jeudi 26 novembre 2009
mercredi 25 novembre 2009
Camus au Panthéon ?

Il est des idées – selon moi farfelues – qui ne peuvent germer que dans la tête d’un « homme du nord » !
Un « homme du nord » (que l’on me comprenne bien : l’expression n’a pas dans mon esprit la moindre nuance dépréciative !), pour moi qui suis né à Cannes et qui ai vécu toute mon enfance, toute ma jeunesse au bord de cette « mare nostrum » qui fut le berceau de la civilisation, c’est quelqu’un qui n’est pas, qui ne peut être (et cela, encore une fois, ne saurait lui être reproché) viscéralement attaché à ce que j’appelle la « civilisation méditerranéenne » au sens le plus large : à ses paysages, à sa lumière, à la griserie de ses parfums, à ses cigales, à son « blason des fleurs et des fruits » - mimosas et lauriers, orangers et caroubiers - aux accents chantants de ses hommes, quelle que soit la langue que module ce chant.
Quelle étrange idée, me disais-je, est venue hanter la cervelle de nos politiques pour qu’ils nous proposent aujourd’hui la translation des restes d’Albert Camus au Panthéon ?
Quel méditerranéen attaché, comme Camus le fut, à sa terre voudrait quitter le paisible et riant cimetière de Lourmarin pour un lieu aussi terne, aussi sinistre que le Panthéon parisien ? Faut-il n’avoir pas été ébloui à la lecture de Noces et de l’Eté pour concevoir une telle transgression ?
Pour ma part, j’y verrais presque un sacrilège !
On m’objectera peut-être que la Provence, ce n’est pas l’Algérie ou que la nation, par le détour de son Président, n’a d’autre ambition, en l’espèce, que d’honorer l’un de ses fils les plus dignes d’admiration, un écrivain de génie aussi universellement acclamé que Victor Hugo ou Zola… Quelque sensibles qu’ils puissent être à ces raisonnements, nombre de ses admirateurs les plus fervents (dont je suis !) persisteront à penser qu’il n’est pas pour Camus, hors de sa terre algérienne, d’ultime demeure aussi douce que ce balcon de Lourmarin d’où la vue embrasse toute la Provence - pendant camusien du cimetière de Sète d’où l’ombre de Valéry contemple encore « la mer, la mer toujours recommencée »…
Puisse-t-il y reposer longtemps encore !
mardi 24 novembre 2009
L'avenir du "grand emprunt"
Les « sages » ont tranché, et les propositions qu’ils soumettent dans leur rapport au Président de la République, si elles ne font pas l’unanimité quant au montant de l’emprunt, sont incontestablement de nature à nourrir la réflexion et le débat.
Rien ne paraît plus urgent, en effet, que de refonder notre enseignement universitaire.
Alain Juppé et Michel Rocard proposent de réserver la plus grande part de l’emprunt à cet investissement indispensable si l’on veut mettre à niveau nos universités.
Jusqu’ici les moyens matériels ont cruellement fait défaut : il suffit de voir les amphis bondés faute de locaux et d’enseignants en nombre suffisant ! Que l’on compare les conditions de vie et de travail qui sont faites à nos étudiants avec celles de leurs homologues américains !
Mais l’insuffisance des moyens matériels, quelque patente qu’elle soit, n’est pas seule en cause. Certes, l’exiguïté, l’éparpillement, voire, dans certains cas, la vétusté et le délabrement des locaux, le retard pris dans l’offre de logements étudiants décents, l’inadéquation des bourses et des prêts aux besoins réels comme à la dignité d’une jeunesse studieuse sont clairement à incriminer (à quand le salaire étudiant ?)
Mais on ne saurait réduire le problème à ses seules dimensions budgétaires. L’organisation des études, la pertinence des programmes, l’inadaptation de la pédagogie, un type de relations enseignants/étudiants dépassé car trop souvent fondé sur des rapports de pouvoir et l’argument d’autorité, des emplois du temps conçus sans réel souci de la santé des jeunes (il arrive qu’ils aient dix heures de cours dans la journée sans même une pause pour déjeuner !) : la liste est longue des réformes qui n’auraient qu’une incidence limitée sur le budget et qui ne peuvent attendre.
L’autonomie des universités n’est-elle que le prélude à leur privatisation ? Déjà des voix s’élèvent pour la réclamer ! A quand la sélection par l’argent, la régionalisation des diplômes, et la fin d’un des derniers services publics que nous garantit encore notre République ?
jeudi 12 novembre 2009
Something there is that doesn't love a wall...[1]

Assistant à la retransmission télévisée des cérémonies commémoratives de l’Armistice (11 novembre 1918), j’étais reconnaissant, comme beaucoup de Français, à la Chancelière d’Allemagne d’avoir su braver les réticences de certains de ses compatriotes pour répondre à l’invitation du Président de la République.
La réconciliation franco-allemande, œuvre commune des hommes d’Etat les plus éclairés de l’après-guerre, de part et d’autre du Rhin mais aussi au-delà, reste la pierre angulaire d’une Europe en construction. L’on ne peut donc que se réjouir de voir les dirigeants actuels de nos deux pays emboîter le pas à ces visionnaires que furent en leur temps Robert Schumann, Jean Monnet, de Gaulle, Adenauer, Walter Hallstein, Alcide de Gasperi, Paul-Henri Spaak, Johan Willem Beyen, Joseph Beck.
Une question, cependant, me vient à l’esprit – paradoxale seulement en apparence : les intellectuels seront-ils aujourd’hui à la hauteur des politiques ?
Car ce sont bien les politiques, cette fois, qui semblent avoir pris de l’avance sur ceux que l’on considérait comme l’avant-garde éclairée, comme les « faiseurs d’opinion ». Que l’on songe à Gide et à son « Retour de l’URSS », aux Surréalistes de l’entre-deux guerres compagnons de Breton, aux positions antifascistes d’un Malraux, aux écrivains de la Résistance, de Mauriac à Vercors, d’Eluard à Aragon, de Camus à Paulhan. Souvenons-nous aussi du retentissement que connurent les articles de Sartre lors du soulèvement hongrois de 1956 puis, en 1968, au moment du Printemps de Prague. Sans parler des guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie qui firent contre elles la quasi unanimité de l’intelligentzia française.
Las, quelle cause aujourd’hui pourrait paraître assez noble et assez urgente pour tirer de sa léthargie ce que la France compte encore d’intellectuels conscients de leur responsabilité ?
On se satisfait trop souvent de signer tous les cinq ans un appel à soutenir tel ou tel candidat à l’élection présidentielle, un moratoire sur le nucléaire ou les OGM, une pétition en faveur de l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, un manifeste pour la préservation des ours polaires ou la sauvegarde de la forêt amazonienne… et puis l’on rentre chez soi vaquer à ses occupations coutumières.
Pendant ce temps, loin de la paisible Europe, guerres et famines ne connaissent ni trêve ni répit…
Combien de murs reste-t-il à abattre, réels ou imaginaires ? Combien de jeunes hommes devront encore tomber ? Combien de mères devront encore pleurer ?
Cette génération réclame-t-elle un signe ? Mais « de signe, il ne lui sera donné que le signe de Jonas [2] » …
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[1] Robert FROST, Mending wall in North of Boston.
[2] Mt. 16, 4
mercredi 11 novembre 2009
Armistice 1918
Le respect du passé doit être empreint de piété, non de fanatisme.
Vassili ROZANOV, Feuilles tombées.
mardi 10 novembre 2009
L'anti-femme-objet ?

Comme pour faire mentir mon dernier propos, mon fils m'envoie opportunément un article de "Glamour" (accompagné de la photographie ci-dessus) louant tout à la fois le talent hors pair, le flair, le caractère, et - il faut bien l'admettre - la grâce de Marissa Mayer, cette femme qui fait la fortune de Google, instrument sans lequel nous autres "bloggers" n'existerions peut-être pas.
Je me rends donc volontiers aux arguments de ceux qui, démentant mon pessimisme, mettent en avant la détermination de tant de femmes d'aujourd'hui qui ont su conquérir cette emancipatio qu'elles s'étaient vu si longtemps refuser.
Il est, certes, bien d'autres façons pour la femme d'épanouir pleinement son humanité que de "réussir" dans le monde réputé masculin des affaires ou de l'ingénierie informatique, mais, comme le souhaite Marissa elle-même, son succès (heureusement moins exceptionnel aujourd'hui que naguère !) aura sans doute valeur d'exemple et d'entraînement.
lundi 9 novembre 2009
Femme-objet ?

Je voudrais revenir sur les propos que m’inspirait, il y a peu, l’article de Pascale Senk dénonçant la réticence de certains magazines féminins à aborder le thème du vieillissement.
Il me semble, en effet, qu’en dépit de tous les efforts des féministes depuis Simone de Beauvoir l’image de la femme dans les médias français n’a guère changé. Je ne pense pas seulement à la télévision et aux magazines de la presse écrite, mais aussi aux affiches de la publicité urbaine, aux clips vidéos, aux « idoles » de la chanson et de la mode. La « femme objet » en tant qu’icône publicitaire n’a décidément pas fini de hanter nos rues, nos stations de métro ou nos magazines. Elle reste en fait, et plus que jamais, un invariant de notre paysage visuel quotidien.
J’évoquerai volontiers ici – car elles me semblent toujours d’actualité – ces réflexions qu’inspirait à Christa Wolf, dans les années 80, le thème inépuisable de l’émancipation féminine :
Idole, du grec eidôlon = image. La mémoire vivante est ravie à la femme, une image lui est substituée, que d’autres se font d’elle l’atroce processus de pétrification, de chosification sur le corps vivant. Elle fait maintenant partie des choses, ces res mancipi – comme les enfants du foyer, les esclaves, les terres, le bétail – que le propriétaire peut, par mancipatio, un contrat de vente, livrer à l’autorité de quelqu’un d’autre qui, à son tour, peut mani capere, la prendre avec la main, mettre la main dessus. Mais l’emancipatio, qui affranchissait de l’autorité du pater familias, a été très longtemps uniquement prévu pour les fils, et lorsqu’enfin ce mot d’ « émancipation » fut utilisé pour les femmes (aujourd’hui encore, souvent d’une façon péjorative : tu es sans doute une femme « émancipée »), ce terme dont la signification révolutionnaire, radicale, dérangeait et dérange encore, on l’a utilisé dans le sens d’ « égalité des droits », c’est-à-dire qu’on en a minimisé le sens, qu’on l’a mal compris [1].
Cette révolution-là reste à faire…
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[1] Christa WOLF, Kassandra, eine Erzählung, Darmstadt, Hermann Luchterhand Verlag, 1983. Trad. fçse Cassandre par Alain Lance, Aix-en-Provence, Alinea, 1985, p. 265.
mercredi 4 novembre 2009
Claude Lévi-Strauss

De Claude Lévi-Strauss j'ai beaucoup appris dès mes premières années d'études. La lecture de son Anthropologie structurale puis de Tristes tropiques fut pour moi, comme pour beaucoup d'autres, une révélation. Par la suite, il m'a toujours inspiré dans mon enseignement. Je voudrais, en citant ces quelques lignes qui concluaient sa leçon inaugurale au Collège de France, lui rendre, comme il le fit à ses amis Indiens, un modeste hommage.
Vous me permettrez donc, mes chers Collègues, qu'après avoir rendu hommage aux maîtres de l'anthropologie sociale dans le début de cette leçon, mes dernières paroles soient pour ces sauvages, dont l'obscure ténacité nous offre encore le moyen d'assigner aux faits humains leurs vraies dimensions : hommes et femmes qui, à l'instant où je parle, à des milliers de kilomètres d'ici, dans quelque savane rongée par les feux de brousse ou dans une forêt ruisselante de pluie, retournent au campement pour partager une maigre pitance et évoquer ensemble leurs dieux; ces Indiens des tropiques, et leurs semblables par le monde, qui m'ont enseigné leur pauvre savoir où tient, pourtant, l'essentiel des connaissances que vous m'avez chargé de transmettre à d'autres; bientôt, hélas, tous voués à l'extinction sous le choc des maladies et des modes de vie - pour eux, plus horribles encore - que nous leur avons apportés; et envers qui j'ai contracté une dette dont je ne serais pas libéré, même si, à la place où vous m'avez mis, je pouvais justifier la tendresse qu'ils m'inspirent et la reconnaissance que je leur porte, en continuant à me montrer tel que je fus parmi eux, et tel que, parmi vous, je voudrais ne pas cesser d'être : leur élève, et leur témoin [1].
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[1) Claude LEVI-STRAUSS, Leçon inaugurale, Collège de France (Chaire d'Anthropologie Sociale)
lundi 2 novembre 2009
Vieillir

«
La vieillesse est un naufrage », disait le Général de Gaulle…
Voilà bien une perspective qui, si l’on en croit Pascale Senk, n’enthousiasme guère les directrices de nos magazines féminins !
De retour de Californie où elle a mené son enquête sur le nouvel art de vieillir – promu, là-bas, sous le nom flatteur de «new-aging» - la journaliste s’en prend, dans un article du «Monde», au tabou le mieux partagé de la presse féminine : le vieillissement.
Ficelées par leurs rapports fantasmatiques entre les annonceurs publicitaires et leurs lectrices qu’elles imaginent inaptes à entendre toute vérité, les rédactrices en chef de la presse féminine maintiennent tout leur « joli monde » dans le leurre de l’éternelle jeunesse et de la compulsion consommatoire. Qu’est-ce qui intéresse les femmes selon ces industries complices ? Acheter une jupe Prada, une crème Clinique et ressembler à Victoria Beckham. C’est là avoir une opinion bien dégradée des femmes de ce pays [1].
La peur de vieillir serait-elle donc l’apanage des seules femmes françaises ? Je ne le crois guère, mais il est vrai qu’à feuilleter (chez le coiffeur ou dans la salle d’attente de son médecin) les plus populaires de nos publications « féministes », on peut s’interroger sur l’abîme qui sépare la réalité démographique de l’image qu’offre de la femme la quasi-totalité de cette presse « spécialisée ».
Est-ce un reflet de la légendaire vanité de nos compagnes – ou, du moins, de cette réputation qui leur est faite hors de nos frontières?
Comment nous situons-nous – hommes et femmes – devant l’inéluctabilité du vieillissement (et de la mort) ?
Chercherons-nous seulement à camoufler du temps « l’irréparable outrage » ou saurons-nous vieillir élégamment en mettant au service de nos semblables l’expérience, la connaissance et peut-être la sagesse acquises tout au long d’une vie ?
Et n’est-elle pas bien étrange cette fascination qu’exerce la mort sur nos contemporains (les média nous abreuvent quotidiennement de son image la plus hideuse !) dans le même temps où ils s’efforcent désespérément d’en conjurer la survenance naturelle ?
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[1] « Mesdames, vous vieillirez aussi ! La presse féminine entretient le jeunisme », article de Pascale Senk in « Le Monde » daté dimanche 1er-lundi 2 novembre 2009.
dimanche 1 novembre 2009
All Saints Day
Bienheureux vous qui souffrez la faim spirituelle, qui avez faim et soif de justice, qui avez soif d’être bons, d’être saints et qui gémissez de ne pas l’être ; qui avez faim de voir Dieu aimé, servi, glorifié par tous les hommes…
Charles de FOUCAULD, Méditations…(n° 286)
jeudi 29 octobre 2009
Le désert

Plus le temps passe et plus je me convaincs que le silence et l’espace sont bien le luxe de notre temps. J’écris le luxe car dans nos mégapoles modernes, ces « villes tentaculaires » qui hantaient l’imaginaire de Verhaeren déjà au siècle dernier, espace et silence – lorsqu’il s’en trouve encore – se payent au prix fort.
Un seul recours, dès lors, pour celui qui, pris au piège de la société marchande, se sent menacé de perdre son âme : faire retraite, s’enfuir au désert intérieur pour se régénérer dans l’ascèse du dépouillement.
Cette soif vitale de ressourcement, d’authenticité et de naturel qu’éprouve confusément l’homme urbain n’est sans doute pas étrangère au succès actuel des mouvements écologiques. Il se peut même que la vogue du « trekking », des randonnées sahariennes, voire de programmes télévisés comme « Kho Lanta » participe de la même nécessité de renouer avec son moi profond.
Migration vers soi-même : telle est l’expérience du désert intérieur. Je citerai ici Marie- Madeleine Davy :
La fine pointe de l’enseignement du désert – mais rares sont les élèves capables d’atteindre cette classe – serait de comprendre qu’il arrive un instant où toutes les voies s’évanouissent. Il n’y a plus de traces de voies. Elles se sont totalement estompées. Auparavant il y a eu recherche, déblaiement, creusement. Soudain la lueur fugitive du trésor apparaît. Peu importe le nom donné à ce trésor, à cette « perle », à ce royaume. La recherche est suspendue, arrêtés le déblaiement et le creusement. Tout a été trouvé. Désormais, il n’y a plus qu’à vivre cette expérience, à l’intérioriser davantage, à l’approfondir. Elle jaillira dans l’extériorité à la façon d’une source qui, ayant percé la terre qui la recouvrait, s’écoule en toute liberté et abreuve ceux qui ont soif. L’élève n’est pas l’auteur de la source, il la contenait ; elle le traverse et se répand. Toutes les voies convergent vers cette source unique.
Il n’est pas de meilleur pédagogue que la vie au désert qui fait table rase de tout l’encombrement dont l’homme était envahi. Il lui apprend le vide, la vacuité, voire la stérilité qui le laboure pour les semailles. Avant la fécondité, il convient nécessairement de passer par un état de jachère, si pénible soit-il.
L’enseignement du désert consiste donc dans un inlassable exercice de purification conduisant à une perpétuelle intériorisation. Cette intériorisation aboutit à la découverte de son propre désert intérieur, celui de son fond. Que l’étudiant tente de s’y tenir, dans le silence, il va pouvoir vaquer à l’extérieur avec d’autant plus de liberté, qu’il ne se sent plus directement concerné. Devenu capable d’aimer dans la mesure même de son détachement, il sera rempli de compassion – tout en étant dégagé de toute passion – ouvert et compréhensif à l’égard d’autrui.
Marie-Madeleine DAVY, Le désert intérieur, Paris, Albin Michel, 1985, Collect. « Spiritualités vivantes », pp. 134-135.
vendredi 23 octobre 2009
L'Autre du désir
« …ce n’est que dans ce qui attire l’homme au-delà du principe de plaisir de l’activité pulsionnelle que se réalise à l’intime de l’intime le désir de l’Autre qui s’offre à la rencontre non pour disparaître tel l’objet dans la satisfaction pulsionnelle, mais pour que l’originel et infini don de la vie se réalise dans l’unité ou la communion de la présence. Quand la mise en tension vers l’Autre du désir n’a pas lieu, toute la pathologie psychique se décline en figures souffrantes et déformées. Les pires se découvrent là où manque le manque à être constitutif du désir de l’Autre. Désirer, en effet, c’est chercher ce qui nous manque. Le manque manque lorsqu’au lieu de consentir à la souffrance d’une absence qui semble mettre hors d’atteinte l’être désiré, au lieu d’entrer dans la patience qui creuse le désir, de demander la présence recherchée et espérée dans la nuit de l’abandon, l’homme dénie cet appel à l’Autre inconnu et réclame l’objet connu de son corps. Il l’investit totalement dans l’immédiateté d’une satisfaction pulsionnelle et désespérante.
Cet objet s’offre alors comme un objet oral, comme de la chair fraîche, à la pure jouissance d’une pulsion animale déguisée en désir. »
Denis VASSE, L’homme et l’argent, Paris, Seuil, 2008, p. 134.
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C'est moi qui souligne.
mercredi 21 octobre 2009
La Vie
Autre remords : ne pas avoir tenté d’expliciter (mais le peut-on hors de la foi ?) en quoi consiste et sur quoi se fonde mon espérance.
Mon propos d’hier n’allait-il pas à rebours de ce que je voulais communiquer ? Ne risquait-il pas, en réalité, d’incliner au désespoir ?
M’est revenue en mémoire, ce matin, cette réflexion pénétrante sur laquelle s’ouvre le beau texte de Gabriel Marcel (philosophe aujourd’hui injustement négligé) Présence et immoralité :
Chacun de nous peut avoir à certaines heures le sentiment que le monde est agencé de telle manière qu’il ne peut que fomenter en nous la tentation du désespoir, et à partir du moment où cette tentation s’est présentée, il semble véritablement que se lèvent de partout des incitations propres à la renforcer. C’est ce que j’ai voulu dire lorsque j’ai écrit autrefois que nous sommes cernés par le désespoir. Mais il ne faudrait pas répondre que ces heures sont celles de la lassitude ou du découragement ; elles se présentent hélas parfois comme celles de la plus impitoyable lucidité. Dans les moments que j’évoque, il m’apparaît que j’ai brusquement rejeté ou déchiré le voile d’illusions encourageantes qui recouvrait pour moi la vie, et à la faveur duquel je m’efforçais de me ménager une existence supportable. On dirait que brusquement la vie me présente un visage pétrifiant de méduse, et cette puissance fascinatrice semble mettre à son service ma volonté de rectitude, ma volonté de ne pas m’en laisser accroire. C’est l’heure du pessimisme tragique [1].
Que le monde dans lequel nous vivons apparaisse à la lumière crépusculaire de ce « pessimisme tragique » comme un monde scandaleux, qui le contesterait ? Dès lors, quelle raison opposer à la tentation du désespoir, quelle espérance ?
La réponse ne peut-être trouvée, à mes yeux, que dans la compréhension et l’humble acceptation de ce que signifie pour l’humain le don de la Vie. Le « fondement » tant, si ardemment et, parfois, si douloureusement recherché n’est autre chose que la vie elle-même.
Comme l’écrit si finement Michel Henry :
Nous venons dans la vie dans notre naissance. Naître ne veut pas dire venir au monde. Naître veut dire venir dans la vie. Nous ne pouvons venir au monde que parce que nous sommes déjà venus dans la vie. Mais la façon dont nous venons dans la vie n’a précisément rien à voir avec la façon dont nous venons au monde. Nous venons au monde dans la conscience, dans l’intentionnalité, dans l’In-der-Welt-sein. Nous venons dans la vie sans conscience, sans intentionnalité, sans Dasein. A vrai dire, nous ne venons pas dans la vie, c’est la vie qui vient en nous. En cela consiste notre naissance, la naissance transcendantale de notre moi. C’est la vie qui vient, elle vient en soi, de telle façon que, venant en soi, elle vient aussi en nous et nous engendre [2].
(…)
Ainsi seul un ego vivant est-il quelque chose que nous appelons un corps, c’est-à-dire quelque chose qui peut prendre appui sur lui-même, parce qu’il est donné à lui-même. Il n’est pas sans fondement, il a pris base dans son moi transcendantal et dans l’auto-donation de la vie. Dès lors, ayant pris base sur lui-même et sur chacun de ses pouvoirs, il peut les exercer. Il peut les exercer et cette capacité, il la vit constamment, il peut exercer ses pouvoirs quand il le veut, librement. Cet ego, en tant que corps vivant, est libre. Toute liberté repose sur un pouvoir et la liberté dont nous pouvons parler est la capacité de mettre en œuvre les pouvoirs que nous trouvons phénoménologiquement en nous et cela parce que nous sommes en possession, sur le fond de l’auto-donation de la vie, de l’ego lui-même et de chacun de ses pouvoirs en lui. Libres, nous ne le sommes jamais à l’égard de quoi que ce soit d’extérieur, mais seulement à l’intérieur de ce Je fondamental qui, lui-même, présuppose le moi et le Soi. Libre, l’ego ne l’est donc, en fin de compte, que sur le fond en lui d’un moi qui le précède nécessairement, c’est-à-dire sur le fond de ce Soi généré dans l’auto-engendrement de la vie, c’est-à-dire donné à lui-même dans l’auto-donation de la vie [3].
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[1] Gabriel MARCEL, Présence et immortalité, Journal métaphysique (1938-1943) et autres textes, Paris, Flammarion, 1959.
[2] Michel HENRY, Auto-donation, Entretiens et conférences, Paris, Beauchesne, 2004, p. 131.
[3] Ibid., p. 134.
C'est moi qui souligne.
lundi 19 octobre 2009
Je suis le Chemin...

