La formation de l'homme passe par le type exemplaire : saint, chevalier, caballero, gentleman, bolchevik et autres. L'exemplarité appartient au rêve, à la fiction. Et sans jeu de mots, la fiction de la science, c'est la science-fiction."


André MALRAUX, Lazare in Le miroir des limbes, Paris, Gallimard, 1974, p. 188-190.

mercredi 19 juillet 2017

L'au-delà












"Ce n'est pas l'espèce des fourmis, ni d'ailleurs des lions, qui possède l'aptitude constante à concevoir des au-delà, à mettre le monde en question; c'est l'homme, qui a créé (en passant!) le langage, l'écriture, l'outil, le tombeau et d'autres gadgets - outre les moyens de faire sauter la planète... Faut-il donc être chrétien pour penser que l'homme est séparé de tout le reste par une différence de nature, non de degré? Tant bien que mal, il commence à s'habituer à l'impensable. Et quand Pascal parle de l'homme, il n'a pas toujours tort, même sans l'âme, même sans Dieu. Ce n'est pas d'un quelconque exploit dans les Andes, qu'aucun animal n'eût été capable, c'est de l'au-delà."


André MALRAUX, Lazare,Paris, Gallimard, 1974, p. 185.

mardi 18 juillet 2017

L'ennui













La pensée du jour :


"La détente du corps culmine dans le sommeil; celle de l'esprit culmine dans l'ennui. L'ennui est l'oiseau des rêves qui couve l'oeuf de l'expérience. Le bruissement des feuilles dans les arbres le fait s'envoler. Les nids qu'il façonne - les activités intimement liées à l'ennui - ont déjà disparu des villes et déclinent aussi dans les campagnes. Ainsi se perd le don de prêter l'oreille; ainsi s'éteint la communauté de ceux qui savent le faire."


Walter BENJAMIN, Le raconteur, Réflexions sur l'oeuvre de Nikolaï Leskov, préface au livre de Nikolaï Leskov, Le voyageur enchanté, trad. frçse, Paris, Payot et Rivages, 2011, p. 23.

jeudi 27 avril 2017

Philosophie et culture, nécessité pour notre temps





















"En un sens, la philosophie ne peut rien contre la technique, sauf exister. Tant qu'il y aura un livre de philosophie et un lecteur, tant qu'il pourra s'esquisser une pensée qui procède de la vie, quelque chose échappera à la technique et y résistera. C'est très peu de chose mais c'est peut-être l'essentiel.

Car la philosophie permet de rendre intelligibles les problèmes qui importent, en évitant d'être dupe des pensées qui n'en sont pas. La culture ne se limite évidemment pas à la philosophie. La littérature, la musique, la peinture et toutes les formes de la création en sont parties intégrantes. Mais la culture a besoin de la philosophie  pour ne pas divaguer ni aller à la dérive. 

Or, tout comme la culture a besoin de la philosophie, le monde où nous vivons a besoin de la culture, un besoin vital. Dans une société où le progrès rend le temps libre de plus en plus important, la culture va devenir, si elle ne l'est pas déjà, le premier besoin de l'humanité. Car elle constitue le seul emploi infini de notre énergie, le seul remède contre l'ennui."


Michel HENRY, Entretiens, Paris, Sulliver, 2007, p. 33.


dimanche 16 avril 2017















 La pensée du jour :


"Mais comment désirer la vérité sans rien savoir d'elle ? C'est là le mystère des mystères. Les mots qui expriment une perfection inconcevable à l'homme - Dieu, vérité, justice - prononcés intérieurement avec désir, sans être joints à aucune conception, ont le pouvoir d'élever l'âme et de l'inonder de lumière.

C'est en désirant la vérité à vide et sans tenter d'en deviner d'avance le contenu qu'on reçoit la lumière. C'est là tout le mécanisme de l'attention."

 

Simone WEIL, Note sur la suppression générale des partis politiques, (nouvelle édition), Paris, Flammarion, "Climats", 2017, p. 40.


lundi 27 mars 2017

Qu'est-ce qu'un sujet ?













"Dans ma pensée est sujet celui qui décide de se montrer fidèle à un événement qui déchire la trame de son existence purement individuelle et atone. L'événement est toujours imprévisible, il fend et bouleverse l'ordre stagnant du monde en ouvrant de nouvelles possibilités de vie, de pensée et d'action. Une révolution en politique, une rencontre amoureuse, une innovation artistique, une découverte scientifique d'ampleur : ce sont là des événements. Ils font surgir quelque chose de profondément inédit, ils donnent lieu à une vérité jusqu'alors insoupçonnée - toute vérité est nécessairement liée, et postérieure, à la survenance événementielle. Le sujet est celui qui ne demeure pas passif devant l'événement ;  il se l'approprie, il s'engage résolument dans l'aventure qui se voit frayée. Le sujet désigne cette capacité d'intervention à l'égard d'un événement et cette volonté de s'incorporer à une vérité, dans un procès durable qui donne à la vie son orientation véritable. Il existe selon moi quatre grands domaines où des vérités se manifestent : la politique, l'amour, l'art et la science."

Alain BADIOU, in Alain Badiou, Marcel Gauchet "Que faire ?", Paris, Philo édition, 2014 et Editions Gallimard, 2016, p. 182 (Collection "Folio").

mercredi 8 mars 2017

Vers une société multiculturelle ?















