vendredi 9 septembre 2016

La littérature, c'est la liberté !












"En France, la littérature n'est pas que la littérature. Elle n'est pas qu'un des beaux-arts : elle est une forme de résistance à l'oppression. Elle est ce qui nous tire vers le haut. (...) La littérature doit rester notre rapport à la vie, qui nous permet de résister au mercantilisme comme au fanatisme. Je suis sceptique avec Montaigne et Voltaire, chrétien avec Pascal et Chateaubriand, rêveur avec Gérard de Nerval, romanesque avec Balzac et Proust, véhément avec Bernanos."

Jacques JULLIARD, Ecole, année zéro in "Marianne"
n° 1013, septembre 2016.

mardi 12 juillet 2016

Intimité
















La pensée du jour :

"... dans ce qui fait l'éternel problème de la relation amoureuse affrontant la durée, il ne s'agit pas tant d'une "usure du désir", à proprement parler, ni de ce que la possession se renverse fatalement en déception, comme on l'a tant dit, inutile dramatisation, mais simplement (logiquement) de ce que, si l'Autre est intime en moi, je n'ai plus suffisamment d'écart, à son égard, pour l'agresser : pour que de la libido trouve à s'exercer."

François JULLIEN, Près d'elle, présence opaque, présence intime, Paris, Galilée, 2016,  pp. 108-109.

lundi 13 juin 2016

Plaidoyer pour Antigone

 












Mais qu’espèrent donc ce gouvernement  et celui dont il procède, François Hollande ? Une improbable reconnaissance de l’Histoire ? En l’état, ils ne  peuvent guère compter sur celle des Français…
Si notre pays est aujourd’hui divisé, non plus coupé en deux mais bien en quatre[1], ils y auront contribué par leur entêtement à faire entrer la France dans une mondialisation prétendument heureuse…

André Malraux affirmait – et son propos n’était évidemment pas sans rapport avec l’admiration qu’il vouait au général de Gaulle – : « le plus grand personnage de l’Histoire, c’est Antigone ». Et de préciser ce qui faisait à ses yeux le mérite exemplaire et la gloire immarcescible de ce personnage mythique et tragique : avoir su ramasser en un seul mot son refus de l’inacceptable.
Tant qu’il y aura des hommes, le  « non » d’Antigone symbolisera l’éternelle révolte de l’humain contre l’inhumain. Car il s’agit bien, comme l’écrivait encore Malraux, de « retrouver l’homme partout où nous avons trouvé ce qui l’écrase[2]. »

Le tragique de l’Histoire prend aujourd’hui pour notre peuple un autre visage que celui de la guerre, mais cette ruse ne trompe que les naïfs ou les étourdis.
Sous son masque consumériste, pour beaucoup certes séduisant, la mondialisation néolibérale que vantent à l’envi nos « élites », constitue pour nous autres Français  (mais nous ne sommes pas les seuls embarqués dans cette galère !) le plus mortel des dangers : celui de perdre son âme. Car la mondialisation néolibérale n’est que le dernier avatar d’une tentation toujours renaissante : celle d’adorer le veau d’or, de servir Mammon plutôt que Dieu.

Ecoutons Bernanos :

« Le spéculateur se fait une certaine idée de l’homme. Il ne voit en lui qu’un client à satisfaire, des mains à occuper, un ventre à remplir, un cerveau où imprimer certaines images favorables à la vente des produits[3]. »

La mondialisation néolibérale, c’est l’entreprise d’asservissement des nations au pouvoir de l’Argent. C’est la victoire du matériel (l’économique) sur le spirituel. C’est la soumission programmée à cette même finance mondialisée que dénonçait naguère le candidat François Hollande.

Nous voici au cœur du problème : ce qu’il faut  reprocher au Président de la République actuel – et ce que les Français, dans leur grande majorité, ne lui pardonnent pas  - c’est le mensonge.

Rien n’est plus ravageur pour celui qui s’y laisse aller que le recours à la tromperie. Et il est aussi vain d’alléguer pour sa défense les nécessités de la conquête du pouvoir que facile d’invoquer le débat entre réformistes et révolutionnaires. Faire le contraire de ce que l’on a promis, quelles que soient les raisons avancées pour se justifier, conduit toujours ceux qui vous ont cru à la méfiance puis au rejet.