Tels des naufragés, nous nageons vers la terre ferme, mais celle-ci, à peine entrevue, se dérobe déjà à nos regards.
«…Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ? »
La plainte du poète pleurant ses amours perdues semble bien vaine. Notre mal vient de plus loin. Ce que nous avons perdu, nous autres, hommes et femmes du XXIe siècle, c’est le sens même de notre existence. Et notre solitude, notre déréliction sont sans appel.
Le vaisseau Terre, dans sa lente et inexorable dérive, nous entraîne vers son naufrage : surpopulation, famines, pandémies, réchauffement climatique, manipulations génétiques, choc des civilisations, terrorisme, apocalypse nucléaire…
Une voix, pourtant, une petite voix, frêle, à peine audible, une voix intérieure ne cesse de nous murmurer : le pire n’est pas toujours sûr...
C’est la petite fille Espérance qui s’avance entre ses deux grandes sœurs !
…
C’est à Nietzsche que l’on doit d’avoir formulé la « crise des fondements » : sa recherche ne trouvera pas de fondement premier. Il faut penser sans fondement. Cette pensée trouvera un écho, une cinquantaine d’années plus tard, dans les examens de Popper, Lakatos, Feyerabend sur la raison scientifique. Avec la critique de l’induction, Popper arrive à l’idée que les pilotis de la science sont sur de la vase, et qu’il n’y a pas de fondement.
Cette grande disjonction entre la philosophie et la science n’est aujourd’hui plus féconde, dans la mesure où des problèmes philosophiques réapparaissent dans la science et où la philosophie, renfermée sur elle-même, tend à se dessécher et à ne plus remplir sa fonction de réflexion sur le monde humain. La pensée rationalisatrice, quantifiante, fondée sur le calcul, et qui se réduit à l’économique, est incapable de concevoir ce que le calcul ignore, à savoir la vie, les sentiments, l’âme, nos problèmes humains [1].
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[1] Edgar MORIN, La Crise de la modernité (Cahier LaSer, n° 4, Descartes et Cie, 2002), article repris in Vers l’abîme ?, Paris, Editions de L’Herne, 2007, pp. 26-27.
dimanche 18 octobre 2009
La faim
Il est sans doute nécessaire, de temps à autre, de rappeler quelques évidences – et quelques faits – dans ce monde et à une époque où l’amnésie, l’inattention, le mépris du prochain, l’égoïsme du « chacun pour soi » restent souvent les seules réponses aux interpellations de notre temps.
Le constater, ce n’est en rien minimiser la valeur ni la portée de ce qui se fait grâce à des organisations internationales telles que l’UNICEF, l’OMS, la FAO ou le PAM, grâce à de nombreuses ONG (la plupart ne tombent pas sous le coup des récentes accusations de gaspillage ou de malversations), grâce aussi à la prise de conscience, à l’appui et à l’engagement personnel de beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté.
Pousser un cri d’alarme, c’est ce que fait « Le Monde » dans son édition du 16 octobre en reprenant une dépêche de l’AFP qu’on ne m’en voudra pas de reproduire ci-dessous, puis, le lendemain, par le biais d’un éditorial intitulé « Vaincre la faim » [1]
On ose espérer que la mise en garde du quotidien français à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la faim sera entendue de nos dirigeants comme du grand public.
1, 5 million
Le nombre d’enfants qui meurent de diarrhée chaque année
La diarrhée est la deuxième cause de mortalité infantile, après la pneumonie, selon un rapport du Fonds des Nations Unies pour l’enfance et de l’Organisation mondiale de la santé, publié mercredi 14 octobre, à Genève. Elle provoque chaque année le décès de 1,5 million d’enfants de moins de 5 ans. Des traitements efficaces et peu coûteux existent, mais la diarrhée est une «maladie négligée tant par les pays donateurs que par les pays pauvres», indique le document. – (AFP).
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[1] Voir aussi, par exemple : http://www.planetemodedemploi.fr/Nourrir-le-monde,-vaincre-la-faim-de-Sylvie-Brunel_a137.html
jeudi 15 octobre 2009
Remords...

Etant coutumier des corrections (par profession, sûrement) et de la mauvaise conscience (par nature, probablement), je voudrais revenir sur mon précédent propos concernant l’attribution à Barack Obama du prix Nobel de la Paix.
Beaucoup d’encre a coulé à ce sujet et les commentaires acides comme les « papiers » ironiques et persifleurs n’ont pas manqué. Je ne voudrais pas mêler ma modeste voix au concert des détracteurs d’un président des Etats-Unis qui a su réunir sur son nom les suffrages de la jeunesse et des minorités de son pays et qui, par ses prises de position lucides et courageuses, a fait naître un grand espoir dans toutes les parties du monde.
S’il est bien vrai que pour lui le plus dur reste à faire, au plan intérieur comme sur la scène internationale, chacun s’accorde à lui reconnaître le mérite d’avoir, par quelques discours et décisions symboliques (Le Caire, Guantanamo, etc.) « recadré » l’Amérique dans ses idéaux.
Sa vision proclamée d’un monde dans lequel les Etats-Unis d’Amérique mettraient tout le poids de leur puissance à favoriser le dialogue et la collaboration entre les nations plutôt que la confrontation et le « choc des civilisations » me paraît rejoindre le vœu de tous les hommes de bonne volonté. On peut à tout le moins constater qu’il existe un certain nombre de points communs entre les intentions affichées de la nouvelle administration et les attentes de la communauté internationale.
Il serait certainement irréaliste de penser qu’Obama, dont la priorité ne peut être que la défense des intérêts américains, puisse un jour reprendre à son compte l’ensemble des propositions et recommandations d’intellectuels progressistes tels que Joseph Stiglitz ou Edgar Morin ; on peut cependant espérer qu’il ne se dérobera pas comme son prédécesseur à ce que Y. Courbage et E. Todd ont choisi d’appeler « le rendez-vous des civilisations [1]».
« La démographie n’arrive pas toujours à cacher derrière ses instruments mathématiques que son double sujet est également celui de la religion : la vie et la mort. L’évolution récente de l’Indonésie et de plusieurs autres pays d’Asie du Sud-Est, où la fécondité a notablement baissé mais ne semble pas devoir passer au-dessous du seuil de reproduction, interdit que l’on fasse l’économie de ce genre de question. Nous entrons d’ailleurs ici dans un domaine complètement nouveau, où se dissocie, se désintègre le stéréotype d’un islam antiféministe par nature. Nous allons très vite constater que les fécondités indonésienne et malaise ne peuvent être expliquées par le recours au poncif d’une spécificité musulmane, et surtout pas par la notion d’un statut de la femme abaissé par cette religion. (p. 138)
La religion, parce qu’elle est par nature une croyance collective autant qu’un rapport à Dieu, se prête avec efficacité à l’instrumentalisation idéologique : l’étiquetage religieux des groupes peut en réalité survivre à la disparition de la croyance métaphysique. (p. 144)
Pour comprendre la modernisation de l’Europe, nous devons être capables d’imaginer un cycle long dans lequel l’alphabétisation, la déchristianisation puis la baisse de fécondité accentuent dans un premier temps les différences entre zones religieuses, pour ensuite mener à une convergence. Une représentation analogue doit être utilisée pour comprendre la modernisation de l’ensemble du monde, ou plutôt l’extension du processus de modernisation mentale qui a d’abord touché l’Europe préalablement à d’autres continents. Le monde musulman est actuellement au cœur de la transition vers la modernité. Certains pays ont déjà rejoint l’Europe par leurs niveaux de fécondité. D’autres amorcent à peine leur évolution. Mais le processus est si clairement enclenché que nous devons spéculer sur l’émergence d’un monde réunifié. Les sociétés humaines ne seront jamais totalement semblables les unes aux autres et il serait absurde – et triste – d’imaginer un monde homogène dans ses moindres détails. La beauté de l’Europe réside largement dans les différences persistantes entre la Suède et l’Italie, entre l’Angleterre et la Hongrie. L’analyse démographique des sociétés ne peut évidemment se substituer à celle des différences culturelles, mais elle fixe une limite à ce qui est intellectuellement acceptable dans cet exercice. (p. 158)
Certaines puissances et certains chercheurs ont d’ailleurs intérêt à ce que s’installe dans les esprits la représentation d’un conflit de civilisation, qui masque la violence latente des conflits économiques. La démographie libère de cette paranoïa instrumentalisée et permet d’aller plus loin. Les populations du monde, de civilisations et de religions différentes, sont sur des trajectoires de convergence. La convergence des indices de fécondité permet de se projeter dans un futur, proche, dans lequel la diversité des traditions culturelles ne sera plus perçue comme génératrice de conflit, mais témoignera simplement de la richesse de l’histoire humaine. (p. 159)
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[1] Youssef COURBAGE & Emmanuel TODD, Le rendez-vous des civilisations, Paris, Seuil & La République des Idées, 2007.
C’est moi qui souligne.
dimanche 11 octobre 2009
Le prix Nobel de la Paix
George Bush Jr., l’évangéliste, le « reborn » parlait beaucoup de Dieu. Hélas, sa croisade contre l’ « axe du Mal », son acquiescement à la torture et à toutes sortes d’entorses aux droits humains démentaient dans les actes et dans les faits ses paroles benoîtes.
Il en va différemment pour ce qui concerne Obama : ses discours, résolument laïques, font appel à la raison et s’inscrivent davantage dans la tradition des Lumières – celle-là même qui inspira les rédacteurs de la Constitution des Etats-Unis.
Il n’en demeure pas moins que la popularité universelle dont jouit Obama relève plus de la ferveur mystique que de l’adhésion raisonnée à une pensée, voire à un programme politique.
On attend de cet homme des miracles et les médias, dans leur détestation générale de Bush, n’ont pas peu contribué à amplifier, par réaction, ce phénomène d’adulation. Obama fut bien souvent présenté comme le nouveau messie : véritable thaumaturge, il serait celui qui mettrait un terme à tous les conflits de la planète ; envoyé de la Providence, il instaurerait enfin la paix universelle.
A l’ère de la « peopolisation », de l’"hollywoodisation" des consciences, il n’y a rien de très surprenant à ce qu’Obama – comme, en d’autres temps, Elvis Presley, Eva Peron et, plus récemment, la princesse Diana – soit devenu l’objet d’un véritable culte.
Obama, pour beaucoup, c’est donc Jésus-Christ-Superstar !
Peu enclin, par nature et par formation, à réfléchir aux problèmes éthiques que pose l’exercice de tout pouvoir (ce n’est pas vraiment un « intellectuel ») George W. Bush n’a pas compris que l’emploi de moyens immoraux ne peut que disqualifier aux yeux du plus grand nombre des fins proclamées justes et salutaires. Les dénonciations, réitérées à satiété, des suppôts de l’axe du Mal se sont révélées contreproductives. Venant d’un pouvoir lui-même peu soucieux de conformer ses méthodes d’action à ses idéaux déclarés, la « mystique » bushienne dégénérait en real-politique. Saint-Louis devenait Talleyrand…
Le jour même de l’attribution du Prix Nobel de la Paix au président américain, les commentateurs n’ont pas manqué de souligner que tout restait à faire.
Obama, plus que jamais humain – trop humain ? – est désormais sommé d’accomplir les miracles que la foule globalisée de ses adulateurs envoûtés attendent de lui. En a-t-il (et lui en laissera-t-on…) les moyens ? L’avenir le dira.
A beaucoup en Occident les Norvégiens du Nobel apparaîtront comme des naïfs si ce n’est comme un aréopage bien…léger.
dimanche 27 septembre 2009
De la crise et de l'Histoire

De ma lecture comme toujours - et forcément - lacunaire de la presse, je retiens deux phrases. Elles émanent toutes deux d’hommes qui revendiquent à la fois leur appartenance à une tradition de gauche et leur liberté de jugement et de parole.
L’une a trait à l’économie : on la doit à Michel Rocard. Je l’extrais d’un entretien accordé au journal « Le Monde ». Comme souvent dans la bouche de cet homme politique (qui pourrait se réclamer de l’humble et fière revendication de Péguy : « Nous sommes des vaincus » [1] !), elle a la résonance d’un ferme diagnostic et d’un pronostic assez sombre :
«L'économie s'est abstraite ces dernières années de la sociologie, de l'anthropologie, de l'écologie pour mathématiser ses hypothèses et ses déductions. Elle a cessé de s'intéresser aux conséquences sociales de ce qu'elle faisait pour laisser cela à la charité ou à la police. La réappropriation sera longue [2]. »
On trouvera la seconde parmi les réflexions qu'a livrées à l’hebdomadaire « Le Point » l’historien, écrivain et ancien ministre Max Gallo :
« L’histoire est le seul laboratoire dont disposent les hommes pour comprendre le fonctionnement des sociétés [3]. »
Ces deux hommes ont en commun, outre le talent, intelligence et honnêteté intellectuelle, ce qui leur vaut d’être la cible des médiocres sectaires comme des arrivistes du PS.
On me dira qu’il ne suffit pas de jouer les Cassandre pour pouvoir changer le cours des choses. Mieux vaut pourtant poser, avec lucidité et courage, le bon diagnostic si l’on veut agir efficacement.
On constate aujourd’hui les ravages qu’ont pu faire, ces dernières années, l’idéologie de la rentabilité immédiate et le culte hédoniste (et infantile…) du « tout, tout de suite », « vivons à fond l’instant présent ».
L’idéologie et la pratique consuméristes hypostasient la nouveauté. Il faut être constamment « moderne », « jeune », « innovant », « à la page », toujours tendu vers l’avenir, quitte à ignorer que l’être humain a besoin de repères et qu’il s’enracine dans une histoire.
Nos grands hommes d’Etat – Gambetta, Clémenceau, Poincaré, Jaurès, Blum, Mendès-France, de Gaulle…- étaient tous pénétrés de l’histoire de leur pays.
Si la démagogie, la lutte pour le pouvoir et ses prébendes ne tenaient pas lieu de programme et ne s’étaient pas substituées au souci de l’intérêt général, nos hommes politiques auraient l’honnêteté et le courage de dire aux Français la vérité.
Celle-ci n’est pas toujours rose, mais elle n’est pas non plus désespérante. S’il est vital, par exemple, de s’attaquer sans plus d’atermoiements au problème de la dette comme à celui du déficit de la sécurité sociale, il n’est ni interdit ni impossible de faire appel à l’intelligence et au bon sens de nos concitoyens. Car la France ne souffre pas que de handicaps, elle possède aussi des atouts. Qu’il suffise de comparer notre système de santé - si essentiel pour la vie quotidienne et le bien-être concret des gens – à celui des Américains dont je lisais aujourd’hui le désarroi et l’incompréhension devant les débats surréalistes qu'ont suscités au Congrès les propositions de réforme du président Obama [4].
N’ayons pas peur !
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[1]"Et qu'est-ce qu'on nous a fait de notre République ? Je ne crois pas que l'histoire nous présente un autre, un second, un précédent exemple d'une telle déchéance, en si peu d'années, si brèves, aboutissant à une telle stérilité,à de telles menaces." Charles Péguy, [Nous sommes des vaincus], Oeuvres en prose 1909-1914, Gallimard, 1957, "La Pléiade", p. 53.
[2]Entretien avec Michel Rocard, "Le Monde", 26 septembre 2009.
[3] Entretien avec Max Gallo, "Le Point", 25 février 2009.
[4] Brigid Schulte, On a Street in Gaithersburg, Health-Care Anxiety Abounds, "The Washington Post", 27 septembre 2009:
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/09/26/AR2009092602775.html?hpid=topnews
samedi 19 septembre 2009
Le combat de Ted Kennedy