  

« L’immigration a changé de nature. Il n’y a pas si longtemps, quand les immigrés arrivaient, même en très grand nombre, l’horizon était celui de leur absorption dans le paysage commun, pour devenir des Allemands, des Français ou des Belges comme les autres. Cela n’allait pas sans tensions, mais cela ne posait pas de questions quant à la constitution de la société, seulement des problèmes d’intendance. L’exemple le plus extraordinaire en la matière a été celui du melting-pot américain, qui n’est plus, ce qui fait qu’un pays aussi ouvert à l’immigration que les Etats-Unis est aujourd’hui profondément divisé sur le sujet. Car à partir du moment où on légitime la persévération des identités d’origine, la question surgit de ce qu’est cette société qui se veut constituée de gens dissemblables. Une « société des étrangers », tenue par les seuls liens du droit ? Une telle société est-elle viable ? Ce sont les interrogations béantes qui sont devant nous. »



Marcel GAUCHET, La liberté, et après ? propos recueillis par Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy, in revue « Causeur » N° 44, mars 2017.

mercredi 15 février 2017

Mysticisme













 "C'est ... le mysticisme de tous les temps et de tous les peuples qui ne cesse de lutter pour cette double tâche spirituelle : pour la tâche qui consiste à saisir le divin dans sa totalité, dans son intériorité et sa richesse de contenu les plus nobles et les plus concrètes et en même temps à éloigner de lui toute particularité du nom ou de l'image. Ainsi tout mysticisme vise un monde au-delà du langage, un monde du silence. Dieu, comme il est dit chez Maître Eckhart, est "fondement simple, le désert silencieux, le silence simple" ; car "sa nature est d'être sans nature."

Ernst CASSIRER, Langage et mythe, Paris, Les éditions de Minuit, 1973, p. 93.

jeudi 15 décembre 2016

La nouvelle "u-topie"















"Ne disons pas que nous avons raccourci les distances, exploits jadis accomplis par les ânes, les bicyclettes, les aéronefs ou les fusées spatiales, découvrons plutôt que nous avons changé d'espace : le voisinage immédiat ayant remplacé la distance, l'espace, de métrique, est devenu topologique. Nous vivons dans la proximité généralisée. Tout écart a disparu. Or, comme, par sa racine, le mot "a-dresse" (di-rectus : direction dans la région et direction ou commandement selon les règles) se réfère, en même temps qu'à l'espace, au droit et à la politique - ainsi codée, ma position permet à la maréchaussée d'avoir accès à mon corps, en cas de délit ou de crime -, ce changement d'espace transforme ces deux instances-là. Changeant d'adresse, nous ne vivons plus dans le même espace ; mutant d'espace, nous devons transformer nos institutions politiques et nos droits."

Michel SERRES, Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l'histoire, Paris, Le Pommier, 2016, p. 152.

samedi 26 novembre 2016

De la visibilité esthétique




















 "... l'anamorphose n'est pas seulement ce dispositif d'histoire de la peinture, mais aussi une détermination plus générale qui rend compte de la visibilité et de la phénoménalité esthétiques, 
à savoir l'impossibilité de la prévision et le fait que toute vision est le résultat d'une convocation, d'une convocation par et d'une soumission à l'apparition du visible lui-même. Un dispositif non 
pas de prévision, mais de post-vision. Et alors cela permet de comprendre la façon dont nous nous comportons vis-à-vis de la visibilité esthétique. La question:"Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art ? Qu'est-ce qu'on doit mettre dans un musée ? Faut-il qu'il y ait des musées ?" etc., est une question qui se pose parce que certains phénomènes l'imposent. Quels phénomènes imposent d'être pris pour des oeuvres d'art, d'être quasi sacralisés ou enterrés vivants dans des musées ? Ce sont ces visibles qui ne peuvent pas être prévus, ils sont post-vus, et dont on peut dire que personne ne les a jamais vus. J'insiste sur ce point : qu'est-ce qu'une "oeuvre d'art" (je prends cette expression tellement datée et tellement étroite qu'elle est significative) ? Qu'est-ce que les gens, les bourgeois appellent une "oeuvre d'art" ? Ou l'expert. C'est ce que l'on revoit. L'oeuvre d'art, ce n'est pas quelque chose que l'on voit, c'est ce qu'on revoit, ce qu'on va revoir. L'objet, ce n'est pas ce qu'on voit comme tel, c'est ce qu'on prévoit et qu'on essaie de voir le moins possible pour qu'il marche, qu'il fonctionne. L'oeuvre d'art, au contraire, c'est ce dont on ne peut jamais dire : je l'ai vue. Celui qui dit : "J'ai vu un tableau et donc je n'ai aucun besoin de le revoir", ou bien ce qu'il a vu n'était pas un tableau, ou bien lui-même est un imbécile. La définition du tableau, de l'oeuvre d'art, c'est qu'il est toujours nécessaire d'aller le revoir."

Jean-Luc MARION, Ce que nous voyons et ce qui apparaît, Bry-sur-Marne, INA, 2015, pp. 48-49.

vendredi 9 septembre 2016

La littérature, c'est la liberté !












"En France, la littérature n'est pas que la littérature. Elle n'est pas qu'un des beaux-arts : elle est une forme de résistance à l'oppression. Elle est ce qui nous tire vers le haut. (...) La littérature doit rester notre rapport à la vie, qui nous permet de résister au mercantilisme comme au fanatisme. Je suis sceptique avec Montaigne et Voltaire, chrétien avec Pascal et Chateaubriand, rêveur avec Gérard de Nerval, romanesque avec Balzac et Proust, véhément avec Bernanos."

Jacques JULLIARD, Ecole, année zéro in "Marianne"
n° 1013, septembre 2016.

mardi 12 juillet 2016

Intimité
















La pensée du jour :

"... dans ce qui fait l'éternel problème de la relation amoureuse affrontant la durée, il ne s'agit pas tant d'une "usure du désir", à proprement parler, ni de ce que la possession se renverse fatalement en déception, comme on l'a tant dit, inutile dramatisation, mais simplement (logiquement) de ce que, si l'Autre est intime en moi, je n'ai plus suffisamment d'écart, à son égard, pour l'agresser : pour que de la libido trouve à s'exercer."