Du compromis à la compromission, il n’y a qu’un pas, mais qui débouche sur un abîme !

L’Histoire retiendra que François Hollande et Manuel Valls auront été les fossoyeurs du Parti Socialiste, comme Guy Mollet le fut de la SFIO. Leurs erreurs furent les mêmes. Qu’on se souvienne : après la victoire du Front Républicain aux élections de 1956, par lesquelles les Français avaient donné pour mandat à la majorité de gauche – sur la foi des promesses et du programme des socialistes – de mettre un terme à la guerre d’Algérie, Guy Mollet de retour d’Alger, sous la pression des colons ultras, envoya le contingent livrer une guerre inique, perdue d’avance et contraire aux valeurs du socialisme.

L’excuse  - prétexte ou alibi - est toujours la même : il s’agit, nous dit-on, d’assumer les contraintes du pouvoir, de mettre en œuvre les compromis nécessaires qui permettront les réformes, donc le progrès social. Ainsi la fin justifie-t-elle les moyens.
Tel est au fond l’argument de Créon face à Antigone.  Argument fallacieux qui cache mal une décevante réalité : la mystique se dégrade en politique.
Dans un tel contexte, l’on excipera de sa bonne foi, voire de son courage, en rappelant la fameuse objection de Péguy : « la morale de Kant a les mains pures, mais elle n’a pas de mains … ». Mais qui cela convaincra-t-il encore ?

Etre visionnaire, c’est aussi savoir déchiffrer les signes des temps. C’est ce que fit, dans les pires circonstances, le général de Gaulle lorsqu’il prophétisa la victoire finale, faisant valoir, dès 1940, que « dans l’univers libre des forces immenses n’(avaient) pas encore donné[4]. »

La mission d’une France qui, aujourd’hui, serait fidèle à sa vocation universaliste consisterait à prendre la tête d’une coalition de nations : celles qui voudraient entendre des citoyens lassés de ce monde matérialiste et sans idéal que la mondialisation néolibérale leur propose comme unique perspective.

En dépit des propagandes, on sait bien que la course au profit (mais on dit « compétitivité ») dans un environnement dérégulé ne profite qu’à une minorité de riches qui s’enrichissent toujours davantage au détriment des pauvres et des humiliés.

Etre fidèle aux idéaux de la Révolution française et du socialisme de Péguy, de Jaurès et de Blum, ce ne saurait consister, comme s’y emploient Hollande et Valls,  à insérer la France dans le cercle des nations néolibérales en la soumettant à la loi d’airain d’une compétitivité sans règles ni limites. Tout le monde sait que l’univers mondialisé du néolibéralisme ne favorise que le moins disant social.

Pour être fidèle à sa vocation, il s’agit plutôt pour la France de montrer l’exemple en incarnant le refus d’un monde déshumanisé livré à la seule concurrence mercantile. En prouvant qu’un autre monde est possible, elle rouvrirait à tous les peuples le chemin de l’espérance.



[1] A savoir : extrême gauche, socialistes, droite républicaine et Front national
[2] Les Voix du silence, 1951.
[3] Georges BERNANOS, La liberté pour quoi faire ?, Essais et écrits de combat II, p. 1300.
[4] Appel du 18 juin 1940.

vendredi 29 avril 2016

Des élites françaises


















  


 "Pour chaque peuple, à un moment déterminé de son histoire, il existe une morale, et c'est au nom de cette morale régnante que les tribunaux condamnent et que l'opinion juge."

Emile DURKHEIM, Le déterminisme du fait moral.