La réforme du système de santé américain est bien un enjeu démocratique capital [1]. L’issue de la bataille engagée par Obama en faveur d’une couverture universelle du risque sanitaire pour tous les Américains [2] sera déterminante pour l’avenir, en ce sens qu’elle apportera une réponse claire à cette question : dans une société démocratique est-il admissible de concéder à des groupes d’intérêts privés (sociétés d’assurances, laboratoires pharmaceutiques) un pouvoir de vie ou de mort sur les citoyens ?
Le pouvoir exorbitant que leur puissance financière a conféré aux sociétés d’assurances et aux grands laboratoires pharmaceutiques est, en effet, symptomatique des deux risques majeurs que courent nos sociétés en ce début du XXIe siècle : le risque bureaucratique et le risque technocratique.
Le risque bureaucratique est illustré par les méthodes aujourd’hui employées par les compagnies d’assurances pour identifier les «sujets à risque» afin d’éviter de prendre en charge des individus jugés par elles non rentables ou de couvrir des risques qu’elles estiment excessifs en vertu de leur logique de profit (maladies de longue durée, personnes présentant des antécédents de maladies graves ou génétiques, etc.). Il se pourrait qu’un fichage des individus par le biais de questionnaires et dossiers médicaux préfigure des pratiques plus sélectives encore pouvant dériver un jour – qui sait ? – vers des formes inavouées d’eugénisme.
Quant au risque technocratique, on ne le voit que trop clairement se profiler en cette période de pandémies : sida, grippes aviaire et porcine (H5N1, H1N1) – pour ne rien dire des maladies endémiques comme la malaria, la bilharziose, etc. Le pouvoir des laboratoires pharmaceutiques détenteurs de brevets rémunérateurs et fournisseurs des vaccins leur confère de facto un droit de vie et de mort sur des populations entières. Leur soumission, en Occident, à la loi du profit ou leur dépendance, dans certains pays pauvres, de pouvoirs politiques véreux ou incapables de définir et de mettre en œuvre de véritables politiques de santé publique rendent plus que jamais nécessaire leur assujettissement à un contrôle démocratique.
Aujourd’hui comme hier reste donc posée la question (éthique) de l’usage que feront les êtres humains de leur propre puissance.
Le règne désormais universel de l’informatique porte-t-il en germe une société bureaucratique sur le modèle de ce qu’imaginait Orwell ? Ou, au contraire, la diffusion planétaire de l’internet, les progrès de l’éducation, l’extension des instruments du contrôle démocratique permettront-ils l’avènement d’une société à la fois globale et décentralisée, apte à toutes les formes de résistance, capable d’exercer à tout moment et en toutes circonstances ses droits inaliénables ?
Ainsi s’exprimait Hannah Arendt en des propos qui semblent visionnaires en ces temps de chômage massif et de tension persistante entre les puissances nucléaires et certains pays qui aspirent à posséder la bombe atomique :
« L’explosion démographique de notre époque coïncide avec la découverte de techniques qui, grâce à l’automatisation, rendront « superflue », ne serait-ce que sur le plan du travail, une grande partie de la population. Cette effarante coïncidence pourrait entraîner la « solution » de ce double « problème » par l’utilisation d’armes nucléaires auprès desquelles les chambres à gaz de Hitler ne seraient que des jeux d’enfants. Cela devrait suffire à nous faire trembler [3] . »
Eros ou Thanatos ? La maîtrise de l’atome et des biotechnologies servira-t-elle des fins mortifères ou favorisera-t-elle l’épanouissement de la Vie ?
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[1] "For almost a century, presidents and members of Congress have tried and failed to provide universal health benefits to Americans". The New York Times, 9/22/2009
[2] On ne peut toutefois oublier la présence sur le sol américain de quelque onze à douze millions d’immigrés « illégaux » sans couverture sociale officielle. C’est là un autre combat que devra livrer le Président Obama quitte à bousculer la droite conservatrice.
[3] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 1997, pp. 439-440 (col. Folio-Histoire).
samedi 15 août 2009
Prière à Notre-Dame pour Aung San Suu Kyi [1]
"Rien ne vit, ni n’agit plus intensément, au monde, que la Pureté et la Prière, suspendues comme une lumière impassible entre l’Univers et Dieu. A travers leur transparence sereine, l’onde créatrice déferle, chargée de vertu naturelle et de grâce. – Qu’est autre chose la Vierge Marie ?"
Pierre TEILHARD de CHARDIN, Le Milieu mystique (1917) ; Écrits, pp. 162-163.
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[1] La Prix Nobel de la paix (1991) a été condamnée à dix-huit mois de détention, à son domicile.
mercredi 12 août 2009
Obésité
«L’architecture et l’urbanisme d’aujourd’hui pourchassent, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace, dans la maison moderne le grenier, caverne aux trésors, sésame de l’imagination enfantine, tout comme avec la cave ils en extirpent le lest, les terreurs et les richesses souterraines. Dans cinquante ans, la poésie en portera les cicatrices, mais d’ici là elle aura mis la main sur des talismans de rechange. Tout fait penser que des symboles de mouvement (déjà la route, la voiture) remplaceront les prestiges des lieux clos, verrouillés, protégés, dont le château sous toutes ses formes était devenu pour nous depuis le moyen âge l’emblème inusable.»
Julien GRACQ, Lettrines, Paris, José Corti, 1967, p. 71.
***
Ce que Gracq reprochait à l’architecture et à l’urbanisme d’aujourd’hui (encore était-il loin d’imaginer « les terreurs et les richesses » que recèlent les caves de nos « cités » banlieusardes!) cette lente mais inexorable décadence de l’imagination et du goût pourrait aisément s’appliquer aux mœurs alimentaires de nos contemporains.
On peut voir Obama lui-même s’emparer du problème et partir en croisade contre l’obésité, conséquence de la « mal bouffe » universelle. C’est que les « fast food » (MacDo, Quick, King Burger et consorts) commencent à coûter cher à nos systèmes de santé.
Les « symboles du mouvement », je les discerne pourtant dans la soudaine vogue du « bio » dont les medias sont devenus les intarissables thuriféraires.
Du « steak, frites, salade » cher à la mythologie barthienne, le « big mac » fut sans doute un temps le « talisman de rechange », mais ses jours sont désormais comptés, nous prédit-on. Du pays d’Obélix et de Bocuse, de cette terre qui inventa la gastronomie, le célèbre sandwich au ketchup ne deviendra jamais « l’emblème inusable ».
On vous l’assure…
mercredi 5 août 2009
Nobis quoque...
Vous qui émergerez du flot,
Où nous avons sombré
Pensez
Quand vous parlez de nos faiblesses
Au sombre temps aussi
Dont vous êtes saufs.
Nous allons, changeant de pays plus souvent que de souliers,
A travers les guerres de classe, désespérés
Là où il n’y avait qu’injustice et pas de révolte.
Nous le savons :
La haine contre la bassesse, elle aussi
Tord les traits.
La colère contre l’injustice
Rend rauque la voix. Hélas, nous
Qui voulions préparer le terrain à l’amitié
Nous ne pouvions nous-mêmes être amicaux.
Mais vous, quand le temps sera venu
Où l’homme aide l’homme,
Pensez à nous
Avec indulgence.
Bertolt BRECHT
mardi 4 août 2009
dimanche 26 juillet 2009
Un petit prince
Une image me hante depuis mon retour du Pérou, celle de cet enfant, ce petit berger, si petit dans l'immensité des hauts plateaux, seul gardien de son troupeau d'alpagas. Autour d'eux, à perte de vue, un désert de pierres et de montagnes dénudées.
Quel sera l'avenir de cet enfant dans cette solitude et ce dénuement glacial, loin des stimulations de l'école et de la ville ? L'intimité avec la nature, la familiarité avec ses rythmes et ses secrets, les leçons de vie que lui inculquera le soin de son troupeau et de lui-même dans cet environnement hostile compenseront-ils ce que sa naissance et son éloignement de la modernité lui auront dénié ?
Rencontre aussi improbable pour moi (et pourtant bien réelle !), dans ce désert andin, que celle de l'aviateur-écrivain avec le Petit Prince, aussi émouvante, inoubliable. Car il y avait dans le regard et le comportement de cet enfant, si naturellement humble et libre à la fois, toute la noblesse du Petit Prince[1].
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[1] Voir mon blog : Journal de voyage au Pérou
mercredi 22 juillet 2009
Pérou encore
Au cours de mon voyage au Pérou, j'ai pu prendre un grand nombre de photos dans les différents lieux visités. Il est évidemment nécessaire d'opérer un tri parmi les centaines de clichés que j'ai rapportés de ce périple andin. Cela prendra un certain temps. En attendant mieux, j'ai créé un blog sur lequel j'ai fait figurer quelques extraits de notes hâtivement prises durant mon séjour. J'ai voulu les agrémenter de quelques photos. Ce ne sont pas nécessairement les meilleures et elle ne rendent pas vraiment justice à la beauté des paysages ni à celle (intérieure comme extérieure) des gens que j'ai rencontrés dans ce fabuleux pays. Je tenais néanmoins à leur rendre sans tarder ce premier hommage, même s'il paraît insuffisant et maladroit.
Lien vers ce blog : Journal de voyage au Pérou
vendredi 17 juillet 2009
Pérou
Un séjour de trois semaines au Pérou, qui m’a fourni l’occasion de revisiter des lieux que j’avais connus il y a une quinzaine d’années, explique mon silence de ce dernier mois.
Le voyage invite à purifier notre regard [1]. Pour qui veut garder les yeux ouverts, il rend aussi nécessaire une réflexion sur la justice et sur notre propre responsabilité dans ce qui fait le quotidien des foules du tiers-monde.
Je n’ai rencontré chez ce peuple andin que labeur et dignité, en dépit de conditions de vie souvent précaires, toujours problématiques. Il est vrai que le contraste reste frappant entre la ville – Lima, au premier chef, qui abrite non loin du tiers de la population du pays – et la province andine que j’ai parcourue. Contraste encore entre les quartiers « riches » de Lima : San Isidro, Miraflores, La Molina, Surco et autres, plutôt bien entretenus, et les quartiers « pauvres », jonchés de détritus, recouverts de poussière et comme laissés à l’abandon.
Contraste toujours entre les comportements : ceux des touristes, avides d’ "exotisme" et de plaisirs à bon marché et ceux de l’immense majorité des Péruviens. Ces derniers, logiquement désireux de tirer parti de cette manne qu’ils doivent au développement des moyens de transports et des infrastructures autant qu’à la beauté des paysages, ne sont pas pour autant prêts à renoncer à leur dignité ni à leur fierté.
Lorsqu’on a touché du doigt la dureté des conditions de vie des populations andines, on comprend l’attrait que peuvent exercer sur elles les commodités de la grande ville, le mirage d’espoir qu’elle peut susciter.
Pourtant, le prix de l’exode rural est exorbitant pour celui qui cède aux sirènes de la mégapole comme pour la collectivité. C’est pourquoi le développement d’un « tourisme durable », contrôlé dans ses débordements et respectueux des cultures locales peut représenter un bien pour cet étrange et merveilleux pays.
A cet égard, Cusco, qui fut, on le sait, la capitale de l’empire Inca, constitue un « modèle » à surveiller : à imiter dans ses aspects positifs, à rejeter pour ce qui est de ses excès. Oui à la randonnée (trekking), au rafting, à tous les sports de plein air pour lesquels le Pérou reste l’eldorado qu’il fut jadis, mais non à la prostitution, aux beuveries, à la drogue et au jeu qui tendraient à faire de Cusco un nouveau Manille ou Bangkok du « tourisme sexuel », comme y mèneraient inéluctablement les habitudes et les vices de certains occidentaux dans un pays où sévit encore la pauvreté.
(à suivre)
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[1] cf. Mat. 6, 22-23 et Luc 11, 34-36.
dimanche 21 juin 2009
Marcher
"...Nous allons, et rien que par ce mouvement tout physiologique nous affirmons déjà qu'ici- bas nous n'avons aucune demeure permanente, que nous sommes en route, que nous ne sommes pas encore vraiment arrivés, que nous cherchons encore le but et que nous sommes véritablement des pélerins, des voyageurs entre deux mondes, des hommes en transit, mus et se mouvant eux-mêmes, contrôlant le mouvement imposé et constatant que, dans le mouvement indiqué, on ne parvient pas toujours là où le chemin avait été tracé. Dans la démarche la plus simple qui est l'allure de celui qui suit et qui est libre, toute l'existence de l'homme est ainsi déjà vraiment là, posée devant lui, existence dont la foi du chrétien révèle le but et promet qu'il y parviendra : existence d'un mouvement sans fin qui se connaît et sait qu'il n'est pas encore terminé, qui cherche et qui est sûr de trouver car (et ici encore nous ne pouvons parler autrement) Dieu lui-même vient dans la descente et dans le retour du Seigneur qui est notre avenir.
Nous marchons, nous devons chercher. Mais la Fin véritable vient au devant de nous, elle nous cherche; elle ne le fait cependant que dans la mesure où nous marchons et allons à sa rencontre. Et quand nous aurons trouvé, parce que nous fûmes d'abord trouvés, nous verrons bien que notre rencontre elle-même était déjà portée (et ce support on l'appelle la grâce) par la puissance du mouvement qui parvient jusqu'à nous, par le mouvement de Dieu vers nous.
Karl RAHNER, Vivre et croire aujourd'hui, Paris, Desclée de Brouwer, 1967 pourla trad. frçse.
jeudi 18 juin 2009
18 Juin
Le succès de l'entreprise engagée le 18 juin 1940 se trouvait assuré dans l'ordre international, tout comme il l'était aussi dans le domaine des armes et dans l'âme du peuple français. Le but allait être atteint, parce que l'action s'était inspirée d'une France qui resterait la France pour ses enfants et pour le monde. Or, en dépit des malheurs subis et des renoncements affichés, c'est cela qui était vrai. Il n'y a de réussite qu'à partir de la vérité.
Charles de GAULLE, Mémoires, Tome III, p. 90.
mardi 16 juin 2009
Les Vagues (fragment)
Tout y sera : mon existence,
Telle qu'elle est et qu'elle fut,
Mes élans avec ma constance,
Ce que, les yeux ouverts, j'ai vu.
Innombrables, devant moi grondent
Les vagues sur un ton mineur.
Dans le ressac elles abondent,
Gaufres brûlant sous la chaleur.
Innombrables, sur le rivage,
Bétail que le ciel par troupeaux
A chassé vers le pâturage
Pour dormir, lui, sur le coteau.
En troupeaux, en rouleaux, en fuite,
De tout l'élan de mon ennui,
Vers moi s'élancent mes conduites,
Crêtes de ce qui fut subi.
Vagues encore inexplicables,
Tout se vêt de leur changement,
Telles écumes innombrables,
Relayant la mer dans son chant.
Boris PASTERNAK, Seconde naissance (1930-1931)
dimanche 14 juin 2009
Le champ du désir
Le domaine de l’incompréhensible, voilà le champ du désir et de la recherche humaine. Non que l’incompréhensible se donne à comprendre un jour comme un objet maîtrisé. Mais parce que seul l’incompréhensible – ou l’impossible – fonde le mouvement d’ouverture d’un désir qui trouve ce qui le fait vivre dans l’acte même où il cherche, et qui continue de chercher dans l’acte même où il trouve. Cette dimension paradoxale du désir indique l’ouverture du temps au Réel qui est le présent de la parole – dans le corps.
Denis VASSE, La chair envisagée, Paris, Seuil, 1988 & 2002.
vendredi 12 juin 2009
OFFRANDE

Un sourire préalable
Pour le mort que nous serons.
Un peu de pain sur la table
Et le tour de la maison.
Une longue promenade
A la rencontre du Sud
Comme un ambulant hommage
Pour l'immobile futur.
Et qu'un bras nous allongions
Sur les mers, vers le Brésil,
Pour cueillir un fruit des îles
Résumant toute la terre,
A ce mort que nous serons
Qui n'aura qu'un peu de terre,
Maintenant que par avance
En nous il peut en jouir
Avec notre intelligence.
Notre crainte de mourir,
Notre douceur de mourir.
Jules SUPERVIELLE
mardi 9 juin 2009
Européennes (suite et fin)

Je ne sais s’il vaut la peine de revenir –fût-ce en quelques lignes – sur l’affligeant, le désolant spectacle offert vendredi dernier par l’émission « A vous de juger » (sur France 2) censée éclairer les téléspectateurs-citoyens sur les enjeux des élections européennes. D’autres ont déjà dénoncé l’incompétence de la journaliste arrogante chargée d’animer le « débat » (en vérité ce fut empoignade et cacophonie).
Cette indigne mise en scène de notre vie politique suffirait à expliquer l’abstention massive de nos concitoyens écoeurés. Est-il besoin de dire qu’elle ne m’étonnait pas outre mesure : comme beaucoup de Français, je suis, hélas, habitué à ce spectacle de dérision.
Non, la surprise – ô naïf lecteur, mon semblable, mon frère ! – m’est venue le lendemain de la lecture du compte rendu que faisait « Le Monde » de la passe d’armes entre le représentant des «Verts» et le leader du Modem.
Dans un article d’une rare partialité, Françoise Fressoz, sous le titre « François Bayrou fait basculer la campagne dans la polémique », imputait au seul président du Modem le tour odieux qu’avait pris le « débat ».
Apparemment peu troublée par la grossièreté d’un tutoiement que M. Cohn-Bendit imposait d’entrée de jeu à son interlocuteur, cette journaliste avait sans doute trouvé banal, naturel et «proportionné» le qualificatif d’ « ignoble » lancé par l’écologiste en réponse à l’argument, certes polémique, de François Bayrou concernant les prétendues « relations amicales » du leader «vert» avec le chef de l’Etat. Toujours est-il qu’on ne le retrouve pas dans son compte rendu et qu’elle semble ne l’avoir pas même entendu…
Passons sur l’évident respect de l’adversaire (comme sur la distinction…) que traduit, dans la forme comme dans le fond, l’apostrophe de M. Cohn-Bendit, fidèlement restituée, cette fois, par notre gazetière : « Mon pote, jamais tu ne seras président, t’es trop minable ! »
Le chef du Modem, piqué au vif, eût sans doute été mieux inspiré de ne pas répondre et d’encaisser le coup sans broncher ; son légendaire « ego » l’a probablement trahi, selon ce qu’escomptait son opposant, passé maître en l’art de la provocation.
Reste que l’on pouvait attendre plus d’objectivité de la part du journal d’Hubert Beuve-Méry que n’en démontre ce compte rendu tendancieux.
lundi 8 juin 2009
Une société d'efficacité et de rationalité bureaucratique qu'accompagnent de vastes industries du plaisir déracine les êtres des continuités profondes, les fait vivre dans l'immédiat et le superficiel, détruit ce qui subsiste encore des civilisations du silence et de la lenteur. Que l'Eglise alors rende aux hommes la "mémoire de l'éternité" : l'autre comme icône, comme visage, les matières comme sacrement, une Tradition vivante qui rouvre l'histoire dans l'être et permette une universalité (et d'abord en Europe) qui soit respect, rencontre, mariage des cultures...
Que les chrétiens démasquent les idoles, leurs rituels de fascination et de domination dans la pratique politique, le "fétichisme des marchandises" (pour reprendre un grand thème de Marx), la transmission des connaissances, les illusions, profitablement entretenues, du bonheur et de l'éternelle jeunesse, l'ignorance hystérique du sens spirituel que peuvent recevoir la vieillesse, la maladie et la mort...
Olivier CLEMENT, La révolte de l'Esprit, Paris, Stock, 1979, pp. 195-196.
jeudi 4 juin 2009
Elections européennes II