François JULLIEN, Près d'elle, présence opaque, présence intime, Paris, Galilée, 2016,  pp. 108-109.

lundi 13 juin 2016

Plaidoyer pour Antigone

 












Mais qu’espèrent donc ce gouvernement  et celui dont il procède, François Hollande ? Une improbable reconnaissance de l’Histoire ? En l’état, ils ne  peuvent guère compter sur celle des Français…
Si notre pays est aujourd’hui divisé, non plus coupé en deux mais bien en quatre[1], ils y auront contribué par leur entêtement à faire entrer la France dans une mondialisation prétendument heureuse…

André Malraux affirmait – et son propos n’était évidemment pas sans rapport avec l’admiration qu’il vouait au général de Gaulle – : « le plus grand personnage de l’Histoire, c’est Antigone ». Et de préciser ce qui faisait à ses yeux le mérite exemplaire et la gloire immarcescible de ce personnage mythique et tragique : avoir su ramasser en un seul mot son refus de l’inacceptable.
Tant qu’il y aura des hommes, le  « non » d’Antigone symbolisera l’éternelle révolte de l’humain contre l’inhumain. Car il s’agit bien, comme l’écrivait encore Malraux, de « retrouver l’homme partout où nous avons trouvé ce qui l’écrase[2]. »

Le tragique de l’Histoire prend aujourd’hui pour notre peuple un autre visage que celui de la guerre, mais cette ruse ne trompe que les naïfs ou les étourdis.
Sous son masque consumériste, pour beaucoup certes séduisant, la mondialisation néolibérale que vantent à l’envi nos « élites », constitue pour nous autres Français  (mais nous ne sommes pas les seuls embarqués dans cette galère !) le plus mortel des dangers : celui de perdre son âme. Car la mondialisation néolibérale n’est que le dernier avatar d’une tentation toujours renaissante : celle d’adorer le veau d’or, de servir Mammon plutôt que Dieu.

Ecoutons Bernanos :

« Le spéculateur se fait une certaine idée de l’homme. Il ne voit en lui qu’un client à satisfaire, des mains à occuper, un ventre à remplir, un cerveau où imprimer certaines images favorables à la vente des produits[3]. »

La mondialisation néolibérale, c’est l’entreprise d’asservissement des nations au pouvoir de l’Argent. C’est la victoire du matériel (l’économique) sur le spirituel. C’est la soumission programmée à cette même finance mondialisée que dénonçait naguère le candidat François Hollande.

Nous voici au cœur du problème : ce qu’il faut  reprocher au Président de la République actuel – et ce que les Français, dans leur grande majorité, ne lui pardonnent pas  - c’est le mensonge.

Rien n’est plus ravageur pour celui qui s’y laisse aller que le recours à la tromperie. Et il est aussi vain d’alléguer pour sa défense les nécessités de la conquête du pouvoir que facile d’invoquer le débat entre réformistes et révolutionnaires. Faire le contraire de ce que l’on a promis, quelles que soient les raisons avancées pour se justifier, conduit toujours ceux qui vous ont cru à la méfiance puis au rejet.

Du compromis à la compromission, il n’y a qu’un pas, mais qui débouche sur un abîme !

L’Histoire retiendra que François Hollande et Manuel Valls auront été les fossoyeurs du Parti Socialiste, comme Guy Mollet le fut de la SFIO. Leurs erreurs furent les mêmes. Qu’on se souvienne : après la victoire du Front Républicain aux élections de 1956, par lesquelles les Français avaient donné pour mandat à la majorité de gauche – sur la foi des promesses et du programme des socialistes – de mettre un terme à la guerre d’Algérie, Guy Mollet de retour d’Alger, sous la pression des colons ultras, envoya le contingent livrer une guerre inique, perdue d’avance et contraire aux valeurs du socialisme.

L’excuse  - prétexte ou alibi - est toujours la même : il s’agit, nous dit-on, d’assumer les contraintes du pouvoir, de mettre en œuvre les compromis nécessaires qui permettront les réformes, donc le progrès social. Ainsi la fin justifie-t-elle les moyens.
Tel est au fond l’argument de Créon face à Antigone.  Argument fallacieux qui cache mal une décevante réalité : la mystique se dégrade en politique.
Dans un tel contexte, l’on excipera de sa bonne foi, voire de son courage, en rappelant la fameuse objection de Péguy : « la morale de Kant a les mains pures, mais elle n’a pas de mains … ». Mais qui cela convaincra-t-il encore ?

Etre visionnaire, c’est aussi savoir déchiffrer les signes des temps. C’est ce que fit, dans les pires circonstances, le général de Gaulle lorsqu’il prophétisa la victoire finale, faisant valoir, dès 1940, que « dans l’univers libre des forces immenses n’(avaient) pas encore donné[4]. »

La mission d’une France qui, aujourd’hui, serait fidèle à sa vocation universaliste consisterait à prendre la tête d’une coalition de nations : celles qui voudraient entendre des citoyens lassés de ce monde matérialiste et sans idéal que la mondialisation néolibérale leur propose comme unique perspective.

En dépit des propagandes, on sait bien que la course au profit (mais on dit « compétitivité ») dans un environnement dérégulé ne profite qu’à une minorité de riches qui s’enrichissent toujours davantage au détriment des pauvres et des humiliés.

Etre fidèle aux idéaux de la Révolution française et du socialisme de Péguy, de Jaurès et de Blum, ce ne saurait consister, comme s’y emploient Hollande et Valls,  à insérer la France dans le cercle des nations néolibérales en la soumettant à la loi d’airain d’une compétitivité sans règles ni limites. Tout le monde sait que l’univers mondialisé du néolibéralisme ne favorise que le moins disant social.

Pour être fidèle à sa vocation, il s’agit plutôt pour la France de montrer l’exemple en incarnant le refus d’un monde déshumanisé livré à la seule concurrence mercantile. En prouvant qu’un autre monde est possible, elle rouvrirait à tous les peuples le chemin de l’espérance.



[1] A savoir : extrême gauche, socialistes, droite républicaine et Front national
[2] Les Voix du silence, 1951.
[3] Georges BERNANOS, La liberté pour quoi faire ?, Essais et écrits de combat II, p. 1300.
[4] Appel du 18 juin 1940.

vendredi 29 avril 2016

Des élites françaises


















  


 "Pour chaque peuple, à un moment déterminé de son histoire, il existe une morale, et c'est au nom de cette morale régnante que les tribunaux condamnent et que l'opinion juge."