 ***

 "Jusque dans les années 1970, après la grande réussite de l'après-guerre et les Trente Glorieuses, l'image des élites, en dépit des critiques qui se manifestent, paraît globalement ratifier les espoirs qu'on avait placés en elles. Le sentiment commun est que le pays dispose d'élites exceptionnellement compétentes. Avec le recul, il est permis de juger que ce n'était pas faux. Mais après ce moment d'accomplissement, il s'est produit une mutation des élites.
Les facteurs de cette révolution sautent aux yeux : la globalisation économique, la relance européenne qui va faire de Bruxelles un échelon déterminant de la vie des communautés politiques, la vague néolibérale, l'individualisation. Ce qui s'est passé là ne se réduit pas, comme on le dit trop vite, à un recul de l'Etat par rapport au marché. Derrière le recul de l'Etat, il y a un phénomène de décomposition de la fonction gouvernante : l'image de ce que "le pouvoir" veut dire explose littéralement. Pour reprendre une formule de Durkheim, le pouvoir était identifié classiquement comme un "cerveau social". Il était l'instance qui servait à penser la collectivité et qui était capable de définir un intérêt général et de conduire le changement. C'est cette fonction classique du pouvoir qui s'est décomposée dans nos sociétés depuis cinquante ans.  Avec, en France, des effets de désorientation politique d'autant plus marqués que ce pays avait misé sur l'Etat plus que les autres.
La dilution de la fonction gouvernante a engendré ce qu'on peut appeler une privatisation morale et sociale des élites. Car l'exercice de cette fonction reposait sur l'identification à un devoir, très puissant, exprimé en France dans la notion de service. L'élite était inséparable d'une éthique du service de la collectivité. Les deux guerres mondiales et la Résistance en avaient renforcé le relief. L'ébranlement de la vision classique de ce que veut dire gouverner ou diriger a complètement brouillé ce devoir des élites envers leur société d'appartenance, et cela dans tous les domaines. Il allait de soi qu'un patron avait pour finalité le bien de son entreprise et sa pérennité, quelque opinion qu'on avait du système de l'entreprise privée. A l'heure de la "valeur pour l'actionnaire", l'idée relève d'un folklore désuet. Même chose dans la sphère politique, chez les élus, bien que cela ait toujours été plus compliqué, dans la mesure où le système représentatif a souvent produit des gens qui étaient surtout intéressés par le pouvoir et sa reconduction ; mais enfin, il existait dans ce personnel mélangé des gens soucieux de servir les intérêts supérieurs du pays. On en a vu !
De cette idée de service, il ne reste plus qu'une relique à usage des discours de directeurs de l'ENA pour la promotion sortante. Nous sommes passés dans une société où individualisme signifie qu'il est de la nature de chaque individu de poursuivre son intérêt personnel dans un cadre où l'intérêt général n'est que la somme des intérêts particuliers. Cette philosophie est l'exact inverse de celle qui avait présidé à la valorisation du rôle des élites. On voit tout de suite ce qui va en résulter : du côté des patrons, la flambée des rémunérations et des stock-options ; du côté des fonctionnaires, le passage au premier plan des "carrières". Chez les politiques, le but d'un candidat n'est plus rien d'autre que de gagner les élections, il n'y a plus grand monde pour l'ignorer. Etonnez-vous que le regard des populations ait changé !"

Marcel GAUCHET, Comprendre le malheur français, Paris, Stock, 2016, pp. 296-298.


samedi 16 avril 2016

Spring




















"Sound the Flute !
Now it's mute.
Birds delight
Day and Night.
Nightingale
In the dale
Lark in Sky
Merrily
Merrily Merrily  to welcome in the Year

Little Boy
Full of Joy."

Little

William BLAKESongs of Innocence and of Experience, Oxford, OUP &The Trianon Press, 1967.

dimanche 10 avril 2016

De Gaulle et l'Europe













 "Il faut quand même rappeler que c'est lui qui a mis en place le principal pilier européen, en effectuant la réconciliation franco-allemande ! Elle était amorcée par la déclaration Schuman, mais il restait à la symboliser hautement comme ce sera fait avec l'invitation solennelle du chancelier Adenauer. Replaçons-nous à l'époque : ce geste avait quelque chose de fortement subversif, car les  passions étaient loin d'être éteintes. L'Europe sans cette réconciliation franco-allemande franche et massive eût été simplement impossible. Par ailleurs, de Gaulle reçoit les institutions dans sa corbeille, le traité de Rome ne l'ayant pas attendu pour être signé. Mais il a de l'Europe une idée extrêmement déterminée, qui sera concrétisée dans le plan Fouchet de 1961 : une Europe des Etats, construite autour du couple franco-allemand et indépendante des Etats-Unis. C'était se mettre beaucoup de monde sur le dos : les fédéralistes poursuivant l'idée d'un dépassement des nations et les atlantistes attachés par-dessus tout à l'alliance américaine. Au regard de l'europhilie qui s'est développée dans la suite, de Gaulle est invariablement présenté comme le défenseur d'une "Europe de papa" ignorant le génie propre de cette construction politique d'un genre nouveau... Je crains que l'actualité ne soit pas sans lui donner quelques arguments rétrospectifs, relativement à ce qu'on pouvait attendre d'une Europe supranationale. De ce point de vue, si l'on construit une gigantomachie rétrospective opposant de Gaulle, avec son Europe des nations, et Mitterand, qui ouvre grand la porte à l'Europe supranationale, j'ai peur qu'elle ne valide plutôt la vision gaullienne que la vision mitterandienne. Je me demande si nous ne sommes pas en train de découvrir que c'est à la façon de De Gaulle que nous aurions dû avancer !
La postérité a été très sévère et injuste avec lui sur ce point, en l'enfermant dans un nationalisme jugé archaïque. Car, qu'avons-nous d'autre aujourd'hui sinon une Europe des nations entravée ? Les nations, affaiblies, demeurent, les institutions supranationales ne fonctionnent pas, et le tout se solde par une absence intégrale de pensée stratégique européenne et de capacité à s'insérer dans le monde d'une manière active. Nous y reviendrons en détail, la crise européenne n'est pas sans donner raison à une vision gaullienne qui a été largement conspuée."