…chaque parler (chaque fiction) combat pour l’hégémonie ; s’il a le pouvoir pour lui, il s’étend partout dans le courant et le quotidien de la vie sociale, il devient doxa, nature : c’est le parler prétendument apolitique des hommes politiques, des agents de l’Etat, c’est celui de la presse, de la radio, de la télévision, c’est celui de la conversation ; mais même hors du pouvoir, contre lui, la rivalité renaît, les parlers se fractionnent, luttent entre eux.
Roland BARTHES, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, p. 47.
***
A l’occasion des élections européennes se pose, une fois de plus, la lancinante question du rôle de la presse dans une démocratie.
Une variante de cette question pourrait d’ailleurs être ainsi formulée : la démocratie française n’aurait-elle, au bout du compte, que la presse qu’elle mérite, celle qui reflèterait son état d’achèvement, ou plutôt d’imperfection ?
A constater la hargne dont faisait preuve, ce matin, à l’égard de François Bayrou, le quarteron de journalistes qui fait la loi sur la radio publique, édictant la doxa, on était amené à s’interroger sur les motivations comme sur l’éthique de ces professionnels de l’information. Est-ce bien la recherche passionnée de la vérité qui anime ces journalistes ? Ne serait-ce pas plutôt l’idéologie - européisme et droit-de-l’hommisme, sous le manteau de la vertu, permettant à bon compte et en toute bonne conscience de donner des leçons à la planète entière ?
Nos Antigones des studios (confortablement appointées) se dressent ainsi, sans braver d’immenses périls, devant les Créons en charge du toujours sale boulot de la politique.
On prête ainsi au politique – on peut dire a priori – les motivations les plus sombres.
Un exemple ? Lorsque François Bayrou tente de rapporter les circonstances de son entretien avec Eva Joly concernant une éventuelle candidature de la juge sur une liste du Modem et fait valoir qu’il n’était pas en mesure d’accéder à sa demande d’être tête de liste puisqu’une telle désignation incombait aux seuls militants du parti, l’animateur de l’émission, sous prétexte de décrypter le discours prétendument codé de son interlocuteur, s’empresse de lâcher ce commentaire : « Vous insinuez donc que Mme Joly n’est qu’une opportuniste ? »
Une autre lecture, honnête celle-là - parce que respectueuse de l’autre et posant pour principe sa bonne foi - aurait pris acte du simple respect des procédures internes qui sont (ou devraient être) la règle dans tout parti démocratique !
Mais il y a plus grave que cette suspicion systématique du journaliste envers l’homme politique, et plus irritant encore que la morgue affichée à son endroit : lorsque François Bayrou soulève, à juste titre, le problème que pose la publication de sondages d’opinion dont, à la lumière des expériences passées et des «divergences» constatées entre prédictions et résultats, on peut légitimement mettre en doute la crédibilité, quelle est la réaction du journaliste ? Au lieu d’être interpellé par la récurrence d’un problème qui est posé à chaque élection, l’on s’indigne de ce que l’on puisse mettre en question les sondages et l’exploitation qui en est faite.
Et notre journaliste de mettre en demeure François Bayrou de dévoiler l’origine d’aussi inimaginables manipulations ! Comble du cynisme ou de l’inconscience, ce ne serait donc plus au journaliste qu’il appartiendrait de mener l’enquête (le journalisme d’investigation, qui fit longtemps la grandeur du métier, ne semble plus guère prisé de nos jours, à l’ère de la presse «people»…) mais au politique de faire le travail du journaliste et d’apporter la preuve de la collusion qu’il dénonce et dont il s’estime victime !
A l’évidence, ni la récente prolifération des instituts de sondages, ni l’identité des commanditaires, ni les contradictions relevées entre prédictions et résultats ne paraissent troubler le moins du monde nos sourcilleux journalistes, par ailleurs si prompts à protester de leur indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs.
Il est vrai que tout se joue désormais sur les apparences : le «bon» journaliste sera celui qui se montrera le plus «incisif» - comprenez le plus impertinent - voire le plus discourtois, dans le ton comme dans la forme, n’hésitant pas à couper la parole à son interlocuteur, à le rabrouer, à le morigéner, ou à lui faire la leçon…
Quant au travail de fond, à la difficile recherche de la vérité, au souci d’égal traitement de tous les «invités», hommes ou femmes, quelles que soient leurs opinions, la sympathie ou l’antipathie qu’ils inspirent, tout cela passe, semble-t-il, au second plan.
Pour finir, une question : le simulacre de débat auquel les élections européennes ont donné lieu a-t-il si peu que ce soit fait progresser notre démocratie ?
dimanche 31 mai 2009
Pentecôte : l'espéranto de l'amour

Le jour de la Pentecôte, un grand vacarme retentit dans un quartier de la ville. Les étrangers qui habitent Jérusalem accourent pour voir. Des disciples haranguent la foule; ô stupeur, ils parlent à chacun avec les mots de son enfance. Tous sont rejoints au plus intime d'eux-mêmes. Les Galiléens qui annoncent et les étrangers qui écoutent sont comme des amis de longue date! Il n'y a plus ni Juifs, ni Mèdes, ni Parthes... Il n'y a qu'une sainte et grande espérance humaine.
Pentecôte ! Chute des murailles et des divisions !
...
Les disciples, à Jérusalem, parlent notre première langue, celle qui se murmurait doucement autour de nos berceaux. Ecoutons : c'est l'espéranto de l'amour.
(Mai 1993)
France QUERE, Le sel et le vent, Paris, Bayard, 1995, pp. 209-210.
vendredi 29 mai 2009
Effort et modestie

Mon message tient en deux mots : effort et modestie. La pensée qui n'est que pensée, la sculpture qui n'est que conçue, le poème qui n'est que rêvé ne coûtent pas encore de peine. C'est la traduction de la pensée en phrases, la transformation de la pierre en statue, et la composition du poème qui exigent un effort. Cet effort est long et douloureux, et pourtant, après l'avoir accompli, on a le sentiment qu'il est aussi précieux, plus précieux encore que l'oeuvre à laquelle il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu'il n'y avait, on s'est haussé au-dessus de soi-même.
...
Quant à la modestie, je l'entends au sens de faire ce qu'on a à faire, d'accomplir au mieux de ses moyens la tâche qu'on a devant soi. Je veux dire que pour avoir une chance de réussir, il faut concentrer toute son énergie sur l'action présente sans penser au succès éventuel. Que la phrase que l'on écrit ou le trait que l'on dessine soient, au moment où ils sont exécutés, les seules oeuvres qui vaillent. Il n'est d'oeuvre que l'acte en train de s'accomplir, fût-il le plus ordinaire.
Juan-David NASIO,Un psychanalyste sur le divan, Paris, Payot & Rivages, 2002 et 2009, pp. 186-187.
vendredi 22 mai 2009
Européennes

A l’approche des élections européennes du 7 juin, on assiste à un pilonnage insidieux en faveur de l’écologie. Cela va des brefs «sujets» abordés quotidiennement dans les différents journaux télévisés aux émissions dûment « labélisées » telles Ushuaia, opportunément programmées, en passant par les inévitables interventions d’un ex-leader de la jeunesse rouge repeint en politicien vieillissant mais encore vert…
La publication, jour après jour, de sondages censés refléter l’évolution de l’opinion mais en réalité présentés de manière à subtilement l’orienter n’a guère permis jusqu’ici d’éclairer les citoyens sur les enjeux du scrutin.
Les arguments des opposants à la politique menée par la Commission de Bruxelles durant la précédente mandature ne font l’objet d’aucun débat sérieux. A trois semaines d’un vote important, il est beaucoup question du Festival de Cannes, mais on attend toujours l’émission qui mettrait face à face des représentants de toutes les listes en présence en leur accordant le temps nécessaire pour exposer et défendre leurs positions en un débat ouvert, contradictoire.
On voit bien, au demeurant, tout le parti que les « grandes listes » peuvent tirer d’une opposition sciemment réduite au verbe haut, aux slogans réducteurs et à l’argumentation simpliste des partisans de l’extrême-droite alors que restent pratiquement inaudibles les voix minoritaires des « petites listes » du Modem au NPA, au Front de gauche et à Debout la République…
En resteront nous à cette caricature du débat démocratique ?
jeudi 21 mai 2009
In Excelsis
Les réalités terrestres sont avant-dernières, elles s'éclairent à la lumière de la plénitude finale.
François-Xavier DURRWELL
mercredi 20 mai 2009
Quand les principes économiques, intellectuels, moraux qui régissent une société sont devenus si fragiles qu’ils s’effondrent sous nos yeux, alors il me semble absurde – pire que cela, léger, frivole – de faire les importants avec des théories sur l’origine et l’issue probable de la catastrophe.
...
Cette terre est la nôtre : nous sommes responsables de ce qui y survient. Le mal qui ronge l’humanité est tenace, prend sans cesse des formes nouvelles. Il ressemble à un champignon : nous le foulons au pied ; il renaît à côté. Parfois, il prend l’allure d’une provocation universelle.
...
Qu’adviendrait-il de l’humanité si nous cessions de croire à l’avenir, si nous nous refusions à aimer les générations qui viendront après nous ?
...
Une vie d’homme après tout, qu’est-ce que c’est ? Peu et beaucoup à la fois ! Acceptons de vivre !
Parviendrons-nous au but ? Y a-t-il une autre rive ? De nos pieds fatigués, foulerons-nous jamais le sol de la terre promise ? Et même si nous devions échouer en route sans avoir trouvé de réponse, ni de consolation, ignorants de tout, tout cela aurait-il été vain ? Personne ne peut m’en donner la preuve.
Si, comme on le dit, rien ne se perd dans ce monde, si les énergies ne sont pas employées vainement, mais en fonction d’une fin, alors pourquoi l’énergie de notre cœur serait-elle gaspillée, perdue à jamais ?
Klaus MANN, Le Volcan (trad. Jean Ruffet)
dimanche 10 mai 2009
vendredi 8 mai 2009
Le prix de la liberté

A Saint-Saturnin d'Apt, un village perché dans les contreforts du Mont-Ventoux...un poète inconnu, disparu à présent, Albert Trouchet, secrétaire de la mairie, a écrit quelques vers pour les quatorze maquisards (dont une jeune femme) qui devaient être passés par les armes par les Allemands. Vers populaires, comme si l'âme du peuple retrouvait, pour ses martyrs, ses paysans, les mots les plus simples et les plus justes pour les graver dans la pierre...
Souvenons-nous c'est pour la France
Qu'ils ont choisi périls, efforts,
Qu'ils ont mis leurs vies en balance
Et que c'est pour nous qu'ils sont morts
Leur élèverons-nous un temple
D'or et d'argent digne des rois
Si nous oublions leur exemple
Ils mourront encore une fois.
Pierre SEGHERS, La Résistance et ses poètes, Paris, Seghers, 1974, p. 324.
jeudi 7 mai 2009
L'horizon de notre existence s'obscurcit. Les nuages noirs qui s'amoncellent annoncent l'orage sans pareil qui risque d'éclater. Mais les catastrophes ne durent pas. Le ciel, que nous voyons aujourd'hui si sombre, s'éclaircira à nouveau ! Serons-nous illuminés par cette lumière nouvelle, nous autres qui luttons et souffrons ?
Klaus MANN, Der Vulkan, Heinrich Ellermann, 1977. Trad. fçse. Le Volcan, par Jean Ruffet, Paris, Orban,1982, pp. 136-137.
vendredi 1 mai 2009
Premier Mai
Ils sont les ennemis de l’espoir ma bien-aimée
de l’eau qui ruisselle, de l’arbre à la saison des fruits,
de la vie qui pousse et s’épanouit.
Car leur front est marqué du sceau de la mort,
- dent pourrie, chair décomposée –
ils vont disparaître à jamais.
Et bien sûr ma bien-aimée, bien sûr,
sans maître et sans esclaves
Ce beau pays deviendra un jardin fraternel !
Et dans ce beau pays la liberté
ira de long en large
magnifiquement vêtue
de son bleu de travail.
Nazim HIKMET, Les ennemis
mercredi 29 avril 2009
...that long fresh light of waning April days which affects us often with a sadness sharper than the greyest hours of autumn.
Henry JAMES, The Beast in the Jungle
samedi 25 avril 2009
De l'irrespect

Après Ségolène Royal, c’est au tour de Rachida Dati d’être la cible de nos héroïques journalistes. A croire que, dans certaines rédactions, le mépris pour le peuple est désormais tel que l’on a pris le parti de s’aligner sur la presse « people » - mieux nommée la presse «poubelle».
Le degré zéro de l’objectivité est aujourd’hui atteint, qui consiste, sous les prétextes les plus fallacieux, à concentrer le tir un jour sur une femme de gauche, le lendemain sur une femme de droite.
Toute l’astuce consiste, en l’occurrence, à caresser l’opinion dans le sens du poil en jouant sur une « image », puis à surfer sur la vague au gré des fluctuations de popularité d’un personnage public que l’on a peu à peu construit puis lancé sur la scène politico-médiatique comme le font les publicitaires d’une marchandise.
S’agissant donc d’ « objectivité » (ce concept aussi incertain qu’évanescent), ce qui fait défaut à nos journalistes de la presse audio-visuelle lorsqu’on les compare à leurs homologues anglo-saxons, c’est ce que j’appellerais volontiers une forme de «détachement professionnel» ou d’impersonnalité du journaliste qui fait que, quelle que soit l’appartenance politique ou la notoriété de l’interviewé, le comportement demeure le même, qui allie une constante courtoisie dans la forme à une intraitable exigence sur le fond.
Là-bas, point de regards goguenards, de sourires narquois, d’airs entendus (ou de connivence…), de ton de supériorité ou de clins d’œil à un public supposé complice. Le professionnalisme exige et postule le respect : respect de la personne interrogée tout autant que de l’auditoire.
C’est bien en ce sens que Ségolène Royal à raison de s’élever contre ces mœurs exécrables qui, à force de tolérer l’irrespect et l’incivilité, du haut en bas de l’échelle sociale, finissent par miner notre démocratie.
Cela vaut autant pour le président de la République (on se souvient du « Casse-toi, pauvre c… ») que pour les ouvriers de Continental lorsqu’ils saccagent une sous-préfecture de la République [1].
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[1] La « res publica » : la « chose publique » ou, si l’on préfère, le « bien public ».
vendredi 24 avril 2009
Première conséquence de la nature de l’argent : la contradiction de l’économie marchande
L’abstraction de l’argent lui permet de s’incarner dans le corps de toutes les marchandises sous la forme de leur valeur et ainsi de rendre possible leur échange. Mais cette même abstraction de l’argent lui permet de se retirer du corps de la marchandise et d’apparaître en face d’elle sous sa forme pure d’argent précisément. C’est ce qui se produit d’ailleurs lors de chaque vente. L’argent se tient alors en face de la marchandise comme un tiers, comme une réalité extérieure à la marchandise et que celle-ci doit affronter. L’échangeabilité de la marchandise, qui lui était intérieure en tant que sa valeur, lui devient extérieure en tant qu’argent : l’échange, la vente de la marchandise est devenue contingente par rapport à elle. La crise se révèle inhérente à l’économie marchande comme sa possibilité même. Cette possibilité permanente de la crise s’actualise dans le capitalisme pour autant que celui-ci ne vise plus à produire des marchandises, mais de l’argent, et que la production des marchandises n’est qu’un moyen de se procurer de l’argent par leur vente [1]. Il faut donc vendre tout de suite, mais cet impératif se heurte à la contingence de la vente, c’est-à-dire à l’extériorité de l’argent par rapport à la marchandise, qui exprime elle-même l’extériorité de la valeur d’échange par rapport à la valeur d’usage, qui exprime elle-même l’extériorité du travail social par rapport au travail vivant, leur dédoublement, qui n’est autre que la genèse transcendantale de l’argent et de l’économie en général.
Michel HENRY, Auto-donation, Penser philosophiquement l’argent, Paris, Beauchesne, 2004, pp. 175-176.
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[1] C'est moi qui souligne.
mercredi 22 avril 2009
Becalmed

Becalmed upon the sea of Thought,
Still unattained the land it sought,
My mind, with loosely-hanging sails,
Lies waiting the auspicious gales.
On either side, behind, before,
The ocean stretches like a floor, -
A level floor of amethyst,
Crowned by a golden dome of mist.
Blow, breath of inspiration, blow !
Shake and uplift this golden glow !
And fill the canvas of the mind
With wafts of thy celestial wind.
Blow, breath of song ! until I feel
The straining sail, the lifting keel,
The life of the awakening sea,
Its motion and its mystery !
Henry Wadsworth LONGFELLOW, In the harbour.
mardi 21 avril 2009
A propos d'excuses...

Gaulliste depuis bien longtemps (je mentionnerai ici, pour faire bref et pour qu’on me situe, mon soutien à l’UDT de René Capitant et Louis Vallon, puis mon engagement auprès de Michel Jobert), j’appartiens à une génération qui ne pardonna jamais à la SFIO de Guy Mollet ses reniements, dont le plus grave fut à coup sûr celui de 1956. Ceux de mes concitoyens à qui reste un peu de mémoire ou qui ont quelque culture historique sauront de quoi je parle...
Ceci pour dire que je ne peux pas être, n’ai pas été et ne suis toujours pas un partisan de Ségolène Royal. Mais trop, c’est trop ! Comment n’être pas aujourd’hui révolté, écœuré, par la lâcheté, voire la vilenie, de ces journalistes hypocrites et fielleux comme de ces politiciens, jeunes ou vieux, en mal de maroquins ou dévorés d’ambition, qui ne s’entendent que pour fustiger, vilipender, invectiver, tourner en dérision l’ancienne (et, quoi qu'on en ait, courageuse !) candidate à la présidence de la République ?
On ne peut qu’être révulsé par cette propension au lynchage – fût-il seulement médiatique – à laquelle, par rancune et dépit, par machisme et jalousie, par opportunisme aussi, cèdent tant de pleutres qui affichent sans vergogne leur prétention à nous éclairer et à nous guider.
Devant le triste spectacle que nous offre la vie politique actuelle, alors que tant de problèmes, avivés par la crise, requièrent des solutions courageuses, en rupture avec des décennies de conservatisme, d’inertie, de veulerie morale et de paresse intellectuelle , on se prend à rêver pour notre pays d’un Obama, faute de trouver chez nos marionnettes de Canal l’énergie, la vision, l’ambition d’un Clémenceau, d’un de Gaulle ou d’un Mendès-France.
José Luis, Angela, mais surtout vous, mes compatriotes, devrions-nous consentir à leur pardonner, au seul motif qu’ils ne sauraient pas ce qu’ils font ?
dimanche 19 avril 2009
The beauty of the world...
The beauty of the world which is so soon to perish, has two edges, one of laughter, one of anguish, cutting the heart asunder.
Virginia WOOLF
mercredi 15 avril 2009
A propos du néolibéralisme