Emile DURKHEIM, Le déterminisme du fait moral.

 ***

 "Jusque dans les années 1970, après la grande réussite de l'après-guerre et les Trente Glorieuses, l'image des élites, en dépit des critiques qui se manifestent, paraît globalement ratifier les espoirs qu'on avait placés en elles. Le sentiment commun est que le pays dispose d'élites exceptionnellement compétentes. Avec le recul, il est permis de juger que ce n'était pas faux. Mais après ce moment d'accomplissement, il s'est produit une mutation des élites.
Les facteurs de cette révolution sautent aux yeux : la globalisation économique, la relance européenne qui va faire de Bruxelles un échelon déterminant de la vie des communautés politiques, la vague néolibérale, l'individualisation. Ce qui s'est passé là ne se réduit pas, comme on le dit trop vite, à un recul de l'Etat par rapport au marché. Derrière le recul de l'Etat, il y a un phénomène de décomposition de la fonction gouvernante : l'image de ce que "le pouvoir" veut dire explose littéralement. Pour reprendre une formule de Durkheim, le pouvoir était identifié classiquement comme un "cerveau social". Il était l'instance qui servait à penser la collectivité et qui était capable de définir un intérêt général et de conduire le changement. C'est cette fonction classique du pouvoir qui s'est décomposée dans nos sociétés depuis cinquante ans.  Avec, en France, des effets de désorientation politique d'autant plus marqués que ce pays avait misé sur l'Etat plus que les autres.
La dilution de la fonction gouvernante a engendré ce qu'on peut appeler une privatisation morale et sociale des élites. Car l'exercice de cette fonction reposait sur l'identification à un devoir, très puissant, exprimé en France dans la notion de service. L'élite était inséparable d'une éthique du service de la collectivité. Les deux guerres mondiales et la Résistance en avaient renforcé le relief. L'ébranlement de la vision classique de ce que veut dire gouverner ou diriger a complètement brouillé ce devoir des élites envers leur société d'appartenance, et cela dans tous les domaines. Il allait de soi qu'un patron avait pour finalité le bien de son entreprise et sa pérennité, quelque opinion qu'on avait du système de l'entreprise privée. A l'heure de la "valeur pour l'actionnaire", l'idée relève d'un folklore désuet. Même chose dans la sphère politique, chez les élus, bien que cela ait toujours été plus compliqué, dans la mesure où le système représentatif a souvent produit des gens qui étaient surtout intéressés par le pouvoir et sa reconduction ; mais enfin, il existait dans ce personnel mélangé des gens soucieux de servir les intérêts supérieurs du pays. On en a vu !
De cette idée de service, il ne reste plus qu'une relique à usage des discours de directeurs de l'ENA pour la promotion sortante. Nous sommes passés dans une société où individualisme signifie qu'il est de la nature de chaque individu de poursuivre son intérêt personnel dans un cadre où l'intérêt général n'est que la somme des intérêts particuliers. Cette philosophie est l'exact inverse de celle qui avait présidé à la valorisation du rôle des élites. On voit tout de suite ce qui va en résulter : du côté des patrons, la flambée des rémunérations et des stock-options ; du côté des fonctionnaires, le passage au premier plan des "carrières". Chez les politiques, le but d'un candidat n'est plus rien d'autre que de gagner les élections, il n'y a plus grand monde pour l'ignorer. Etonnez-vous que le regard des populations ait changé !"

Marcel GAUCHET, Comprendre le malheur français, Paris, Stock, 2016, pp. 296-298.


samedi 16 avril 2016

Spring




















"Sound the Flute !
Now it's mute.
Birds delight
Day and Night.
Nightingale
In the dale
Lark in Sky
Merrily
Merrily Merrily  to welcome in the Year

Little Boy
Full of Joy."

Little

William BLAKESongs of Innocence and of Experience, Oxford, OUP &The Trianon Press, 1967.

dimanche 10 avril 2016

De Gaulle et l'Europe













 "Il faut quand même rappeler que c'est lui qui a mis en place le principal pilier européen, en effectuant la réconciliation franco-allemande ! Elle était amorcée par la déclaration Schuman, mais il restait à la symboliser hautement comme ce sera fait avec l'invitation solennelle du chancelier Adenauer. Replaçons-nous à l'époque : ce geste avait quelque chose de fortement subversif, car les  passions étaient loin d'être éteintes. L'Europe sans cette réconciliation franco-allemande franche et massive eût été simplement impossible. Par ailleurs, de Gaulle reçoit les institutions dans sa corbeille, le traité de Rome ne l'ayant pas attendu pour être signé. Mais il a de l'Europe une idée extrêmement déterminée, qui sera concrétisée dans le plan Fouchet de 1961 : une Europe des Etats, construite autour du couple franco-allemand et indépendante des Etats-Unis. C'était se mettre beaucoup de monde sur le dos : les fédéralistes poursuivant l'idée d'un dépassement des nations et les atlantistes attachés par-dessus tout à l'alliance américaine. Au regard de l'europhilie qui s'est développée dans la suite, de Gaulle est invariablement présenté comme le défenseur d'une "Europe de papa" ignorant le génie propre de cette construction politique d'un genre nouveau... Je crains que l'actualité ne soit pas sans lui donner quelques arguments rétrospectifs, relativement à ce qu'on pouvait attendre d'une Europe supranationale. De ce point de vue, si l'on construit une gigantomachie rétrospective opposant de Gaulle, avec son Europe des nations, et Mitterand, qui ouvre grand la porte à l'Europe supranationale, j'ai peur qu'elle ne valide plutôt la vision gaullienne que la vision mitterandienne. Je me demande si nous ne sommes pas en train de découvrir que c'est à la façon de De Gaulle que nous aurions dû avancer !
La postérité a été très sévère et injuste avec lui sur ce point, en l'enfermant dans un nationalisme jugé archaïque. Car, qu'avons-nous d'autre aujourd'hui sinon une Europe des nations entravée ? Les nations, affaiblies, demeurent, les institutions supranationales ne fonctionnent pas, et le tout se solde par une absence intégrale de pensée stratégique européenne et de capacité à s'insérer dans le monde d'une manière active. Nous y reviendrons en détail, la crise européenne n'est pas sans donner raison à une vision gaullienne qui a été largement conspuée."