Marcel GAUCHET, Comprendre le malheur français, Paris, Stock, 2016, pp.84-85.

lundi 4 avril 2016

"Rabbouni !" (Maître !)


















"Or, un maître est toujours plus qu'un enseignant : avec lui, l'amphitéâtre devient chambre haute, le discours professoral est dépassé par l'appel  à poursuivre, nous entrons dans ce qui est tellement intime et singulier sous la banalité même des mots que c'est d'abord moi que cela concerne et que personne ne pourrait l'entendre à ma place. L'élève se change en témoin : ce n'est plus le seul contenu de la leçon, mais la contenance du maître qu'il importe de transmettre, sa manière de vivre, et pour cela il n'est pas d'autre possibilité que d'entrer dans cette manière de vivre - à sa suite, c'est-à-dire aussi originalement que lui."

Fabrice HADJADJ, Résurrection mode d'emploi, Paris, Magnificat SAS, 2016, p. 68.

mercredi 27 janvier 2016

L'économie au service du bien commun

 













"Pour qu'il continue d'être possible de donner du travail, il est impérieux de promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale. Par exemple, il y a une grande variété de systèmes alimentaires ruraux de petites dimensions qui continuent à alimenter la plus grande partie de la population mondiale, en utilisant une faible proportion du territoire et de l'eau, et en produisant peu de déchets, que ce soit sur de petites parcelles agricoles, vergers, ou grâce à la chasse, à la cueillette et la pêche artisanale, entre autres. Les économies d'échelle, spécialement dans le secteur agricole, finissent par forcer les petits agriculteurs à vendre leurs terres ou à abandonner leurs cultures traditionnelles. Les tentatives de certains pour développer d'autres formes de production plus diversifiées, finissent par être vaines en raison des difficultés pour entrer sur les marchés régionaux et globaux, ou parce que l'infrastructure de vente et de transport est au service des grandes entreprises. Les autorités ont le droit et la responsabilité de prendre des mesures de soutien clair et ferme aux petits producteurs et à la variété de la production. Pour qu'il y ait une liberté économique dont tous puissent effectivement bénéficier, il peut parfois être nécessaire de mettre des limites à ceux qui ont plus de moyens et de pouvoir financier. Une liberté économique seulement déclamée, tandis que les conditions réelles empêchent beaucoup de pouvoir y accéder concrètement et que l'accès au travail se détériore, devient un discours contradictoire qui déshonore la politique. L'activité d'entreprise, qui est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous, peut être une manière très féconde de promouvoir la région où elle installe ses projets; surtout si on comprend que la création de postes de travail est une partie incontournable de son service du bien commun."