Lu dans « Le Monde » du samedi 4 avril 2009 :
...le mode actuel du gouvernement des hommes et des sociétés. Ce mode a un nom : le néolibéralisme. Pour le dire avec Michel Foucault, cette rationalité consiste en une certaine "conduite des conduites", une manière d'inciter les sujets à se conduire selon le modèle de l'entreprise et la norme générale de la concurrence.
En établissant partout des situations de concurrence entre les sujets, en les incitant à devenir les gagnants d'une compétition universelle, en instaurant contrôles et surveillances, et surtout en poussant à l'autocontrôle, en faisant de la performance la règle de vie de chacun, elle a pour effet la construction d'un nouveau sujet, d'un néosujet comme disent certains psychanalystes.
Une telle logique normative relève en effet tout autant du rapport à soi que du rapport aux autres. Elle est autant subjective que politique. C'est ce qui fait sa force et rend difficile de l'enrayer. Que l'on considère le chef de service qui se prend pour un "manageur moderne", le salarié soumis aux procédures culpabilisantes de "l'évaluation", le consommateur dont les désirs sont captés par l'espoir de joies ineffables acquises à bon prix, l'étudiant invité à confondre les progrès de la connaissance avec la croissance individuelle d'un "capital humain", c'est chaque subjectivité qui, sous tel angle particulier, est amenée à se conformer à l'impératif de l'illimitation. Se dépasser soi-même, s'outrepasser, telle est la maxime de la subjectivité néolibérale.
L'accumulation du capital est devenue le principe du fonctionnement individuel, comme s'il fallait que l'existence soit indexée à la vie de la finance, comme si chaque individu devait se regarder comme une "autoentreprise" : au "toujours plus" exigé des travailleurs (performance) répond le "toujours plus" espéré des consommateurs (jouissance). Pire encore, la jouissance de soi est censée s'éprouver dans le dépassement de toute limite. Aussi convient-il de parler d'un dispositif de "performance-jouissance".
Trois décennies de gouvernement néolibéral livrent cette leçon : pas d'extension possible du capital sans transformation de l'homme. Il s'agit en conséquence non seulement de prolétariser les populations jusqu'aux confins de la planète, d'accroître les inégalités entre riches et pauvres, mais aussi de "dynamiser" les sujets en faisant de chaque salarié un individu calculateur, maximisateur, un "entrepreneur de soi". Mme Thatcher, fidèle à l'éthique puritaine, avait trouvé la formule : "Economics are the method, the object is to change the soul [1]."
Pierre DARDOT et Christian LAVAL, Vers un krach du sujet néolibéral ? L'échec du modèle performance-jouissance.
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[1] C'est moi qui souligne.
lundi 13 avril 2009
Paysage
C'est un cadre ancien qu'illumine,
Sous de grands arbres, jadis verts,
Un soleil d'assez bonne mine,
Quoique un peu mangé par les vers.
Le paysage est plein d'amantes
Et du vieux sourire effacé
De toutes les femmes charmantes
Et cruelles du temps passé.
Sans les éteindre, les années
Ont couvert de molles pâleurs
Les robes vaguement traînées
Dans de la lumière et des fleurs.
Un bateau passe. Il porte un groupe
Où chante un prélat violet;
L'ombre des branches se découpe
Sur le plafond du tendelet.
A terre un pâtre, aimé des muses,
Qui n'a que la peau sur les os
Regarde des choses confuses
Dans le profond ciel, plein d'oiseaux.
Victor HUGO, Les chansons des rues et des bois, Livre premier, VI, 20.
dimanche 12 avril 2009
samedi 11 avril 2009
Ethique
Maurice MERLEAU-PONTY
vendredi 10 avril 2009
Nuit
Nuit. Personne ne priait pour que la nuit passe vite. Les étoiles n'étaient que les étincelles du grand feu qui nous dévorait. Que ce feu vienne à s'éteindre un jour, il n'y aurait plus rien au ciel, il n'y aurait que des étoiles éteintes, des yeux morts.
Elie WIESEL, La nuit, Paris, ed. de Minuit, 1958, p.41.
jeudi 9 avril 2009

Il faut que le coeur, s'armant d'audace, imprègne la raison de sa chaleur vitale, même si la raison doit renoncer à sa rigueur logique pour faire place à l'amour et aux pulsations de la vie.
Bruno BETTELHEIM, The informed heart, New York, The Free Press, 1960. Trad. fçse. Le coeur conscient, Paris, Laffont, 1972, p.12.
dimanche 5 avril 2009
Globalisation
Le système économique globalisé induit des équilibres sociaux globalisés et, potentiellement, des luttes de classes globalisées selon le modèle présenté par Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste. Si les dirigeants économiques des deux rives de l'Atlantique utilisent les travailleurs chinois pour faire baisser les salaires dans leurs propres pays, ils sont d'une certaine manière des dirigeants en Chine. Si les communistes chinois poussent leur main-d'oeuvre à travailler pour les multinationales américaines et européennes, ils sont aussi en un sens nos dirigeants. On doit pousser jusqu'à son terme logique la réflexion sur la globalisation, cesser de traiter certaines variables comme mondiales et d'autres comme nationales. C'est aussi une pure hypocrisie que de concevoir l'écologie dans un cadre national ou même continental, d'opposer avec bonne conscience les efforts de l'Europe pour réduire la pollution et la destruction de l'environnement par la Chine. C'est bien parce que les dirigeants européens encouragent la délocalisation de la production en Chine, où les rendements énergétiques sont dignes du XIXe siècle, que la pollution augmente dans le monde. L'Europe ne progresse pas sur le plan écologique, elle délocalise sa pollution.
Emmanuel TODD, Après la démocratie, Paris, Gallimard, 2008, p.196.
jeudi 2 avril 2009
Tout dire

Le tout est de tout dire et je manque de mots
Et je manque de temps et je manque d'audace
Je rêve et je dévide au hasard mes images
J'ai mal vécu et mal appris à parler clair
Tout dire les rochers la route et les pavés
Les rues et leurs passants les champs et les bergers
Le duvet du printemps la rouille de l'hiver
Le froid et la chaleur composant un seul fruit
Je veux montrer la foule et chaque homme en détail
Avec ce qui l'anime et qui le désespère
Et sous ses saisons d'homme tout ce qu'il éclaire
Son espoir et son sang son histoire et sa peine
Je veux montrer la foule immense divisée
La foule cloisonnée comme en un cimetière
Et la foule plus forte que son ombre impure
Ayant rompu ses murs ayant vaincu ses maîtres
La famille des mains la famille des feuilles
Et l'animal errant sans personnalité
Le fleuve et la rosée fécondants et fertiles
La justice debout le bonheur bien planté
Paul ELUARD, Pouvoir tout dire (1951) [1]
__________________
[1] Paul ELUARD, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, 1968. Bibl. de la Pléiade, tome II, p. 363.
mercredi 1 avril 2009
Le besoin de vérité
Le besoin de vérité est plus sacré qu'aucun autre.
...
Le public se défie des journaux, mais sa défiance ne le protège pas. Sachant en gros qu'un journal contient des vérités et des mensonges, il répartit les nouvelles annoncées entre ces deux rubriques, mais au hasard, au gré de ses préférences. Il est ainsi livré à l'erreur.
...
Il n'y a aucune possibilité de satisfaire chez un peuple le besoin de vérité si l'on ne peut trouver à cet effet des hommes qui aiment la vérité.
Simone WEIL, L'enracinement, Paris, Gallimard, 1949.
dimanche 29 mars 2009
Déséquilibres
L’information est imparfaite dans toute société (…) Mais l’information n’est pas seulement insuffisante, elle est aussi asymétrique, c’est-à-dire que certains monopolisent tel ou tel savoir afin d’en être les seuls bénéficiaires.
Jacques ATTALI, « Le Monde » daté vendredi 27 mars 2009.
Les limites d’une certaine « spécialisation » des rôles et des savoirs apparaissent de plus en plus nettement dans notre société et se traduisent par cette forme d’autisme dont font preuve des individus auxquels leur fonction sociale confère de lourdes responsabilités.
On a beaucoup parlé, ces derniers temps, des dirigeants d’entreprise et des spécialistes de la finance (banquiers, traders et autres gestionnaires de hedge funds) que leur aveuglement moral a conduits à une telle soumission au veau d’or, au culte de l’argent [1] qu’ils se sont eux-mêmes exclus de la communauté des petites gens (au point que la révolte gronde parmi les laissés-pour-compte de la société d’abondance - aujourd’hui comme à la veille de 1789 ? - contre les privilèges immérités).
Toutefois, dès lors qu’il s’agit de réfléchir au rôle de ceux que l’on englobe habituellement sous le nom d’ « élite », on sait qu’il ne faut pas seulement entendre sous ce terme l’ensemble des dirigeants politiques, économiques, syndicaux d’une communauté (voire, à l’ère de la globalisation, de la communauté humaine tout entière) mais également tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont détenteurs d’une autorité de fait, morale ou intellectuelle : écrivains, journalistes, enseignants, magistrats, religieux, etc.
Beaucoup d’intellectuels considérés comme des maîtres à penser, ou du moins comme des repères, par le citoyen ordinaire (qu’on ne voie rien de dépréciatif dans ce terme de « citoyen ordinaire » car j’entends ne faire ici qu’une constatation banale : tous nos concitoyens n’ont pas eu la chance d’avoir accès à l’enseignement supérieur) ont depuis longtemps failli à leur tâche.
Se pose donc le problème de l’ « élite » – ou de ce que l’on continue d’appeler ainsi – et de son rôle (j’oserais dire de sa mission, car il n’y a pas de distinction qui élève en honorant sans contrepartie de responsabilité).
Dans cette société du narcissisme, du raccourci, du clinquant (l’onomatopéique « bling bling » !), donc de la poudre aux yeux, la parole d’un journaliste (du seul fait qu’il jouit de l’énorme privilège d’avoir accès au media, ce qui, mécaniquement, amplifie la portée de ses propos) semble avoir plus de poids que celle du véritable « savant » (expert) – je veux dire de celui qui, par sa praxis, a acquis une réelle connaissance d’une situation ou d’un sujet.
C’est ainsi, par exemple, qu’un journaliste, s’imaginant, du haut de sa tribune médiatique, détenteur de toute l’intelligence des relations internationales, cherchera obstinément à en remontrer à ce même Premier ministre et ministre des Affaires Etrangères qui eut seul la lucidité et le courage de s'opposer à la puissance dominante quand la raison comme l’intérêt des peuples l’exigeait!
Je pose la question : pourquoi, aujourd’hui, l’avis du journaliste a-t-il apparemment plus de poids que celui de l’écrivain ?
Comment avons-nous insensiblement dérivé de l'époque où des journalistes de talent tels Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud, Jean Daniel, dialoguaient avec Sartre, Mauriac ou Camus, à ce moment que nous vivons où l’on n’entend plus que l’im-pertinence (préfixe privatif !), la prétention et la morgue de nos nouveaux journalistes (quand ce n’est pas leur ignorance discourtoise !) confondues avec la quête de la vérité et l’indépendance de jugement ?
On a bien compris qu’il est de bon ton parmi cette nouvelle «élite» médiatique de crier haro sur l’Eglise en l'accusant de toutes les hypocrisies (quand on ne la rend pas responsable de l’ensemble des maux dont souffre la société contemporaine !).
Ainsi s’empare-t-on d’un propos du pape, que l’on isole de son contexte (comme au « bon vieux temps » du stalinisme !), pour rendre Benoît XVI au moins "symboliquement" responsable de la propagation du sida en Afrique (!) - sans souffler mot, bien entendu, de l’action sanitaire, sur le terrain, des chrétiens engagés solidairement dans la vie quotidienne des populations africaines.
C’est ainsi encore que, par ignorance sans doute, on prend prétexte de ce qui n’est, au pire, qu’une maladresse d’expression tôt montée en épingle pour rééditer le sempiternel procès fait à l’Eglise d’être l’irréductible ennemie de la sexualité (oubliant que le christianisme est la religion de l’incarnation !).
Qui ne sait, pourtant, que le monothéisme d’Israël s’est affirmé précisément contre les cultes de la fécondité et les débordements orgiaques des sociétés qui l’environnaient [2]?
Ce journaliste qui, tous les matins, distille en pontifiant la bonne parole sur les ondes l’ignorerait-il ? Mais peut-être est-il tout simplement prisonnier de sa spécialité, si ce n’est de son idéologie et de sa «science»...
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[1] Ps. 135 : 15-18 ; Mat., 6, 24 ; Luc, 16, 13.
[2] Sur cet aspect de la société contemporaine voir aussi Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal, Gallimard, 2006.
samedi 28 mars 2009
Besoin, Désir, Amour...
Mû par le besoin de « consommer », l’homme fait l’amour, en effet, mais c’est par amour que l’homme peut renoncer au besoin de consommer. Il ne peut renoncer à faire l’amour qu’en aimant, c’est-à-dire en désirant l’autre pour ce qu’il est, différent de lui-même, non réductible au besoin qu’il en a, non nécessaire. Ainsi la demande d’amour que l’époux adresse à l’épouse dans son corps, se nourrit de ce que, au-delà de l’étreinte ou du refus, l’être de l’Autre lui échappe et fait ainsi la preuve qu’il existe en tant qu’objet de désir, être, et non seulement en tant qu’objet de besoin, chose. Le sexe, dans l’homme, est le lieu où se noue la double référence de son corps : à l’autre et à l’Autre. « Il est aisé de se rendre compte que le désir ne saurait être conçu en simple terme de besoin car il ne se limite pas à la seule visée de l’objet qu’est le sexe, pas plus qu’il ne peut être réduit à une pure demande, un pur appel de l’Autre. Le désir participe de l’un et de l’autre pour autant qu’il est désir de quelque chose et, en même temps, d’autre chose. (…) Il est médiation nécessaire entre l’implacable mécanique du besoin et la vertigineuse solitude de la demande. (…) Il participe du besoin pour autant qu’il se satisfait relativement d’un objet, mais ne se soutient qu’en tant qu’il participe à la demande dans sa recherche toujours insatisfaite de l’être de l’Autre [1] . » Cette double polarité dit assez que l’emprisonnement dans la satisfaction du pur besoin demeure l’impasse toujours possible. Dès que l’homme croit avoir quelque chose, c’est que cette « chose » n’est déjà plus ce qu’il cherchait. « Et quand il croit serrer son bonheur, chante Brassens, il le broie. » [2]
Denis VASSE, Le temps du désir, Paris, Seuil, 1969, pp. 39-40.
[1] Serge LECLAIRE
[2] Louis ARAGON, Il n'y a pas d'amour heureux.
lundi 23 mars 2009
Blogging

Après une année de pratique – assez irrégulière, il est vrai – je suis presque naturellement amené à me demander ce que vise en dernier ressort (et peut-être inconsciemment ?) le « bloggeur ». Par là-même, je m’interroge sur ce qui peut bien constituer la spécificité de ce qu’on appelle un « blog » (ce qui le différencie, par exemple, du journal intime, le rapprochant davantage du «bloc-notes» tel que l’illustra Mauriac).
Il me semble que le trait le plus marquant du blog est qu’il consacre – et en quelque sorte institutionnalise – un rapport inédit entre l’image et l’écrit. Le blog instaure entre ces deux media une complémentarité d’un genre nouveau. S’il donne à voir en même temps qu’il veut informer et/ou faire penser (« food for thought » proclame un bloggeur !), il ne se distingue guère en cela de l’hebdomadaire ou du quotidien. Comme eux, il tend à abolir la distance entre ce que l’image comporte d’instantané et ce que l’écrit suppose de « secondarité », de distanciation et de réflexion, mais il le fait en instaurant un dialogue d’un genre nouveau, à la fois synthétique et immédiat, que seule a rendu possible la conjonction de l’ordinateur personnel et de la photographie numérique.
C’est pourquoi le blog apparaît aujourd’hui comme un instrument de communication aussi incontournable que le téléphone portable ou le site communautaire (du type Facebook, Myspace, etc.). Toutefois, il a sur ces derniers l’avantage de permettre une beaucoup plus ample créativité. Cette complémentarité – cette symbiose, pourrait-on dire – entre l’image et l’écrit agit, en effet, comme un catalyseur de créativité. Il suffit pour s’en convaincre d’aller faire un tour dans ce qu’on appelle la «blogosphère». Néanmoins, cette potentialité magnifique ne constitue pas, pour la plupart des blogs, une garantie d’originalité. De fait, beaucoup de blogs sont médiocres et insipides.
Il semble difficile de trouver le juste équilibre entre image et texte. Beaucoup de blogs privilégient l’image (au risque de faire la part trop belle à la photographie ?) et négligent le texte. Un texte, d’ailleurs, rarement travaillé, hâtivement écrit, à peine relu.
Ce qui me mène à penser qu’une réflexion, sans doute, s’impose préalablement à toute entreprise de « blogging » tant sur la Photographie elle-même que sur la place que l’on désire lui accorder par rapport au texte. Une telle réflexion me semble avoir été esquissée par Roland Barthes bien avant que le progrès technique ait rendu le « blog » possible.
Réfléchissant, à propos du roman, au rapport du texte et de l’image, Barthes écrivait ceci, dans « La chambre claire » [1], son essai sur la photographie :
Tous les auteurs sont d’accord, dit Sartre, pour remarquer la pauvreté des images qui accompagnent la lecture d’un roman : si je suis bien pris par ce roman, pas d’image mentale. Au Peu-d’Image de la lecture, répond le Tout-Image de la Photo ; non seulement parce qu’elle est déjà en soi une image, mais parce que cette image très spéciale se donne pour complète – intègre, dira-t-on en jouant sur le mot. L’image photographique est pleine, bondée : pas de place, on ne peut rien y ajouter. [2]
Renchérissant sur cette « tautologie » de l’image, Barthes soulignait aussi l’inintérêt de bien des photos dont nous sommes quotidiennement bombardés dans notre «civilisation de l’image».
Beaucoup de photos sont, hélas, inertes sous mon regard. Mais même parmi celles qui ont quelque existence à mes yeux, la plupart ne provoquent en moi qu’un intérêt général, et si l’on peut dire, poli : en elles, aucun punctum : elles me plaisent ou me déplaisent sans me poindre : elles sont investies du seul studium. Le studium, c’est le champ très vaste du désir nonchalant, de l’intérêt divers, du goût inconséquent : j’aime / je n’aime pas, I like / I don’t. Le studium est de l’ordre du to like, et non du to love ; il mobilise un demi-désir, un demi-vouloir ; c’est la même sorte d’intérêt vague, lisse, irresponsable, qu’on a pour des gens, des spectacles, des vêtements, des livres, qu’on trouve "bien". [3]
Combien plus parlant, plus « poignant » (c’est son mot) lui paraît être l’art du portrait, fût-il l’œuvre de l’amateur qui, presque par inadvertance, capture en un regard la vérité de l’être aimé.
Voir photographiés une bouteille, une branche d’iris, une poule, un palais, n’engage que la réalité. Mais un corps, un visage, et qui plus est, souvent, ceux d’un être aimé ? [4]
Achevant sa réflexion sur le jugement désabusé qu’il portait (déjà !) sur notre société d’hyperconsommation, le sémiologue plaidait avec ferveur pour une réhabilitation de ce qui seul compte, en vérité, le Désir.
Ce qui caractérise les sociétés dites avancées, c’est que ces sociétés consomment aujourd’hui des images, et non plus, comme celles d’autrefois, des croyances ; elles sont donc plus libérales, moins fanatiques, mais aussi plus « fausses » (moins «authentiques») – chose que nous traduisons, dans la conscience courante, par l’aveu d’une impression d’ennui nauséeux, comme si l’image, s’universalisant, produisait un monde sans différences (indifférent), d’où ne peut alors surgir ici et là que le cri des anarchismes, marginalismes et individualismes : abolissons les images, sauvons le Désir immédiat (sans médiation) [5].
[1] Roland BARTHES, La chambre claire, Note sur la photographie, Paris, Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980.
[2] Ibid., p. 139.
[3] Ibid., p. 50.
[4] Ibid., p. 166.
[5] Ibid., p. 182.
vendredi 20 mars 2009
Help !