Marcel GAUCHET, Comprendre le malheur français, Paris, Stock, 2016, pp.84-85.

lundi 4 avril 2016

"Rabbouni !" (Maître !)


















"Or, un maître est toujours plus qu'un enseignant : avec lui, l'amphitéâtre devient chambre haute, le discours professoral est dépassé par l'appel  à poursuivre, nous entrons dans ce qui est tellement intime et singulier sous la banalité même des mots que c'est d'abord moi que cela concerne et que personne ne pourrait l'entendre à ma place. L'élève se change en témoin : ce n'est plus le seul contenu de la leçon, mais la contenance du maître qu'il importe de transmettre, sa manière de vivre, et pour cela il n'est pas d'autre possibilité que d'entrer dans cette manière de vivre - à sa suite, c'est-à-dire aussi originalement que lui."

Fabrice HADJADJ, Résurrection mode d'emploi, Paris, Magnificat SAS, 2016, p. 68.

mercredi 27 janvier 2016

L'économie au service du bien commun

 













"Pour qu'il continue d'être possible de donner du travail, il est impérieux de promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale. Par exemple, il y a une grande variété de systèmes alimentaires ruraux de petites dimensions qui continuent à alimenter la plus grande partie de la population mondiale, en utilisant une faible proportion du territoire et de l'eau, et en produisant peu de déchets, que ce soit sur de petites parcelles agricoles, vergers, ou grâce à la chasse, à la cueillette et la pêche artisanale, entre autres. Les économies d'échelle, spécialement dans le secteur agricole, finissent par forcer les petits agriculteurs à vendre leurs terres ou à abandonner leurs cultures traditionnelles. Les tentatives de certains pour développer d'autres formes de production plus diversifiées, finissent par être vaines en raison des difficultés pour entrer sur les marchés régionaux et globaux, ou parce que l'infrastructure de vente et de transport est au service des grandes entreprises. Les autorités ont le droit et la responsabilité de prendre des mesures de soutien clair et ferme aux petits producteurs et à la variété de la production. Pour qu'il y ait une liberté économique dont tous puissent effectivement bénéficier, il peut parfois être nécessaire de mettre des limites à ceux qui ont plus de moyens et de pouvoir financier. Une liberté économique seulement déclamée, tandis que les conditions réelles empêchent beaucoup de pouvoir y accéder concrètement et que l'accès au travail se détériore, devient un discours contradictoire qui déshonore la politique. L'activité d'entreprise, qui est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous, peut être une manière très féconde de promouvoir la région où elle installe ses projets; surtout si on comprend que la création de postes de travail est une partie incontournable de son service du bien commun."


Pape FRANCOIS
, Loué sois-tu, Lettre encyclique Laudato si' sur la sauvegarde de la maison commune, Paris, Artège, 2015, pp. 101-102.

lundi 28 décembre 2015

Du téléphone portable




"Parce que la connexion permanente qu'offre le portable conjure la solitude sans encombrer de la présence de l'autre, elle autorise à ne jamais s'engager dans la relation. Communication lapidaire, simple mise en contact, possibilité d'interrompre l'échange à tout moment, et ce avec les meilleures raisons du monde (le passage sous un tunnel, les caprices du réseau, la limitation du forfait...), le portable n'est pas vraiment compromettant. Il satisfait cette obsession de "l'être avec", comme dit Bauman, sans inviter à la transformer en souci de "l'être-pour" où commenceraient le dialogue et la relation morale. Rester en contact en ménageant les distances, soulager du poids de la solitude sans installer un face-à-face, c'est la prouesse que le téléphone portable réduit à sa fonction première rend possible et qui explique, selon Zygmunt Bauman, l'échec commercial du "visiophone mobile" lequel, en permettant aux interlocuteurs de se voir et d'ajouter à l'échange les éléments toujours ambigus d'une communication non verbale, exigerait davantage de la mise en relation."

Jean-Michel BESNIER, L'homme simplifié, Paris, Fayard, 2012, p. 140.

jeudi 12 novembre 2015

La pensée du jour :

"Le sage n'est pas celui qui est riche d'expériences, celui qui excelle par son habileté technique, par sa dextérité, par ses expédients (...). Le sage est celui qui jette une lumière dans l'obscurité, qui défait les noeuds, qui manifeste l'inconnu, qui précise l'incertain."

Giorgio COLLI, La naissance de la philosophie, Paris, Editions de l'éclat, 2004 pour la trad. fçse, p. 17.

lundi 9 novembre 2015

Quarante-cinquième anniversaire de la mort du général de Gaulle





















Nous aimons la France pour la beauté de ses paysages et de ses monuments, mais nous l'aimons surtout pour sa grandeur. Celle-ci lui vient de son histoire et s'est nourrie, au fil des siècles, du génie et souvent du sacrifice de ses enfants. Le général de Gaulle, à l'instar de Charles Péguy, était tout pénétré du caractère mystique de cet amour et de la grandeur qui l'inspirait.
Rester fidèles à cette histoire grandiose et à l'héritage reçu exige de nos dirigeants bien autre chose que l'intelligence, la ruse ou même le savoir technicien censés avoir été acquis à l'ENA ou dans les cabinets ministériels...
Comme le rappelle pertinemment Régis Debray (1), il y a une nécessaire dimension littéraire (et peut-être même épique : que l'on songe à de Gaulle) qui reste inséparable non seulement de la fonction présidentielle mais aussi de l'homme qui l'exerce. Celle-ci l'informe et il en fait sa substance. De Gaulle, Georges Pompidou, François Mitterand furent ces hommes de lettres et de culture qui surent assumer et illustrer cette nécessaire dimension du leadership à la française. La grandeur de la France ne leur fut jamais étrangère car ils en étaient en quelque façon les fruits autant que les héritiers et se savaient comptables de cet insigne héritage.
Hélas ! Au spectacle de ce qui nous est offert aujourd'hui me revient en mémoire ce vers de Corneille : "Et le fils dégénère qui survit un moment à l'honneur de son père" ...