Pape FRANCOIS
, Loué sois-tu, Lettre encyclique Laudato si' sur la sauvegarde de la maison commune, Paris, Artège, 2015, pp. 101-102.

lundi 28 décembre 2015

Du téléphone portable




"Parce que la connexion permanente qu'offre le portable conjure la solitude sans encombrer de la présence de l'autre, elle autorise à ne jamais s'engager dans la relation. Communication lapidaire, simple mise en contact, possibilité d'interrompre l'échange à tout moment, et ce avec les meilleures raisons du monde (le passage sous un tunnel, les caprices du réseau, la limitation du forfait...), le portable n'est pas vraiment compromettant. Il satisfait cette obsession de "l'être avec", comme dit Bauman, sans inviter à la transformer en souci de "l'être-pour" où commenceraient le dialogue et la relation morale. Rester en contact en ménageant les distances, soulager du poids de la solitude sans installer un face-à-face, c'est la prouesse que le téléphone portable réduit à sa fonction première rend possible et qui explique, selon Zygmunt Bauman, l'échec commercial du "visiophone mobile" lequel, en permettant aux interlocuteurs de se voir et d'ajouter à l'échange les éléments toujours ambigus d'une communication non verbale, exigerait davantage de la mise en relation."

Jean-Michel BESNIER, L'homme simplifié, Paris, Fayard, 2012, p. 140.

jeudi 12 novembre 2015

La pensée du jour :

"Le sage n'est pas celui qui est riche d'expériences, celui qui excelle par son habileté technique, par sa dextérité, par ses expédients (...). Le sage est celui qui jette une lumière dans l'obscurité, qui défait les noeuds, qui manifeste l'inconnu, qui précise l'incertain."

Giorgio COLLI, La naissance de la philosophie, Paris, Editions de l'éclat, 2004 pour la trad. fçse, p. 17.

lundi 9 novembre 2015

Quarante-cinquième anniversaire de la mort du général de Gaulle





















Nous aimons la France pour la beauté de ses paysages et de ses monuments, mais nous l'aimons surtout pour sa grandeur. Celle-ci lui vient de son histoire et s'est nourrie, au fil des siècles, du génie et souvent du sacrifice de ses enfants. Le général de Gaulle, à l'instar de Charles Péguy, était tout pénétré du caractère mystique de cet amour et de la grandeur qui l'inspirait.
Rester fidèles à cette histoire grandiose et à l'héritage reçu exige de nos dirigeants bien autre chose que l'intelligence, la ruse ou même le savoir technicien censés avoir été acquis à l'ENA ou dans les cabinets ministériels...
Comme le rappelle pertinemment Régis Debray (1), il y a une nécessaire dimension littéraire (et peut-être même épique : que l'on songe à de Gaulle) qui reste inséparable non seulement de la fonction présidentielle mais aussi de l'homme qui l'exerce. Celle-ci l'informe et il en fait sa substance. De Gaulle, Georges Pompidou, François Mitterand furent ces hommes de lettres et de culture qui surent assumer et illustrer cette nécessaire dimension du leadership à la française. La grandeur de la France ne leur fut jamais étrangère car ils en étaient en quelque façon les fruits autant que les héritiers et se savaient comptables de cet insigne héritage.
Hélas ! Au spectacle de ce qui nous est offert aujourd'hui me revient en mémoire ce vers de Corneille : "Et le fils dégénère qui survit un moment à l'honneur de son père" ...

Depuis un demi siècle, nos dirigeants, par médiocrité, pusillanimité, absence de vision, ont consenti sinon contribué à l'affaiblissement et à la vassalisation de la France.
L'Europe, l'OTAN ont tour à tour servi de prétexte et de paravent à leurs renoncements. Leur mépris de l'Histoire, leur inculture les a conduits à préférer les facilités de la démagogie et du mensonge à l'affirmation d'une volonté et à la poursuite d'une ambition, quand bien même eussent-ils dû, pour se hisser à la hauteur de la tâche, braver l'impopularité. Car la fronde reste, depuis Louis XIV, une constante de la vie politique française et il n'est guère de gouvernement qui ne s'y soit vu confronté. L'aura, le prestige que le peuple attache encore instinctivement à la fonction présidentielle - cette "monarchie républicaine" - interdit, en effet, la familiarité, les "petites blagues" et plus encore la vulgarité des attitudes et des propos.

L'ombre immense du général de Gaulle, telle la statue du Commandeur, n'a pas fini de hanter nos mémoires et nos nostalgies !