En France, c’est aujourd’hui la journée contre le SIDA.
La seconde chaîne diffuse un documentaire accablant sur la situation au Swaziland.
Est-il possible qu’en ce début du 21e siècle la communauté internationale se désintéresse à ce point de ce petit pays d’Afrique dont le quart des habitants, en raison de la pandémie, sont des enfants orphelins ?
Le « global village » compte donc des recoins plus éloignés des préoccupations de nos dirigeants que la planète Mars !
Un roi fainéant prévaricateur détourne à son seul profit la majeure partie des revenus d’un pays sans hôpitaux publics et sans système éducatif dignes de ce nom.
Dans le même temps, des prédicateurs-charlatans amassent des fortunes en misant sur la naïveté et l’inconscience de petites gens sans instruction.
Là-dessus, il faut que le pape s’en mêle, comme si la vie n’avait de valeur qu’in utero !
Tandis que gronde dans nos villes une légitime révolte contre les licenciements abusifs et les salaires indus de dirigeants d’entreprises aussi cyniques que cupides, la mort continue de faucher, dans l’indifférence générale des milliers de jeunes africains.
Qu’est-il advenu du « devoir d’ingérence » naguère prôné par notre ministre-médecin des Affaires Etrangères ? Les armes ne sont pas seules à porter la mort, la misère aussi peut tuer !
jeudi 19 mars 2009
(G)rève général(e)

Là où les comptes capitalistes ne sont plus justes, il se peut que les banqueroutiers soient amenés à faire une immense tache d'encre sur le grand livre de toute l'existence et à l'étendre encore pour que le monde entier devienne aussi noir que du charbon et qu'aucun vérificateur ne puisse amener le faussaire à rendre des comptes. Tout cela constitue une mystification bien plus grave encore que celle des façades pompeuses prêtes aujourd'hui à s'écrouler. Mais le travail grâce auquel l'Histoire progresse et a déjà progressé depuis bien longtemps, ouvre la voie de la bonne issue possible, celle qui est non pas un abîme mais une montagne se dressant dans l'avenir. Les hommes et le monde portent suffisamment d'avenir heureux; aucun projet n'est bon sans cette foi profonde en lui-même.
Ernst BLOCH, Le Principe Espérance, Paris, Gallimard, 1976 pour la traduction française.
mercredi 18 mars 2009
Questions
Peut-être la photographie – celle des autres : je ne suis pas assez «visuel» pour faire un bon photographe – m’aide-t-elle (un peu) à combattre l’abstraction, l'ennemi implacable de Tarrou dans La Peste ?
Quelqu’un que j’aime bien me lançait hier cet aveu angoissé : "Je me pose beaucoup de questions..."
Spontanément, m’est alors revenue à l’esprit cette réponse de Rilke à un jeune homme qui l’interrogeait :
Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. [1]
"En vérité", me suis-je dit, "n'es-tu pas, toi aussi, en train de te poser beaucoup de questions ?"
Et je me fis la même réponse.
P.S. Plus tard seulement, j’ai songé au jeune homme riche…[2]
_______________________
[1] Rainer-Maria RILKE, Lettres à un jeune poète, Paris, Grasset, 1956 pour la traduction française.
[2] Mat., 19, 16-22.
lundi 16 mars 2009
The pursuit of happiness... ou la déréliction ?

Que cela plaise ou non, une constatation s’impose, que fait Gilles Lipovetsky dans son livre "Le bonheur paradoxal" : La vie au présent a remplacé les attentes du futur historique et l’hédonisme, les militantismes politiques [1]. L’élection de Barack Obama (et, surtout, la campagne qui l’a précédée, avec un engagement renouvelé de la jeunesse américaine) apportera-t-elle un démenti durable à cette assertion ? Il est permis d’en douter. Il existe une tendance lourde que Lipovetsky énonce ainsi : Tandis que se développe une approche plus qualitative du marché prenant en compte les besoins et la satisfaction du client, nous sommes passés d’une économie axée sur l’offre à une économie axée sur la demande [2].
Ce renversement de perspective a donné naissance à ce que l’auteur appelle « la société d’hyperconsommation ». Cette société - la nôtre désormais - correspond à une nouvelle phase du capitalisme dans laquelle l’actionnaire, d’une part, et le client, de l’autre, sont rois.
La conséquence la plus significative de cette mutation de l’économie est que l’esprit de consommation s’infiltre jusque dans le rapport à la famille et à la religion, à la politique et au syndicalisme, à la culture et au temps disponible.
Si le nouveau régime marchand n’est pas à mettre au pilori, il n’est pas non plus à encenser. Contemporain d’un acheteur conscientisé et « professionnalisé », il est également producteur d’un « mauvais infini », de comportements débridés et excessifs, d’une foule de désordres subjectifs et d’échecs éducatifs. D’un côté la société d’hyperconsommation exalte les référentiels du mieux-être, de l’harmonie et de l’équilibre ; de l’autre elle se donne comme un système hypertrophique et incontrôlé, un ordre boulimique qui porte à l’extrême et au chaos et qui voit cohabiter l’opulence avec l’amplification des inégalités et de la sous-consommation. Les ratés sont doubles : ils concernent aussi bien l’ordre subjectif des existences que l’idéal de justice sociale.
C’est ainsi que l’âge du bonheur paradoxal appelle des solutions elles-mêmes paradoxales. Il nous faut clairement moins de consommation, entendue comme imaginaire proliférant de la satisfaction, comme gaspillage de l’énergie et comme excroissance sans règle des conduites individuelles. L’heure est à la régulation et à la modération, au renforcement des motivations moins dépendantes des biens marchands. Des changements s’imposent afin d’assurer non seulement un développement économique durable mais aussi des existences moins déstabilisées, moins aimantées par les satisfactions consuméristes. Mais il nous faut aussi, à certains égards, plus de consommation : cela, pour faire reculer la pauvreté, mais aussi pour aider les personnes âgées et soigner toujours mieux les populations, mieux utiliser le temps et les services, s’ouvrir au monde, goûter des expériences nouvelles. Point de salut sans progrès de la consommation, fût-elle redéfinie par de nouveaux critères ; point d’espoir d’une vie meilleure si l’on ne remet pas en cause l’imaginaire de la satisfaction complète et immédiate, si l’on s’en tient au seul fétichisme de la croissance des besoins commercialisés. Le temps des révolutions politiques est achevé, celui du rééquilibrage de la culture consumériste et de la réinvention permanente de la consommation et des modes de vie est devant nous [3].
Saurons-nous relever le défi ?
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[1] Gilles LIPOVETSKY, Le bonheur paradoxal, Folio essais, p.9.
[2] Ibid., p.10.
[3] Ibid., pp.18-19.
C'est moi qui souligne.
mercredi 11 mars 2009
Démocratie
La soumission passive au libre-échange de classes qu'on aurait autrefois appelées "dirigeantes" évoque quelque chose de plus fort que ce que Marx a décrit dans L'idéologie allemande, où il s'est contenté de mettre en évidence une incapacité à appréhender la réalité des rapports sociaux autrement que d'un point de vue de classe.
Notre classe supérieure n'est, à vrai dire, peut-être même plus une classe, mais un ensemble atomisé d'individus trop payés, dérivant dans un monde sans structure métaphysique ou idéologique. Peut-être le terme approprié, pour désigner ce groupe égaré dans une histoire qu'il n'a plus la prétention de faire, devrait-il être celui de "classe dérivante".
Emmanuel TODD, Après la démocratie, Paris, Gallimard, 2008.
Des propos d’Emmanuel Todd, je retiendrai davantage son jugement sur la dérive d’une classe « atomisée », dont les privilèges économiques et l’individualisme forcené nous ont conduits à la crise actuelle, que sa dénonciation des erreurs de Marx. Il me semble qu’on a un peu vite enterré l’auteur du Capital dans l’euphorie qu’a provoquée la chute du mur de Berlin.
Opportunément débarrassée d’un mythe à la fois commode et encombrant, celui du « socialisme réel », le capitalisme triomphant s’est empressé de mettre en pratique le fameux précepte de Guizot : « Enrichissez-vous ! ».
Ajouté à la perte des repères idéologiques et à la dévalorisation des instruments d’analyse traditionnels, le développement des techniques modernes de communication (ordinateur personnel, internet, téléphones portables, baladeurs, consoles de jeux, etc.) a précipité une dérive vers l’individualisme et le repli sur la sphère privée. L’hédonisme, encouragé par l’argent facile, a remplacé les valeurs de travail, d’effort, de frugalité - mais également de solidarité - promues par la génération de l’immédiat après-guerre sous l’effet de la nécessité. A la reconstruction matérielle, industrielle, économique de l’Europe ravagée par la guerre mondiale a succédé la construction de l’Europe politique souhaitée par les peuples et mise en œuvre grâce à la sagesse de dirigeants éclairés – Robert Schuman, Jean Monnet, Paul-Henri Spaak, Alcide de Gasperi, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer – à une époque où les mots « démocratie chrétienne » avaient encore un sens…
L’urgence est désormais à l’approfondissement de la démocratie non seulement dans le domaine strictement politique (par la promotion de la parité hommes-femmes, par l’intégration des étrangers en situation régulière, etc.) mais aussi dans le champ économique.
Pour atteindre ce but, il est certain que le levier principal devrait être l’éducation, mais également, après des décennies d’étrange silence – voire de coupable démission – un engagement renouvelé des intellectuels dans la théorie comme dans la pratique.
lundi 9 mars 2009
Un seul sourire
Un seul sourire disputait
Chaque étoile à la nuit montante
Un seul sourire pour nous deux
Et l'azur en tes yeux ravis
Contre la masse de la nuit
Trouvait sa flamme dans mes yeux
J'ai vu par besoin de savoir
La haute nuit créer le jour
Sans que nous changions d'apparence.
Paul Eluard
dimanche 8 mars 2009
Comme il m’arrive souvent, je me reprochais d’avoir eu concernant la culture – ou, plus exactement, à l’endroit d’une certaine conception de la culture – des mots qui pouvaient paraître injustes. Je me proposais donc d’y revenir afin qu’on ne se méprît pas sur ma véritable intention.
Le hasard vient heureusement à mon secours. Relisant Les Noyers de l’Altenburg, qui reste pour moi - avec L’espoir - dans sa forme inachevée (la suite de La lutte avec l’Ange a été détruite par la Gestapo [1]) l’un des livres les plus forts d’André Malraux, je suis tombé hier sur ce passage :
La culture est une religion. ( …) La culture ne nous enseigne pas l’homme, elle nous enseigne tout modestement l’homme cultivé, dans la mesure où il est cultivé ; comme l’introspection ne nous enseigne pas l’homme, mais tout modestement l’homme qui a l’habitude de se regarder !
(…)
- Je ne suis pas un très bon chrétien, continuait Thirard, mais je crois que la charité du cœur nous permet de connaître, – oui : de connaître ! – plus de l’homme que tous les livres qui m’entourent ici. La culture, considérée comme valeur suprême, aboutit inévitablement à faire pousser des mandarins chinois, ça crève les yeux, mes bons amis : son objet a toujours été de fonder la vie en qualité, si j’ose dire, mais c’est tout autre chose que de la fonder en vérité ! Quant à la psychologie, elle enseigne la vie, ma foi, comme les tableaux de bataille à devenir général, ou les marines à naviguer… [2]
Aujourd’hui, journée des droits de la femme, c’est aussi la charité du cœur qui nous permet d’entrer en communion avec la détresse de toutes les femmes violentées et humiliées à travers le monde.
______________________
[1] Note de Malraux en préface à l’édition de 1948.
[2] André MALRAUX, Les Noyers de l’Altenburg, Paris, Gallimard, 1948, pp.115-116.
vendredi 6 mars 2009
Carême
De longues journées de solitude me laissent tout loisir de méditer, comme on peut le faire en de telles circonstances, sur les affaires du monde, les mœurs de nos contemporains, mon passé, peuplé d’êtres qui me sont chers, la vie qui lentement me quitte, la nécessité de trouver du sens à tout cela.
A guetter les signes des temps, on est vite tiraillé entre optimisme et découragement. Il n’y a là rien de nouveau. Face à l’inéluctabilité de l’oracle, défiant Sophocle et Cassandre, contre le Fatum résonne toujours, depuis deux millénaires, la voix de Jean-Baptiste [1] :
Rendez droit le chemin du Seigneur !
Comme l’écrit Thomas Merton :
There is no leaf that is not in Your care. There is no cry that was not heard by You before it was uttered. There is no water in the shales that was not hidden there by Your wisdom. There is no concealed spring that was not concealed by You. There is no glen for a lone house that was not planned by you for a lone house. There is no man for that acre of woods that was not made by You for that acre of woods.
But there is greater comfort in the substance of silence than in the answer to a question. Eternity is in the present. Eternity is in the palm of the hand. Eternity is a seed of fire, whose sudden roots break barriers that keep my heart from being an abyss. [2]
On voudrait trouver la bonne distance, le juste équilibre entre le devoir d’honnêteté qui oblige à ne pas celer le lieu d’où l’on parle (une leçon de mon maître Michel Oriol !) et la volonté de rester ouvert, réceptif, accueillant à tous les points de vue, à toutes les conditions, à tous les vivants – mais sans jamais abdiquer la liberté de dire, s’il le faut, avec Augustin : Odi tua, amo te [3] …
Veiller à ne pas verser dans l’égotisme ou le narcissisme, mais ne pas refuser de s’exposer, quitte à courir le risque de se tromper et d’être corrigé.
Ne pas craindre de prendre parti, mais avec le seul souci de la justice.
La culture, dans ses formes occidentales livresque, musicale, artistique est une richesse de riches. Puissions-nous en avoir conscience et aspirer, avant tout, à demeurer des " pauvres en esprit ".
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[1] …on t’appellera prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant le Seigneur pour lui préparer le chemin, pour révéler à son peuple qu’il est sauvé, que ses péchés sont pardonnés. Telle est la tendresse du cœur de notre Dieu… (Luc, 1, 76-77)
[2] Il n’est pas une feuille dont Vous n’ayez souci. Il n’est pas un cri que Vous n’ayez entendu avant même qu’il ait été lancé. Il n’est pas d’eau dans l’argile qui n’y ait été enfouie par Votre sagesse. Il n’est pas de printemps secret que vous n’ayez voulu secret. Il n’est pas de vallon pour une maison isolée que Vous n’ayez destiné à une maison isolée. Il n’est pas un homme pour cet arpent de forêt que vous n’ayez fait pour cet arpent de forêt.
Mais il y a plus de consolation dans la teneur du silence que dans la réponse à une question. L’éternité est tout entière dans le présent. L’éternité tient dans le creux de la main. L’éternité, c’est une graine de feu dont les soudaines racines transpercent les barrières qui empêchent mon cœur d’être un gouffre sans fond. (C’est moi qui traduis)
[3] Je hais tes actes, mais, toi, je t’aime.
Culture de masse et mythologie

De James Dean à Robert Pattinson...
Comme toute culture, la culture de masse produit ses héros, ses demi-dieux, bien qu'elle se fonde sur ce qui est, précisément, la décomposition du sacré : le spectacle, l'esthétique. Mais, précisément, la mythologisation est atrophiée ; il n'y a pas de vrai dieux ; héros et demi-dieux participent à l'existence empirique, infirme et mortelle. Sous la pression inhibante de la réalité informative et du réalisme imaginaire, sous la pression orientante des besoins d'identification et des normes de la société de consommation, il n'y a pas de grand envol mythologique, comme dans les religions ou les épopées, mais un déploiement à ras de terre. L'Olympe moderne se situe au-delà de l'esthétique, mais non pas déjà dans la religion.
Edgar MORIN, L'esprit du temps, Paris, Grasset, 1962.
jeudi 5 mars 2009
And Death Shall Have no Dominion

Dans la crainte et dans l'espérance.
And death shall have no dominion.
Dead men naked they shall be one
With the man in the wind and the west moon;
When their bones are picked clean and the clean bones gone,
They shall have stars at elbow and foot;
Though they go mad they shall be sane,
Though they sink through the sea they shall rise again;
Though lovers be lost love shall not;
And death shall have no dominion.
Dylan THOMAS
mercredi 4 mars 2009
Crépuscules...

Effet de cette « conscience malheureuse » qui taraude quiconque consent à vivre les yeux ouverts en ce monde d’injustice, il est tout aussi difficile aujourd’hui de se soustraire aux sollicitations de l’actualité (c’est-à-dire de l’Histoire en train de se faire) que d’y investir toute son énergie.
Il faut des êtres exceptionnels, de grands écrivains comme Malraux, Hemingway, Orwell, Forster ou de grands mystiques comme Simone Weil, Dietrich Bonhöffer, par exemple, pour réussir à concilier action et réflexion en une œuvre dont on ne saurait distinguer les deux versants.
S’il est vrai que La recherche coïncide parfaitement, dans son déroulement même, avec la vie de Proust, l’écrivain ne se mêle guère de s’engager au sens où le voulait Sartre. Il faut dire que les grandes idéologies mortifères, nazisme et stalinisme, sont passées par là !
Notre temps est à l’individualisme et au narcissisme, à la quête effrénée de la jouissance ou au repli sur soi. D’où ces comportements à risque qui tentent de plus en plus de jeunes, prêts à risquer leur vie, précisément pour se sentir vivre, dans l’intensité et l’immédiateté de la sensation (« rodéos » du samedi soir dans les banlieues de Paris, ski hors piste, saut à l’élastique, parapente, rafting, etc. - pour ne rien dire de l'alcool, de la drogue ni de la sexualité).
On m’objectera qu’au sortir de la guerre on assista à des comportements similaires. Le cinéma de l’époque en témoigne : qu’on songe à Rebel without a cause de Nicholas Ray et à celui qui fut l’idole de toute une génération, James Dean.
Mais il y eut aussi le néo-réalisme italien et sa pléiade de chefs d’œuvre (de Ladri di biciclette de Vittorio de Sica à Riso amaro de Giuseppe de Santis en passant par La terra trema de Luchino Visconti - il faudrait tous les citer !) qui ne cessa jamais de prendre en compte l’éternelle soif de transcendance (c’est-à-dire d’Amour) qui est au cœur de l’homme.
Un des sommets, sans doute, de l’écriture cinématographique fut atteint avec Europa ’51 de Roberto Rossellini.
On est loin des films d’évasion dans le fantastique et l’on ne m’en voudra pas trop, j'espère, de regretter le Visconti d’autres « crépuscules »… [1]
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[1] Ludwig (1972) a pour titre français Le crépuscule des dieux.
lundi 2 mars 2009
What lips my lips have kissed...