Depuis un demi siècle, nos dirigeants, par médiocrité, pusillanimité, absence de vision, ont consenti sinon contribué à l'affaiblissement et à la vassalisation de la France.
L'Europe, l'OTAN ont tour à tour servi de prétexte et de paravent à leurs renoncements. Leur mépris de l'Histoire, leur inculture les a conduits à préférer les facilités de la démagogie et du mensonge à l'affirmation d'une volonté et à la poursuite d'une ambition, quand bien même eussent-ils dû, pour se hisser à la hauteur de la tâche, braver l'impopularité. Car la fronde reste, depuis Louis XIV, une constante de la vie politique française et il n'est guère de gouvernement qui ne s'y soit vu confronté. L'aura, le prestige que le peuple attache encore instinctivement à la fonction présidentielle - cette "monarchie républicaine" - interdit, en effet, la familiarité, les "petites blagues" et plus encore la vulgarité des attitudes et des propos.

L'ombre immense du général de Gaulle, telle la statue du Commandeur, n'a pas fini de hanter nos mémoires et nos nostalgies !



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(1)  "Une société postlittéraire est une société posthistorique. Et, en France, si la littérature a toujours été entachée de politique, la politique, elle, a toujours été enluminée de littérature. Nous avons, d'un côté, une tradition qui va de Chateaubriand à Malraux, celle de la littérature dite politique, et, de l'autre, un fil qui court de Saint-Just jusqu'à de Gaulle - c'est-à-dire : des écrivains. Si la France est quelque chose comme une nation, c'est-à-dire un peuple singularisé par une histoire, c'est parce qu'elle fut une littérature. Aujourd'hui, elle ne l'est plus qu'à la marge. A la fois du fait des classes dirigeantes devenues massivement illettrées ... Mais du fait aussi de l'écosystème : nous sommes passés de la graphosphère à la vidéosphère; et la culture visuelle a remplacé la culture littéraire. La France, où l'homme de lettres et l'homme d'action se sont toujours donné la main, a été la plus atteinte, la plus blessée par ce changement climatique." in revue "Marianne" n° 964, p. 70.

mardi 13 octobre 2015

La décision morale




















"Le temporel est le lieu de la décision morale. Mais pour celui qui croit que le Dieu vivant est activement présent dans sa liberté, la décision morale est décision mystique.
Le temporel, c'est le monde où se déploie notre activité d'hommes libres : personnes, choses, événements, situations. Or les personnes sont toujours engagées dans des situations (famille, métier, patrie) et aux prises avec des événements (familiaux, professionnels, politiques). Envisager les personnes indépendamment des situations et des événements qui conditionnent leur histoire, c'est les transformer en abstractions proprement in-humaines.
Les situations et les événements mettent en cause des valeurs (justice, honnêteté, vérité, fraternité, liberté). Le monde - le temporel - n'est pas une somme de faits (paix, guerre, grève) qui ne seraient que faits. Telle grève est juste ou injuste. Telle paix est acquise au prix de la lâcheté. Telle situation confortable est le fruit d'une ponction malhonnête sur le revenu national ou international. Telle organisation professionnelle ne fait pas droit au mérite des travailleurs.
Une décision morale est celle qui, provoquée par les faits (situations ou événements) se propose de faire triompher les valeurs (justice, honnêteté, vérité). Elle est donc en prise, directe ou indirecte, sur le temporel. Il n'est pas de décision morale qui ne soit une attitude concrète de la liberté affrontée au temporel. L'absence de décision est, elle aussi, le plus souvent une décision, tout comme l'inertie est  une force."

François VARILLON, L'humilité de Dieu, Paris, Le Centurion, 1974, pp. 147-148.

samedi 26 septembre 2015

Paternité et altérité







 "La paternité est la relation avec un étranger qui, tout en étant autrui, est moi ; la relation du moi avec un moi-même, qui est cependant étranger à moi. Le fils en effet n'est pas simplement mon oeuvre, comme un poème ou comme un objet fabriqué ; il n'est pas non plus ma propriété. Ni les catégories du pouvoir, ni celles de l'avoir ne peuvent indiquer la relation avec l'enfant. Ni la notion de cause, ni la notion de propriété ne permettent de saisir le fait de la fécondité. Je n'ai pas mon enfant ; je suis en quelque manière mon enfant. Seulement les mots "je suis" ont ici une signification différente de la signification éléatique ou platonicienne. Il y a une multiplicité et une transcendance dans ce verbe exister, une transcendance qui manque même aux analyses existentialistes les plus hardies. D'autre part, le fils n'est pas un événement quelconque qui m'arrive, comme, par exemple, ma tristesse, mon épreuve ou ma souffrance. C'est un moi, c'est une personne. Enfin, l'altérité du fils n'est pas celle d'un alter ego. La paternité n'est pas une sympathie par laquelle je peux me mettre à la place du fils. C'est par mon être que je suis mon fils et non pas par la sympathie.
(...)
La paternité n'est pas simplement un renouvellement du père dans le fils et sa confusion avec lui, elle est aussi l'extériorité du père par rapport au fils, un exister pluraliste. La fécondité du moi doit être appréciée à sa juste valeur ontologique, ce qui n'a encore jamais été fait jusqu'alors. Le fait qu'elle est une catégorie biologique ne neutralise en aucune façon le paradoxe de sa signification, même psychologique.
(...)
... l'altérité n'est pas purement et simplement l'existence d'une autre liberté à côté de la mienne. Sur celle-ci j'ai un pouvoir où elle m'est absolument étrangère, sans relation avec moi. La coexistence de plusieurs libertés est une multiplicité qui laisse intacte l'unité de chacune ; ou bien cette multiplicité s'unit en une volonté générale. La sexualité, la paternité et la mort introduisent dans l'existence une dualité qui concerne l'exister même de chaque sujet."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre, Paris, P.U.F., 1979, pp. 85-88.