 ________________________________

(1)  "Une société postlittéraire est une société posthistorique. Et, en France, si la littérature a toujours été entachée de politique, la politique, elle, a toujours été enluminée de littérature. Nous avons, d'un côté, une tradition qui va de Chateaubriand à Malraux, celle de la littérature dite politique, et, de l'autre, un fil qui court de Saint-Just jusqu'à de Gaulle - c'est-à-dire : des écrivains. Si la France est quelque chose comme une nation, c'est-à-dire un peuple singularisé par une histoire, c'est parce qu'elle fut une littérature. Aujourd'hui, elle ne l'est plus qu'à la marge. A la fois du fait des classes dirigeantes devenues massivement illettrées ... Mais du fait aussi de l'écosystème : nous sommes passés de la graphosphère à la vidéosphère; et la culture visuelle a remplacé la culture littéraire. La France, où l'homme de lettres et l'homme d'action se sont toujours donné la main, a été la plus atteinte, la plus blessée par ce changement climatique." in revue "Marianne" n° 964, p. 70.

mardi 13 octobre 2015

La décision morale




















"Le temporel est le lieu de la décision morale. Mais pour celui qui croit que le Dieu vivant est activement présent dans sa liberté, la décision morale est décision mystique.
Le temporel, c'est le monde où se déploie notre activité d'hommes libres : personnes, choses, événements, situations. Or les personnes sont toujours engagées dans des situations (famille, métier, patrie) et aux prises avec des événements (familiaux, professionnels, politiques). Envisager les personnes indépendamment des situations et des événements qui conditionnent leur histoire, c'est les transformer en abstractions proprement in-humaines.
Les situations et les événements mettent en cause des valeurs (justice, honnêteté, vérité, fraternité, liberté). Le monde - le temporel - n'est pas une somme de faits (paix, guerre, grève) qui ne seraient que faits. Telle grève est juste ou injuste. Telle paix est acquise au prix de la lâcheté. Telle situation confortable est le fruit d'une ponction malhonnête sur le revenu national ou international. Telle organisation professionnelle ne fait pas droit au mérite des travailleurs.
Une décision morale est celle qui, provoquée par les faits (situations ou événements) se propose de faire triompher les valeurs (justice, honnêteté, vérité). Elle est donc en prise, directe ou indirecte, sur le temporel. Il n'est pas de décision morale qui ne soit une attitude concrète de la liberté affrontée au temporel. L'absence de décision est, elle aussi, le plus souvent une décision, tout comme l'inertie est  une force."

François VARILLON, L'humilité de Dieu, Paris, Le Centurion, 1974, pp. 147-148.

samedi 26 septembre 2015

Paternité et altérité







 "La paternité est la relation avec un étranger qui, tout en étant autrui, est moi ; la relation du moi avec un moi-même, qui est cependant étranger à moi. Le fils en effet n'est pas simplement mon oeuvre, comme un poème ou comme un objet fabriqué ; il n'est pas non plus ma propriété. Ni les catégories du pouvoir, ni celles de l'avoir ne peuvent indiquer la relation avec l'enfant. Ni la notion de cause, ni la notion de propriété ne permettent de saisir le fait de la fécondité. Je n'ai pas mon enfant ; je suis en quelque manière mon enfant. Seulement les mots "je suis" ont ici une signification différente de la signification éléatique ou platonicienne. Il y a une multiplicité et une transcendance dans ce verbe exister, une transcendance qui manque même aux analyses existentialistes les plus hardies. D'autre part, le fils n'est pas un événement quelconque qui m'arrive, comme, par exemple, ma tristesse, mon épreuve ou ma souffrance. C'est un moi, c'est une personne. Enfin, l'altérité du fils n'est pas celle d'un alter ego. La paternité n'est pas une sympathie par laquelle je peux me mettre à la place du fils. C'est par mon être que je suis mon fils et non pas par la sympathie.
(...)
La paternité n'est pas simplement un renouvellement du père dans le fils et sa confusion avec lui, elle est aussi l'extériorité du père par rapport au fils, un exister pluraliste. La fécondité du moi doit être appréciée à sa juste valeur ontologique, ce qui n'a encore jamais été fait jusqu'alors. Le fait qu'elle est une catégorie biologique ne neutralise en aucune façon le paradoxe de sa signification, même psychologique.
(...)
... l'altérité n'est pas purement et simplement l'existence d'une autre liberté à côté de la mienne. Sur celle-ci j'ai un pouvoir où elle m'est absolument étrangère, sans relation avec moi. La coexistence de plusieurs libertés est une multiplicité qui laisse intacte l'unité de chacune ; ou bien cette multiplicité s'unit en une volonté générale. La sexualité, la paternité et la mort introduisent dans l'existence une dualité qui concerne l'exister même de chaque sujet."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre, Paris, P.U.F., 1979, pp. 85-88.