Un temps maussade en ce début mars ; un hiver qui n'en finit pas de nous infliger ses frimas ! La crise économique, de jour en jour aggravée ; les conflits - du Darfour à l'Afghanistan, de Gaza à la RDC - indéfiniment prolongés... Difficile d'échapper au pessimisme ambiant !
Tirant argument du succès du film "Twilight " (Roméo et Juliette version vampires) et sans doute soucieux de combattre la crise en même temps que la morosité, TF1 nous incitait ce soir dans son journal de 20 heures... à aller au cinéma.
Amateur du septième art - donc, aussi, du cinéma fantastique ("Le testament d'Orphée ", "La Belle et la Bête " ; l'oeuvre de René Clair ; celle de Fritz Lang : quels merveilleux souvenirs de matinées au ciné-club !)-, je confesse pourtant un faible pour la poésie romantique (eh, oui, j'assume jusqu'au "I fall upon the thorns of life, I bleed " de Shelley !). C'est pourquoi ma nostalgie prendra ce soir la forme d'un poème :
What lips my lips have kissed, and where, and why,
I have forgotten, and what arms have lain
Under my head till morning; but the rain
Is full of ghosts tonight, that tap and sigh
Upon the glass and listen for reply;
And in my heart there stirs a quiet pain
For unremembered lads that not again
Will turn to me at midnight with a cry.
Thus in the winter stands a lonely tree,
Nor knows what birds have vanished one by one,
Yet know its boughs more silent than before:
I cannot say what loves have come and gone;
I only know that summer sang in me
A little while, that in me sings no more.
Edna St. Vincent Millay
dimanche 1 mars 2009
Un monde humain ?
Lu dans "Le Monde" du 28 février :
Quel est donc l'impact de ces mutations du monde global sur la structuration individuelle du sujet et son psychisme ? Privé de ses repères, l'homme postmoderne, anonyme, interchangeable et solitaire, manque d'une organisation interne robuste et durable; sans identifications, il ne peut y avoir de construction durable de l'identité. Si je ne peux me bâtir au sein d'une réalité qui tout à la fois se dérobe et m'échappe, je ne suis pas en mesure d'en saisir le principe et de me l'approprier; il ne me reste que le plaisir, la jouissance illusoire, dangereuse, mortelle du "tout, tout de suite" si bien exploitée par les techniques marchandes et la virtualisation des transactions. Une société qui réduit l'esprit à la matière, qui traite les sujets comme des objets négociables, le désir comme un besoin, ne peut que renvoyer chacun à sa part obscure et dissimulée, au négatif qui nous habite tous.
Henri SZTULMAN, L'avenir d'une désillusion.
samedi 28 février 2009
La joie
La réflexion du jour :
Je pense que la joie est en définitive le seul signe que nous ayons de la vie, je dirais même que c’est elle qui nous la révèle.
Denis VASSE, Inceste et jalousie, Paris, Seuil, 1995.
jeudi 26 février 2009
L'espérance

L’espérance est ce qui ne meurt pas. Rien n’est jamais tout à fait perdu. Il y a toujours, comme dans le conte d’Edgar Poe, une dernière porte qui n’est pas verrouillée et que nous pouvons pousser.
François MAURIAC, Bloc-Notes.
mardi 24 février 2009
Mardi gras

A Nice, la ville de mon enfance et de mon adolescence, le Carnaval a toujours été, d’aussi loin que je me souvienne, la grande affaire de l’année.
A cause de la foule débridée qu’elle attire, du tohu-bohu qu’elle génère, des coulées de confettis et de détritus qu’elle abandonne dans les rues une fois que les cortèges s’en sont allés, je n’ai jamais aimé cette fête.
Si j’essaie de rentrer plus profondément en moi-même pour tenter de mettre au jour les ressorts cachés de cette aversion, ses racines inconscientes, il me semble que c’est la peur que je découvre. Je me souviens de cette sorte d’effroi que produisait sur l’enfant que j’étais alors les géants de carton-pâte aux visages grotesques, à la démarche vacillante qui caracolaient, titubant parfois tels des hommes ivres, derrière les chars.
Mais, plus angoissant peut-être, il y avait les masques.
Ne plus distinguer un visage derrière l’anonymat du masque, c’était pour moi comme s’il devenait impossible de reconnaître l’ami de l’ennemi, le Bien du Mal.
C’est là que, par un détour dont j’eusse été bien incapable à l’époque, je rejoins aujourd’hui l’analyse si fine, si profonde que nous propose Lévinas lorsqu’il nous parle du visage et de sa signification éthique.
Je ne peux m’empêcher de citer dans son intégralité cette page d’Ethique et Infini, d’une incomparable hauteur de vue, dans laquelle Lévinas dialogue avec Philippe Némo :
E. Lévinas :
Il y a d’abord la droiture même du visage, son exposition droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer.
Ph. Némo :
Les récits de guerre nous disent en effet qu’il est difficile de tuer quelqu’un qui vous regarde de face.
E. L. :
Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui, dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. D’ordinaire, on est un « personnage » : on est professeur à la Sorbonne, vice-président du Conseil d’Etat, fils d’Un tel, tout ce qui est dans le passeport, la manière de se vêtir, de se présenter. Et toute signification, au sens habituel du terme, est relative à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà. C’est en cela que la signification du visage le fait sortir de l’être en tant que corrélatif d’un savoir. Au contraire, la vision est recherche d’une adéquation ; elle est ce qui par excellence absorbe l’être. Mais la relation au visage est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point ». Le meurtre, il est vrai, est un fait banal : on peut tuer autrui ; l’exigence éthique n’est pas une nécessité ontologique. L’interdiction de tuer ne rend pas le meurtre impossible, même si l’autorité de l’interdit se maintient dans la mauvaise conscience du mal accompli – malignité du mal. Elle apparaît aussi dans les Ecritures, auxquelles l’humanité de l’homme est exposée autant qu’elle est engagée dans le monde. [1]
Satan, le « grand illusionniste », comme le désignait Jean Daniélou, avance toujours masqué.
Carnaval et ses débordements dionysiaques ne seraient-ils alors qu’une manière de tromper notre angoisse existentielle et, finalement, dans un monde déboussolé, qui a perdu la foi, qu’un retour au paganisme ? Retour du refoulé, aurait dit Freud…
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[1] Emmanuel LEVINAS, Ethique et Infini, Paris, Fayard, 1982, pp. 80-81. C’est moi qui souligne. Voir aussi, du même auteur : Totalité et Infini, Autrement qu’être, Difficile liberté, etc.
dimanche 22 février 2009
Voyage, voyage...

Qu’on me pardonne la tonalité sombre de mes propos d’hier. Sans doute faut-il mettre au compte de la fatigue et de l’exaspération ce billet d’humeur…
La ville, bien sûr – et la grande ville en particulier – a ses mérites. On sait qu’en français des personnes, des manières ou des mœurs raffinées sont volontiers décrites comme "policées" (du grec « πολις », la cité) ou "urbaines" (du latin « urbs », la ville). Même si l’on peine à le croire aujourd’hui, à observer le comportement de bien des parisiens et des londoniens, la politesse ou l’urbanité furent longtemps l’apanage des citadins, au contraire des « manants » et des « vilains » aux mœurs grossières et "rustiques" (du latin « rus », la campagne).
En vérité, je n’ai rien contre Rousseau (si ce n’est sa mauvaise foi – ce qui, d’ailleurs, n’est pas rien !), je révère Emerson et Thoreau et tiens Robert Frost pour l’un des tout grands poètes du 20e siècle, mais je confesse nourrir quelque suspicion à l’endroit d’une certaine idéologie du « retour à la nature » (ou, pour le dire carrément, d’un discours sur l’écologie qui me paraît ressortir à un phénomène de mode, à ce langage « politiquement correct » caractéristique de l’ « élite » privilégiée). Les habitants des « cités » de la banlieue parisienne ont-ils les moyens de se payer ne serait-ce qu’une semaine de ski à la montagne ?
L’exode des cadres fortunés vers les villes moyennes, le recours au « télé-travail » sont symptomatiques d’un « mal être » généré par les contraintes de la vie urbaine contemporaine. La tendance, pourtant – tous les démographes le savent – est à l’agglutination progressive de la population mondiale dans des mégapoles situées, de préférence, dans les zones côtières de la planète. Cette évolution semble irréversible.
Néanmoins, ce serait faire preuve d’un pessimisme idéologique ou pathologique – en tout cas injustifié – que de nier les multiples attraits qu’offre la grande ville, surtout aux yeux des jeunes. Il faut ne pas avoir connu l’ennui que sécrète la vie provinciale pour en douter !
A cela s’ajoute que la grande ville a toujours été synonyme de modernité. A ce titre, elle est promesse d’émancipation, ce qui plaît à la jeunesse à l’heure de la mobilité, de l’instantanéité des communications tant réelles que virtuelles, grâce à l’avion, au TGV, au téléphone portable et à l’internet.
Mais, comme en toute chose humaine, c’est encore l’ambivalence qui caractérise le rapport de l’homme occidental à la cité moderne : lieu de « divertissement », au sens pascalien du terme, elle offre aussi d’innombrables opportunités de se distraire comme de se cultiver (théâtres, cinémas, concerts, musées, conférences, etc.).
Alors, escapade à Londres ou « voyage autour de ma chambre » en compagnie d’un bon livre ?
Je retiendrai cette réflexion (cette objection ?) d’Emmanuel Todd :
La lecture silencieuse développe les capacités d’introspection et démultiplie le potentiel d’introversion. L’apprentissage de la lecture fabrique l’homme anxieux de la modernité, européen avant d’être japonais, chinois, arabe, indien, africain. Cet européen, mentalement modernisé par l’alphabétisation, fut perçu jusqu’à très récemment comme agité et sinistre par les populations de l’ancien tiers-monde. La hausse du taux de suicide a suivi pas à pas le développement de l’alphabétisation. C’est l’émergence de cet individu triomphant et malheureux qu’étudie au fond Durkheim dans Le Suicide [1].
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[1] Emmanuel TODD, Après la Démocratie, Gallimard, 2008.
vendredi 20 février 2009
Swinging London...

Quatre jours à Londres m’ont carrément épuisé !
J’avais conservé de mes précédents séjours dans la capitale anglaise le souvenir d’une ville animée, toujours avenante…et je n’ai retrouvé que bruit, grisaille et bousculades.
Partout des gens pressés, entassés dans des métros jonchés de journaux sales, pianotant sur leurs Blackberries, le visage fermé, le regard vide.
A seize ans, j’avais vécu des heures inoubliables à découvrir, d’un musée à l’autre, la peinture des siècles passés, à flâner dans les grands parcs, loin des rumeurs de la ville lorsque l’envie me prenait de fuir la foule.
De Regent Street à Piccadilly, de Mayfair à Oxford Street, que subsiste-t-il aujourd’hui de ce Londres policé qu’arpentait Mrs Dalloway ? Selfridges est certes toujours l’austère bâtiment dont des portiers amènes vous ouvrent les portes, mais pénétrez donc dans cette moderne caverne d’Ali Baba : vous voilà transporté, d’un instant à l’autre, dans n’importe quel temple de la consommation (un luxe tapageur pour nouveaux riches !).
Il faut dire que le temps maussade, un air âpre et venteux n’allégeaient en rien mon humeur...
Seul bonheur pour racheter une escapade bien compromise : Covent Garden, ses concerts et ses comédies musicales, sa vie nocturne à l’heure où les théâtres déversent dans les rues et les pubs une foule bigarrée, bon enfant, dont les débordements juvéniles font vibrer la nuit.
Derrière la vitre du train de banlieue qui m’emmène vers Gatwick défilent les faubourgs grisâtres. Aux immeubles de verre et d’acier de Canary Wharf succèdent les pavillons de briques, tous semblables, avec leurs toits d’ardoise et leurs jardinets de poupée. Des images, pêle-mêle, me reviennent à l’esprit : paysages agrestes, délicieuses toiles miniatures de Constable, lointains vaporeux des aquarelles de Turner, scènes de chasse…Nostalgie d’une Angleterre que j’avais peut-être rêvée ou qui n’est plus ?
A voir vivre beaucoup de nos contemporains dans l’enfer de ces « villes tentaculaires » chantées par Verhaeren et Carl Sandburg, je me convaincs pourtant que l’espace, le silence, l’intimité avec la nature comme la faculté de prendre son temps sont plus que jamais le luxe de ce siècle !
samedi 14 février 2009
Saint Valentin
La beauté du monde nous parle de l'Amour qui en est l'âme comme pourraient faire les traits d'un visage humain qui serait parfaitement beau et qui ne mentirait pas.
Simone WEIL, Intuitions pré-chrétiennes.
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Commentant le discours d'Aristophane dans Le Banquet, Simone Weil écrit aussi :
Platon dit que chacun de nous est non pas un homme, mais le symbole d'un homme, et cherche le symbole correspondant, l'autre moitié. Cette recherche, c'est l'Amour. L'Amour en nous c'est donc le sentiment de notre insuffisance radicale, conséquence du péché, et le désir, issu des sources mêmes de l'être, d'être réintégrés dans l'état de plénitude. L'Amour est donc bien le médecin de notre mal originel. Nous n'avons pas à nous demander comment produire l'amour en nous, il est en nous, de la naissance à la mort, impérieux comme une faim, nous devons seulement savoir le diriger..
mercredi 11 février 2009
Du sens

La pensée du jour :
« - Qu’il s’agisse de Dieu dans les civilisations religieuses, ou du lien avec le cosmos dans les civilisations antérieures, chaque structure mentale tient pour absolue, inattaquable, une évidence particulière qui ordonne la vie, et sans laquelle l’homme ne pourrait ni penser ni agir. »
André MALRAUX, Les noyers de l’Altenburg.
Il s’agit de trouver ou de créer du sens. Nous sommes ici-bas investis de cette mission.
« Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur », écrivait Camus, dans ses « Lettres à un ami allemand ». « Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir [1]. »
Peut-être faut-il suivre la voie qu’indiquait Malraux qui, avide de transcendance, la chercha tantôt dans l’art, tantôt dans la fraternité, livrant toujours le même combat contre la mort ou – ce qui revient au même – contre l’ « Άναγκη», la fatalité, le destin :
« Notre art me paraît une rectification du monde, un moyen d’échapper à la condition d’homme. La confusion capitale me paraît venir de ce qu’on a cru – dans l’idée que nous nous faisons de la tragédie grecque c’est éclatant ! – que représenter une fatalité était la subir. Mais non ! c’est presque la posséder. Le seul fait de pouvoir la représenter, de la concevoir, la fait échapper au vrai destin, à l’implacable échelle divine ; la réduit à l’échelle humaine. Dans ce qu’il a d’essentiel, notre art est une humanisation du monde [2]. »
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[1] Albert Camus, Lettres à un ami allemand, Paris, Gallimard, Ed. de la Pléiade, tome 2, p. 26.
[2] André Malraux, Les Noyers de l’Altenburg, Paris, Gallimard, 1948, p. 128.
mardi 20 janvier 2009
Rendre à César ce qui est à César…

Autant il serait injuste, irréaliste et contre-productif de sous-estimer l’espoir que fait naître aujourd’hui, dans le monde comme en Amérique, l’accession au pouvoir de Barack Obama, autant il convient de rester lucide et pondéré dans notre appréciation de l’événement.
Le charisme de l’homme, ses mérites personnels, comme la force symbolique de l’image qu’il projette sont indéniables.
On a, d’ailleurs, beaucoup glosé, depuis son élection, sur ce que représente l’élévation au poste suprême du pays le plus puissant de la planète - et qui porte encore les stigmates de l’esclavage et de la ségrégation - d’un homme de couleur.
On a exalté en lui le métissage, y voyant une dimension quasi prophétique, comme si ce jeune et séduisant président préfigurait en sa personne l’humanité de demain.
Barack Obama serait-il le Messie des temps modernes ? La comparaison revient parfois sous la plume de journalistes enthousiastes…
Car la tentation toujours ressurgit de confondre mystique et politique, tant est grande en l’être humain la soif de Libération.
Souvenons-nous, toutefois, avec Péguy, que toute mystique dégénère en politique : c’est pourquoi Jésus se retire lorsque la foule veut le faire roi.
Devons-nous pour autant céder au scepticisme ou jouer les Cassandre sous prétexte que l’expérience du passé nous aurait « instruits », ou au motif que la tâche serait titanesque qui attend le nouveau président ?
Certainement pas !
Malraux retenait de ces moments historiques, exceptionnels, comme on n’en connaît qu’à l’aube des révolutions, et qui font naître en chacun « l’illusion lyrique », la dimension salvatrice de la fraternité.
A l’heure où les armes se tairont sur la terre trois fois sainte des trois religions du Livre et où Barack Obama prêtera serment, il me semble que nous nous reconnaîtrons dans ce simple message d’espérance.
samedi 17 janvier 2009
De la guerre
Dwight D. Eisenhower.
dimanche 11 janvier 2009

La pensée du jour :
Tiens ton esprit en enfer, et ne désespère pas.
SILOUANE
Lu dans la presse du 10 janvier :
En 2005, 1,4 milliard de personnes vivaient avec moins d'un dollar par jour; chaque année, au moins 27 millions d'enfants ne reçoivent pas les vaccinations essentielles, 536 000 femmes meurent en couches, et plus de 6, 5 millions d'enfants meurent avant un an...(Esther DUFLO, Economiste, titulaire de la chaire Savoir contre pauvreté au Collège de France[1], citée par "Le Monde").
Sept cent morts, dont 30% sont des enfants et des femmes, quelque 3 000 blessés, au moins 2 000 familles déplacées, des installations électriques, médicales et des équipements d'eau potable fortement détériorés, des milliers de personnes exposées au froid après la destruction de leur logement, 10 ambulances détruites, 3 cliniques sur 56 en état de marche et des personnes malades ou blessées privées de l'essentiel, des unités de soins intensifs au bord de la rupture, un risque réel d'épidémie...(M. MICHEL, Commissaire européen au développement et à l'aide humanitaire, cité par "Le Monde")
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[1] http://www.college-de-france.fr
jeudi 8 janvier 2009
Viva la muerte ?
Ne pas juger. Ne jeter la pierre ni l’anathème à quiconque. Ne pas oublier le passé.
Mais ne pas rester silencieux devant l’iniquité.
Un homme qui court, son enfant mort dans les bras : il n’y a pas de mots pour dire cette douleur-là.
Un qui se dit philosophe (fût-il « nouveau ») n’est qu’un sophiste ! Ecouter plutôt Lévinas, un juste d’Israël : « …je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La réciproque, c’est son affaire [1]. »
Dans « La Peste », en une sorte de monologue intérieur qu’il projetait, symboliquement, sur ses deux personnages, Rieux et Tarrou, Camus prêtait au médecin cette réflexion :
« …je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu’à partir du moment où j’ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif . Ce sont les autres qui feront l’histoire. Je sais aussi que je ne puis apparemment juger ces autres. Il y a une qualité qui me manque pour faire un meurtrier raisonnable. Ce n’est donc pas une supériorité. Mais maintenant, je consens à être ce que je suis, j’ai appris la modestie. Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau. Cela vous paraîtra peut-être un peu simple, et je ne sais si cela est simple, mais je sais que cela est vrai. J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair. J’ai pris le parti alors de parler et d’agir clairement, pour me mettre sur le bon chemin. Par conséquent, je dis qu’il y a les fléaux et les victimes, et rien de plus. Si, disant cela, je deviens fléau moi-même, du moins, je n’y suis pas consentant. J’essaie d’être un meurtrier innocent. Vous voyez que ce n’est pas une grande ambition.
« Il faudrait, bien sûr, qu’il y eût une troisième catégorie, celle des vrais médecins, mais c’est un fait qu’on n’en rencontre pas beaucoup et que ce doit être difficile. C’est pourquoi j’ai décidé de me mettre du côté des victimes, en toute occasion, pour limiter les dégâts. Au milieu d’elles, je peux du moins chercher comment on arrive à la troisième catégorie, c’est-à-dire à la paix [2]. »
Mais où sont aujourd’hui les victimes, lorsqu’à l’évidence, elles sont partout (faut-il dire : dans les deux camps) ?
Lévinas encore :
« Comment se fait-il qu’il y ait une justice ? Je réponds que c’est le fait de la multiplicité des hommes, la présence du tiers à côté d’autrui, qui conditionnent les lois et instaurent la justice. Si je suis seul avec l’autre, je lui dois tout ; mais il y a le tiers. Est-ce que je sais ce que mon prochain est par rapport au tiers ? Est-ce que je sais si le tiers est en intelligence avec lui ou sa victime ? Qui est mon prochain ? Il faut par conséquent peser, penser, juger en comparant l’incomparable. La relation interpersonnelle que j’établis avec autrui, je dois l’établir aussi avec les autres hommes ; il y a donc nécessité de modérer ce privilège d’autrui ; d’où la justice [3]. »
Prophétique, Gandhi avait-il raison contre notre temps ?
Prier : ne serait-ce pas cela tendre l’autre [4] joue ?
Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu [5] !
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(1) Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, Livre de Poche, Biblio-essais, pp. 94-95.
(2) Albert CAMUS, La Peste, Gallimard, La Pléiade, tome 2, p. 210.
(3) Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, p. 84.
(4) allos et non pas eteros, comme l’a bien vu M. Balmary (Le sacrifice interdit).
(5) Matthieu, 5,9.
vendredi 2 janvier 2009
Ô Abraham...