 

vendredi 25 septembre 2015

Le mystère du féminin





















"La différence de sexes n'est pas (...) la dualité de deux termes complémentaires, car deux termes complémentaires supposent un tout préexistant. Or, dire que la dualité sexuelle suppose un tout, c'est d'avance poser l'amour comme fusion. Le pathétique de l'amour consiste dans une dualité insurmontable des êtres. C'est une relation avec ce qui se dérobe à jamais. La relation ne neutralise pas ipso facto l'altérité, mais la conserve. Le pathétique de la volupté est dans le fait d'être deux. L'autre en tant qu'autre n'est pas ici un objet qui devient nôtre ou qui devient nous ; il se retire au contraire dans son mystère. Ce mystère du féminin - du féminin, autre essentiellement - ne se réfère pas non plus à quelque romantique notion de la femme mystérieuse, inconnue ou méconnue. Si, bien entendu, pour soutenir la thèse de la position exceptionnelle du féminin dans l'économie de l'être, je me réfère volontiers aux grands thèmes de Goethe ou de Dante, à Béatrice et à l'Ewig Weibliches, au culte de la Femme dans la chevalerie et dans la société moderne (qui ne s'explique certainement pas uniquement par la nécessité de prêter main-forte au sexe faible), si, d'une manière plus précise, je pense aux pages admirablement hardies de Léon Bloy, dans ses Lettres à sa Fiancée, je ne veux pas ignorer les prétentions légitimes du féminisme qui supposent tout l'acquis de la civilisation. Je veux dire simplement que ce mystère ne doit pas être compris dans le sens éthéré d'une certaine littérature ; que dans la matérialité la plus brutale, la plus éhontée ou la plus prosaïque de l'apparition du féminin, ni son mystère, ni sa pudeur ne sont abolis. La profanation n'est pas une négation du mystère, mais l'une des relations possibles avec lui."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre, Paris, P.U.F., 1979, p. 78-79.

vendredi 26 juin 2015

L'intellectuel













"Je crois que l'intellectuel doit inquiéter ; qu'il doit témoigner de la misère du monde ; qu'il doit provoquer par son indépendance, se révolter contre toutes les formes d'oppression - qu'elles soient apparentes, ou latentes -, contre toutes les formes de manipulation ; qu'il doit mettre en doute les systèmes, les pouvoirs, avec leurs discours, et témoigner de leurs mensonges. C'est pourquoi l'intellectuel ne correspond à aucun rôle auquel on voulait le réduire. C'est pourquoi il ne doit correspondre avec aucune Histoire écrite par les vainqueurs. L'intellectuel ne doit pas "convenir", il doit toujours déranger, transgresser, il doit rester inclassable."

Vaclav HAVEL in Avant propos à Gabriel MARCEL, Le Mystère de l'Etre, Paris, Association Présence de Gabriel Marcel, 1997, p. IX.

dimanche 21 juin 2015

Le Message de la Genèse












 "Les récits de la Genèse nous invitent à réfléchir, tout d'abord, sur ce perpétuel effort de l'homme pour demander à la connaissance de faire de lui un dieu. Lorsque le Serpent affirme : "Vous serez comme des dieux", il formule une promesse et une prévision exaltantes que l'homme s'efforcera de réaliser au cours des entreprises d'où naît la trame de son histoire. La réalisation d'un tel programme passe par la consommation des fruits de l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, et non par celle des fruits de l'Arbre de Vie. Nous sommes ici en présence du Commencement d'où procèdent tous les débuts.
(...)
Les récits de la Genèse invitent à une lucidité critique, car ils nous parlent du premier homme et de la première femme découvrant qu'ils sont nus ; ils en éprouvent de la honte et tentent de s'habiller d'une feuille de figuier. Tout au long de son histoire, l'humanité n'a cessé de vouloir rendre cette feuille de figuier plus protectrice et efficace. Du port de vêtements, avec toute la pompe honorifique qui consacre les grandeurs d'établissement, à l'appareillage technique dont nous nous "revêtons" pour conférer à notre organisme des capacités et une puissance qui n'étaient pas originairement les siennes, nous n'avons cessé de parer et de protéger notre nudité. Mais, pour prestigieuses et exaltantes que soient nos entreprises en ce domaine, notre nudité originelle demeure sous les multiples masques derrière lesquels nous avons voulu la cacher : nous sommes nés et nous mourrons, en vain tentons-nous de nous persuader d'autre chose.
Dans ce geste du premier couple qui cherche à cacher sa nudité, se trouve en puissance l'histoire même de l'humanité ; celle-ci a demandé à ce simple geste, devenant toujours plus compliqué jusqu'à en devenir méconnaissable, de protéger une nudité constitutive et de transformer sa détresse en victoire. Telle est bien l'essence de ce geste, conséquence du "premier acte" : celui de la prise, celui par lequel Eve et Adam cueillirent, partagèrent et mangèrent le fruit de l'Arbre de la Connaissance. Il s'agit du premier acte, car, jusqu'"alors", l'un et l'autre étaient les créatures du Verbe et non celles de l'Action. Le geste de la prise substitue le Au commencement était l'Action, que le Faust de Goethe fera sien, au Au commencement était le Verbe ; l'homme se détourne ainsi de la mystérieuse beauté de la Création, il s'arrache aux racines originaires de l'existence et sombre dans la tentation du faire instaurateur de débuts. L'action amène l'homme à oublier de méditer sur la profondeur d'où surgit chaque ici et le conduit à regarder là-bas. C'est ainsi que nous avons des yeux et que nous ne voyons pas, que nous avons des oreilles et que nous n'entendons pas. Nous grimpons à l'Arbre du Savoir, nous en explorons toutes les branches, nous goûtons à tous ses fruits, nous en provoquons l'apparition de variétés nouvelles avec d'autant plus de fébrilité qu'elles nous laissent sur notre faim. Et nous restons déracinés. Tout comme le premier homme et la première femme, nous avons perdu le Paradis et sommes "sans patrie", comme le reconnaîtra Nietzsche. Cependant nous ne cessons de demander à l'action technique et à l'action politique de nous donner les moyens de reconstruire et de réenchanter le monde, sans voir que nous cherchons une thérapeutique dans la maladie elle-même et que nous attendons de l'Histoire le remède devant nous délivrer de notre histoire. L'Eternel a chassé Adam et Eve du Paradis, "car" eux-mêmes s'en étaient délibérément exclus. Tel est le Message que la Genèse nous donne à méditer."