La pensée du jour :
« Comment construit-on un corps social où toutes les différences puissent être respectées ? Comment bâtit-on un monde où chaque nation puisse être respectée ?
Avec l’histoire du couple Abraham-Sarah, il m’apparaissait que je tenais là une de ces expériences fondatrices d’humanité ; l’écart nécessaire à l’être humain était garanti par le divin, c’est-à-dire ce qui est à l’humain radicalement autre, étant hors monde, et à la fois, ce qui lui est si intime qu’il le perçoit dès qu’il est prêt à écouter en lui-même (dès qu’il dort…). Aussi bien, d’ailleurs, peut-il ne pas entendre si le temps est au cœur fermé. »
Mary BALMARY, Le Sacrifice interdit.
samedi 22 novembre 2008
mardi 11 novembre 2008
lundi 10 novembre 2008
« …keep the devil way down in the hole [1] »

“The Wire” [2], une série télévisée américaine dont la diffusion en France reste encore confidentielle, résume à elle seule tous les défis auxquels le président Obama se trouve aujourd’hui confronté.
Conçue et réalisée par un ancien journaliste du Baltimore Sun, David Simon, elle récapitule tous les problèmes d’une Amérique dont le « rêve » a pris, durant les huit années de la présidence Bush, des allures de cauchemar.
Au fil des cinq saisons qui rythment le déroulement d’une enquête policière à rebondissements, cette série aborde successivement les redoutables questions que les Etats-Unis et son nouveau président doivent sans plus tarder s’atteler à traiter pour que le pays retrouve au plus vite cohésion sociale à l’intérieur et, à l’extérieur, prestige et leadership moral.
Se fondant sur l’intime connaissance d’un microcosme américain – en l’occurrence la ville de Baltimore – acquise au cours de sa longue carrière de journaliste au Sun, David Simon brosse un tableau on ne peut plus réaliste des cinq fléaux capitaux dont souffre à ses yeux l’Amérique des années 2000 :
- la drogue et la délinquance qui lui est liée (il s’agit ici des quartiers ouest, les plus pauvres de Baltimore)
- la désindustrialisation et la montée du chômage qu’elle entraîne en raison, notamment, des délocalisations (la saison deux met en scène le quotidien des dockers de Baltimore dans un port en déclin)
- la corruption et l’incompétence de certaines administrations comme de nombreux responsables politiques (c’est le corps de la police, le maire de Baltimore ainsi qu'un sénateur du Maryland qui font, dans cette fiction, les frais de la critique)
- la faillite du système éducatif (illustrée par le désarroi de trois adolescents de la communauté noire, marginalisée)
- la démission des médias – notamment de la presse écrite – qui, cédant à un sensationnalisme racoleur, ont renoncé à leur rôle de veilleurs et ont choisi délibérément de faire silence sur les vrais problèmes, aveuglant ainsi le public sur la montée des périls (c’est le conflit entre deux conceptions opposées du journalisme au sein de la rédaction du Baltimore Sun qui sert ici d’exemple)
Diffusée sur le câble (HBO) et en DVD, la série semble avoir été boudée par les médias dominants (NBC, ABC, CBS, Fox, etc.), sans doute peu séduits par l’image pour le moins dérangeante qu’elle donne de l’Amérique. Ceci explique sans doute le peu d’empressement des chaînes françaises qui, à l’instar de leurs homologues américaines, lui préfèrent des séries plus « politiquement correctes » telles que Desperate housewives ou Sex and the city …
Peut-être convient-il aussi de ne pas fâcher l’Amérique en ces temps de rapprochement atlantiste sarkosien ni d’aggraver le sentiment anti-américain que l’on prête aux Français – mais que démentent toutes les enquêtes d’opinion réalisées en France sur la popularité du nouveau président Obama.
Au-delà de la qualité artistique incontestable de cette réalisation servie par de très bons acteurs, il s’agit du combat éternel entre le Bien et le Mal qui traverse tous les hommes et toutes les sociétés. Ce qui aurait pu n’être qu’une série policière de plus, sur fond d’étude de mœurs, acquiert ainsi une dimension proprement métaphysique. Une réussite.
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[1] « …enferme le démon au fin fond de l’abîme » (littéralement : maintiens le diable au plus profond du trou) : paroles et musique du générique.
[2] « The Wire » - en français « Sur écoute » - une série en cinq saisons produite par David Simon. Diffusion HBO, 2002-2008.
mercredi 5 novembre 2008
lundi 3 novembre 2008
Ineptie de la mode !
A chacun son échelle de valeurs, dans les arts comme en morale, sans doute. L’époque est au relativisme, et c’est désormais libre-service au grand bazar de la modernité.
Est-il incongru pour autant de rappeler que ni Bernanos ni Malraux n’eurent le Nobel ?
Pas étonnant, dès lors, qu’en invoquant Gracq contre Le Clézio notre professeur « élitiste » (qu’on me pardonne ce gros mot) donnât à ses lecteurs des verges pour se faire battre !
[1] Le Monde daté 19-20 octobre 2008.
lundi 13 octobre 2008
Indécence
« Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. »
Jean, 12, 8.
150 000 euros pour un déjeuner, 3 000 euros le couvert ! (Le Monde daté 12-13 octobre) Qui oserait imaginer un tel cynisme quand la faim, selon les statistiques de l’ONU, tue chaque année des millions d’êtres humains de par le monde?
Ce ne sont pas seulement les maîtres de la finance qu’il convient de stigmatiser, comme ne manquent pas de le faire les media toujours à la recherche de coupables qui nous exonéreraient de tout reproche, c’est notre inconscience et notre égoïsme d’hommes repus.
Citoyens responsables de nations démocratiques, nous avons, par notre vote, le pouvoir d’élire des dirigeants résolus à changer cette mauvaise donne et le devoir de leur fournir les moyens politiques d’y parvenir.
Si nous croyons à l’efficacité du politique, il reste que l’action la plus décidée, la mieux conçue, la plus rigoureusement exécutée ne saurait éradiquer au cœur de l’homme la soif de lucre ni l’avidité du gain.
Il ne nous reste qu’un seul chemin, celui qui nous mènerait à nous comprendre nous-mêmes et à nous laisser transformer de l’intérieur.
lundi 29 septembre 2008
"L'idée de civilisation universelle n'est qu'un moyen hypocrite, utilisé par l'Occident pour imposer la science."
Jean Lacroix
jeudi 18 septembre 2008
La pensée du jour :
« …il y a bien des hommes et des femmes qui ont su et qui savent encore aujourd’hui que toute leur vie a valeur et sens seulement et exclusivement dans la mesure où elle est une réponse à cette même question : Aimes-tu ? (…) ils savent que leur vie, la vie humaine en général, a valeur et sens dans la mesure où elle est une réponse à cette question : Aimes-tu ? C’est seulement grâce à cette question que la vie vaut la peine d’être vécue. »
Jean-Paul II, Homélie à Notre-Dame de Paris, 30 mai 1980.
La visite du pape en France

Lors de sa troisième visite en France, en 1986, Jean-Paul II avait lancé sa célèbre exhortation - qui résonnait un peu comme une admonestation : « France, souviens-toi de ton baptême ! »
Il est vrai que durant la première moitié du 20e siècle et jusqu’au concile Vatican II, la foi avait vu éclore dans notre pays une floraison de hérauts exceptionnels dont la voix portait bien au-delà de nos frontières. Que l’on songe à Bernanos, Bloy, Claudel, Mauriac, Péguy en littérature (pour ne rien dire d’écrivains de moindre stature mais dont l’influence ne fut pas négligeable tels Cayrol ou Cesbron). Des artistes, parmi les plus prestigieux, apportaient alors leur concours à la réalisation d’œuvres de foi, églises ou ornementations. Ainsi Le Corbusier à Ronchamp (Notre-Dame du Haut) et à l’Arbresle (Couvent Sainte Marie de la Tourette), Matisse à Vence (Chapelle Sainte Marie du Rosaire), Cocteau à Milly-la-Forêt (Chapelle Saint-Blaise-des-Simples) et à Villefranche-sur-Mer (Chapelle Saint Pierre), Chagall en divers lieux de culte et de mémoire telle la charmante église Notre-Dame de Toute Grâce du Plateau d’Assy à laquelle contribuèrent également Pierre Bonnard, Fernand Léger, Jean Lurçat, Germaine Richier, Georges Rouault, Henri Matisse, Georges Braque. Dans le champ spécifique de la théologie, les pères jésuites X-L. Dufour et F. Varillon ainsi que les cardinaux J. Daniélou et H. de Lubac, les pères M-D. Chenu et Y-M. Congar pour les Dominicains, furent des voix écoutées et respectées au-delà de l’hexagone. Au confluent de la science, de la philosophie et de la théologie, Pierre Teilhard de Chardin occupe toujours une place de premier plan. En philosophie, Maurice Blondel, Etienne Gilson, Louis Lavelle, Gaston Madinier, Gabriel Marcel, Jacques Maritain, Emmanuel Mounier, Maurice Nédoncelle, marquèrent de leur empreinte plusieurs générations. De grandes figures de la démocratie chrétienne tels Robert Schuman, père de la C.E.C.A., les gaullistes Edmond Michelet et Maurice Schumann prirent une part active, souvent décisive, à la construction de l’Europe. Dans l’action caritative (on dirait aujourd’hui : humanitaire) on ne peut oublier les émules modernes de Saint Vincent de Paul que furent l’abbé Pierre et le père Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, ni, aujourd’hui encore, Sœur Emmanuelle.
Non sans malice ni quelque délectation, la presse et les médias ont relevé les entorses à la laïcité que représenterait pour certains l’accueil réservé au pape par notre République et son Président. Je ne sais si Nicolas Sarkozy a lu Huntington [1], s’il lorgne une fois de plus vers les Etats-Unis avec l’espoir, comme on le prétend, de voir la France adopter une sorte de religion naturelle sur le modèle américain ou s’il est mû tout bonnement par une dévotion personnelle au pape et par ses propres convictions. Le fait est là, incontestable : la France a des racines chrétiennes.
Qui s’en offusque ? Le sénateur Mélanchon, par exemple, légitime, sincère et pugnace défenseur de la laïcité républicaine se hérisserait-il autant du fait que l’Arabie Saoudite a des racines musulmanes ou la Chine des racines confucéennes et bouddhistes ?
Héritière d’une foi qui bâtit ses cathédrales, la France devrait-elle rougir de ses racines chrétiennes et ne s’enorgueillir que de sa grande Révolution ? Ne pourrait-on pas plutôt se demander si, en prêtant davantage l’oreille aux sirènes du matérialisme qu’à la voix de Jean-Paul II, la « fille aînée de l’Eglise » ne serait pas en train de céder son fameux droit d’aînesse contre un plat de lentilles…
__________________
[1] Samuel HUNTINGTON, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order,
dimanche 14 septembre 2008
Le déjeuner sur l'herbe...
Après quelques semaines de vacances, je reprends mon blog.
Dans l’avion qui me ramène en France, je lis cette anecdote, sous la plume de Caitlin Flanagan [1] :
« Lorsque j’étais en cinquième, dans les écoles publiques de Berkeley (les premières écoles publiques du pays à avoir pratiqué l’intégration sans y avoir été contraintes par un jugement du tribunal), on m’a enseigné – dans le cadre d’un cours sur l’Histoire des Noirs – que le mot « pique-nique » avait pour origine l’époque des parties de lynchage, qu’il s’agissait de l’abréviation de « se faire » [2] un « nègre » [3] et d’une allusion au panier de victuailles que les femmes blanches avaient coutume de confectionner à l’intention de leur famille afin qu’elle puisse déjeuner tout en profitant du spectacle [4]. » (C’est moi qui traduis)
L’étymologie est, bien sûr, fantaisiste, comme s’empresse de le souligner Caitlin Flanagan :
« Il se trouve que je mentionnai cette histoire à un universitaire ami de mes parents qui en bafouilla d’indignation : le mot venait du français « piquer » et n’avait absolument rien à voir avec la pratique américaine du lynchage [5]. » (C’est moi qui traduis)
...Mais elle est révélatrice de la gêne qu’éprouvent encore certains devant une candidature qui reste dérangeante en cette année 2008 et que trahissent des procédés quasi déloyaux (heureusement relevés et condamnés par la presse !) comme ce prétendu « lapsus » qui transforme curieusement Obama en Oussama, ou cet empressement mis soudain à désigner le candidat démocrate par son second prénom : Hussein…
Espérons que la campagne saura ramener les Américains aux vraies questions qui se posent à leur grand pays et qui, comme chacun le sait dans le monde globalisé d’aujourd’hui, nous concernent tous.
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[1] Revue ATLANTIC, septembre 2008, p. 106.
[2] En anglais, « pick » signifie « choisir, ramasser ».
[3] En anglais, le terme « nigger » revêt une connotation nettement péjorative.
[4] "When I was a fifth-grader in the Berkeley public schools (the first school system in the nation to integrate without a court order), I was taught – as part of a two-year course in Black History – that the word picnic had derived from the days of lynching parties, that it stood for « pick a nigger » and for the basket lunches that white women would pack for their families to eat while they enjoyed the spectacle."
[5] "I happened to mention this to one of my parents’academic friend, who sputtered in outrage – the word had originated from the French verb piquer and had nothing to do with American lynching."
dimanche 27 juillet 2008
From her beacon-hand glows world-wide welcome...
25 juillet 2008. Nous sommes à quelques mois des élections présidentielles américaines et le futur candidat démocrate, Barack Obama, fait aujourd’hui une escale politique à Paris.
C’est l’occasion pour « Le Monde » d’interroger ses lecteurs sur l’idée qu’ils se font du jeune sénateur de l’Illinois. Les propos d’une internaute, visiblement au fait des réalités de l’Amérique où elle réside actuellement, attirent mon attention : « Il serait inquiétant, écrit-elle, qu’un homme de 71 ans dirige une puissance mondiale dans un monde où plus de la moitié de l’humanité a moins de 20 ans. Qu’on le veuille ou non, son cadre de référence est d’une autre époque. »
Foin du « jeunisme », mais au-delà d’un engouement de surface – de ces toquades dont les Français sont coutumiers – et du rejet massif des politiques comme des méthodes de l’actuelle administration (on devrait dire, dans notre langue : gouvernement), l’attrait que suscite Barack Obama est en effet largement dû à sa jeunesse et à son « parler vrai ».
Pour nous autres, Européens, il est au moins rassurant de pouvoir à nouveau projeter sur un homme l’image de l’Amérique, à la fois mythique et réelle, qu’incarnèrent autrefois (après Abraham Lincoln…) John F. Kennedy et Martin Luther King.
N’oublions pas, cependant, que l’un comme l’autre furent broyés par l’impitoyable Moloch…
Qui, de Marx ou de Tocqueville, finira par avoir raison ?
jeudi 3 juillet 2008
Une femme libre

La « victoire » d’Ingrid Betancourt est la victoire de l’esprit.
Elle est donc, de ce fait, celle de l’humanité tout entière. Telle est la raison pour laquelle sa libération connaît un retentissement universel.
Ne soyons pas naïvement dupe des mots : si paradoxal que cela semble à dire et à entendre, sa « libération » n’en est une qu’en apparence. Car Ingrid, dans son humanité la plus réelle, a toujours été libre. Ingrid, l’indomptable, a toujours été libre en esprit.
Son âme tournée vers Dieu – comme en témoignait sa lettre si poignante et si douce, si apaisée et comme irradiée déjà de la grâce du pardon – n’a jamais craint. Elle n’a jamais renoncé, jamais cédé devant la méchanceté des hommes, ne s’est jamais courbée ni pliée, n’a jamais rompu.
Cette femme-là n’a connu d’autre crainte que la crainte de Dieu. Sa victoire est bien celle de l’esprit.
C’est dans son humanité qu’elle nous touche (ce qui, par contraste, expose aux yeux du monde l’inhumanité de ses geôliers), dans son amour et sa tendresse de mère, dans sa piété filiale, dans les mots d’un langage unique qu’elle sait offrir à chacun pour les exprimer. Ces mots que, dans l’absence et dans la douleur de la séparation imposée, elle a conservés vivants dans son cœur de fille, de mère, d’épouse et de sœur – dans son cœur de femme [1]. C’est parce qu’elle témoigne de notre propre enfermement, de notre emprisonnement dans les chaînes dont l’humanité cherche à se libérer [2] que la libération d’Ingrid Betancourt est notre libération à tous.
[1] Luc, 2, 51. « Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son cœur. »
[2] Paul, Rom. 8, 22. « Nous le savons en effet, toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement. Et non pas elle seule; nous-mêmes qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l'attente de la rédemption de notre corps. »
lundi 30 juin 2008
La "roja" sur le pinacle
Tout comme l’équipe russe, elle nous a vite fait oublier les performances décevantes des Bleus – une équipe usée, au jeu convenu, aussi ennuyeuse que la Squadra et son football de tranchées, roublard et sans âme.
Nous retiendrons aussi la vaillance de l’équipe turque, son moral indestructible.
Ne boudons pas notre plaisir, donc. Mais ne soyons pas non plus naïfs au point d’oublier ce que j’appellerais volontiers la « fonction anesthésiante » de ces grandes manifestations sportives qui les apparente un peu aux jeux du cirque.
Est-ce pur hasard ou tout simplement pain béni pour la classe dirigeante européenne si les lauriers footballistiques viennent aujourd’hui ceindre le front des Espagnols comme pour les distraire de la crise la plus sévère qu’ait eu à affronter leur pays depuis son entrée dans l’Union (chômage en hausse vertigineuse, crise de l’immobilier, marasme économique) ?
Juste après le « non » irlandais, c’est au moment où le « miracle espagnol » a fait long feu que cette victoire fantas(ma)tique aux jeux vient opportunément détourner l’attention d’une Europe en panne, boudée par les peuples pour son impuissance à prendre en compte les préoccupations quotidiennes de ses citoyens.
dimanche 22 juin 2008
Combattre la banalité du mal

« Ce qui ruine le pessimisme fondamental des adeptes de la banalisation, c’est à la fois le spectacle de leur propre lâcheté, mais aussi, en contrepoint, l’ampleur des risques pris par les Justes, ces hommes qui n’attendaient rien, qui ne savaient pas ce qui allait se passer, mais qui n’en ont pas moins couru tous les dangers pour sauver des Juifs que, le plus souvent, ils ne connaissaient pas. Leurs actes prouvent que la banalité du mal n’existe pas. Leur mérite est immense, tout autant que notre dette à leur égard. En sauvant tel ou tel individu, ils ont témoigné de la grandeur de l’humanité. »
Simone Veil, « Une vie ».
vendredi 13 juin 2008
Blacks, blancs, beurs
L’heure du sacro-saint « bac » approchant, si j’étais examinateur, je proposerais volontiers à la sagacité des « potaches » ce sujet sarkosien et post soixante-huitard :
« Les normes peuvent-elles être, d’une façon générale, autre chose que des consensus idéologiques dont les sciences humaines pourraient rendre compte ? » (Luc Ferry).
Après une année d’une pratique de la présidence qui se voulait marquée au sceau de l’authenticité personnelle – et semblait donc assumer pleinement la revendication d’autonomie de l’individu qui sous-tend l’individualisme contemporain –, Nicolas Sarkosy, sous la pression de l’opinion publique, s’est vu contraint de revenir à la pratique, instituée par ses prédécesseurs, d’une « monarchie républicaine » devenue la norme.
Instruit, sans doute, par l’expérience giscardienne, notre président connaît la sanction que le peuple (ultime souverain) ne manquerait pas d’infliger à celui qui s’écarterait par trop de cet équilibre (ce compromis ?) subtil entre les deux pôles monarchique et républicain (tout à la fois norme implicite et « précipité » de notre Histoire nationale) qu’incarnait indiscutablement de Gaulle et que les institutions de la Ve République ont consacré.
A la lumière de cet infléchissement imposé à la pratique présidentielle, on peut s’interroger sur l’évolution que pourraient connaître nos institutions sous l’effet des contradictions suscitées par la mondialisation.
Les Français, victimes d’une sorte de fatalité oedipienne et de cette méconnaissance qui entraîne aveuglement et répétition, seraient-ils, comme en 1789 et 1968, une nouvelle fois tentés de « tuer le père » (la VIe République que proposent certains n’étant qu’un retour à la IVe République et à l’impuissance du système des partis) ou bien ont-ils – le Président comme tous les autres citoyens – enfin subi la « castration symboligène » (Françoise Dolto) qui rend adulte en rendant au père sa fonction symbolique de représentant (et non pas origine !) de la Loi à laquelle tous sont soumis ?
En ces temps difficiles, c’est plus que jamais l’union de l’équipe France qui permettra à notre pays de tenir sa place dans la compétition internationale, non seulement au « foot » mais également dans le concert (hélas, très cacophonique !) des nations.