Jean BRUN, L'Europe philosophe, Paris, Editions Stock, 1988, pp. 11 et
13-14.

dimanche 14 juin 2015

L' Europe ?















"La mondialisation dévastatrice apostrophe les intellectuels et les écrivains européens : remuez-vous, qu'est-ce que vous avez à dire ?"

Philippe SOLLERS in Julia KRISTEVA & Philippe SOLLERS, Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Paris, Fayard, 2015, p. 80.

lundi 25 mai 2015

Freedom of the press















"When the United States was founded, there was an understanding of the first amendment that it has a double function: it frees the producer of information from state control, but it also offers people the right to information. As a result, if you look at postwar laws, they were designed to yield an effective public subsidy to journals in an effort to try to provide the widest range of opinion, information, and so on. And that's a pretty sensible model. And it goes back to the conception of negative and positive liberty. You have only negative liberty, that is, freedom from external control, or you have positive liberty to fulfill your legitimate goals in life - in this case, gaining information. And that's a battle that's been fought for centuries. Right after the Second World War, in the United States, there was major debate and controversy about whether the media should serve this double function of giving both freedom from x amount of control - that was accepted across the board - and additionally, the function of providing the population with fulfilling its right to access a wide range of information or opinion. The first model, which is sometimes called corporate libertarianism, won out. The second model was abandoned. It's one of the reasons why the US only has extremely marginal national radio businesses compared to other countries. It relates to what you're asking - an alternative model is public support for the widest possible range of information and analysis and that should, I think, be a core part of a functioning democracy."

Noam CHOMSKY, Why the Internet hasn't freed our minds, Alternet, May 21, 2015.

samedi 23 mai 2015

De la diversité des cultures








 "On a tort, je crois, d'envisager la diversité des cultures sous l'angle de la différence. Car la différence renvoie à l'identité comme à son contraire et, par suite, à la revendication identitaire - on voit assez combien de faux débats s'ensuivent aujourd'hui. Considérer la diversité des cultures à partir de leurs différences conduit en effet à leur attribuer des traits spécifiques et les referme chacune sur une unité de principe, dont on constate aussitôt combien elle est hasardeuse. Car on sait que toute culture est plurielle autant qu'elle est singulière et qu'elle ne cesse elle-même de muter ; qu'elle est portée à la fois à s'homogénéiser et à s'hétérogénéiser, à se désidentifier comme à se réidentifier, à se conformer mais aussi à résister : à s'imposer en culture dominante mais, du coup, à susciter contre elle de la dissidence. Officielle et underground : du culturel ne se déploie toujours, et ne s'active, qu'entre les deux."


François JULLIEN, Les transformations silencieuses, Chantiers, I, Paris, Grasset et Fasquelle, 2009 et Le Livre de Poche, biblio essais, p. 30.

dimanche 17 mai 2015

Le réconfort de l'amour




















"C'est une lâcheté que de chercher auprès des gens qu'on aime (ou de désirer leur donner) un autre réconfort que celui que nous donnent les oeuvres d'art, qui nous aident du simple fait qu'elles existent. Aimer, être aimé, cela ne fait que rendre mutuellement cette existence plus concrète, plus constamment présente à l'esprit. Mais elle doit être présente comme la source des pensées, non comme leur objet. S'il y a lieu de désirer être compris, ce n'est pas pour soi, mais pour l'autre, afin d'exister pour lui.'

Simone WEIL, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, p. 74.

jeudi 30 avril 2015

Baltimore, etc.















"Dans le monde moderne... l'Absolu n'existe plus, et l'homme se trouve alors face à un autre semblable à lui tout en étant différent. Chaque "moi" représente pour l'autre "moi" un "non", un non-être : si l'autre-différent-de-moi est, comment puis-je être ?
... la découverte de l'autre, faite à l'époque moderne, a été la découverte du négatif, celle du "non" que la vraie altérité porte nécessairement en elle. L'homme moderne a vu d'abord la blessure et non la bénédiction de la rencontre avec l'autre. La réalité du moi et de l'autre-différent-de-moi n'a pas été associée au positif et au bonheur que l'autre peut me donner, mais au négatif, au non-être, au "non". L'enthousiasme face à la découverte de mon existence en tant que sujet (et, en effet, il s'agissait bien d'enthousiasme, d'un enthousiasme légitime, même, étant donné l'extrême importance de cette découverte) s'est accompagné, à l'époque moderne, de la peur que l'autre existe lui aussi. A l'instant même où l'homme moderne dit "je", il prononce le mot "tu" non sans peur, comme si le tu niait le moi ; et, lorsqu'il est contraint de s'adresser au tu, il fait tout pour ne pas le reconnaître comme son égal, pas plus qu'il ne le considère comme indispensable à son bonheur. La découverte de l'autre ne se transforme pas en un chemin vers la reconnaissance réciproque, mais inaugure une époque - et nous y sommes encore pleinement - où nous recherchons des échappatoires afin de ne pas croiser le regard de l'autre."

Luigino BRUNI, La blessure de la rencontre, Nouvelle Cité, 2014, p. 36-37.