 

vendredi 25 septembre 2015

Le mystère du féminin





















"La différence de sexes n'est pas (...) la dualité de deux termes complémentaires, car deux termes complémentaires supposent un tout préexistant. Or, dire que la dualité sexuelle suppose un tout, c'est d'avance poser l'amour comme fusion. Le pathétique de l'amour consiste dans une dualité insurmontable des êtres. C'est une relation avec ce qui se dérobe à jamais. La relation ne neutralise pas ipso facto l'altérité, mais la conserve. Le pathétique de la volupté est dans le fait d'être deux. L'autre en tant qu'autre n'est pas ici un objet qui devient nôtre ou qui devient nous ; il se retire au contraire dans son mystère. Ce mystère du féminin - du féminin, autre essentiellement - ne se réfère pas non plus à quelque romantique notion de la femme mystérieuse, inconnue ou méconnue. Si, bien entendu, pour soutenir la thèse de la position exceptionnelle du féminin dans l'économie de l'être, je me réfère volontiers aux grands thèmes de Goethe ou de Dante, à Béatrice et à l'Ewig Weibliches, au culte de la Femme dans la chevalerie et dans la société moderne (qui ne s'explique certainement pas uniquement par la nécessité de prêter main-forte au sexe faible), si, d'une manière plus précise, je pense aux pages admirablement hardies de Léon Bloy, dans ses Lettres à sa Fiancée, je ne veux pas ignorer les prétentions légitimes du féminisme qui supposent tout l'acquis de la civilisation. Je veux dire simplement que ce mystère ne doit pas être compris dans le sens éthéré d'une certaine littérature ; que dans la matérialité la plus brutale, la plus éhontée ou la plus prosaïque de l'apparition du féminin, ni son mystère, ni sa pudeur ne sont abolis. La profanation n'est pas une négation du mystère, mais l'une des relations possibles avec lui."

Emmanuel LEVINAS, Le temps et l'autre, Paris, P.U.F., 1979, p. 78-79.

vendredi 26 juin 2015

L'intellectuel













"Je crois que l'intellectuel doit inquiéter ; qu'il doit témoigner de la misère du monde ; qu'il doit provoquer par son indépendance, se révolter contre toutes les formes d'oppression - qu'elles soient apparentes, ou latentes -, contre toutes les formes de manipulation ; qu'il doit mettre en doute les systèmes, les pouvoirs, avec leurs discours, et témoigner de leurs mensonges. C'est pourquoi l'intellectuel ne correspond à aucun rôle auquel on voulait le réduire. C'est pourquoi il ne doit correspondre avec aucune Histoire écrite par les vainqueurs. L'intellectuel ne doit pas "convenir", il doit toujours déranger, transgresser, il doit rester inclassable."

Vaclav HAVEL in Avant propos à Gabriel MARCEL, Le Mystère de l'Etre, Paris, Association Présence de Gabriel Marcel, 1997, p. IX.

dimanche 21 juin 2015

Le Message de la Genèse












 "Les récits de la Genèse nous invitent à réfléchir, tout d'abord, sur ce perpétuel effort de l'homme pour demander à la connaissance de faire de lui un dieu. Lorsque le Serpent affirme : "Vous serez comme des dieux", il formule une promesse et une prévision exaltantes que l'homme s'efforcera de réaliser au cours des entreprises d'où naît la trame de son histoire. La réalisation d'un tel programme passe par la consommation des fruits de l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, et non par celle des fruits de l'Arbre de Vie. Nous sommes ici en présence du Commencement d'où procèdent tous les débuts.
(...)
Les récits de la Genèse invitent à une lucidité critique, car ils nous parlent du premier homme et de la première femme découvrant qu'ils sont nus ; ils en éprouvent de la honte et tentent de s'habiller d'une feuille de figuier. Tout au long de son histoire, l'humanité n'a cessé de vouloir rendre cette feuille de figuier plus protectrice et efficace. Du port de vêtements, avec toute la pompe honorifique qui consacre les grandeurs d'établissement, à l'appareillage technique dont nous nous "revêtons" pour conférer à notre organisme des capacités et une puissance qui n'étaient pas originairement les siennes, nous n'avons cessé de parer et de protéger notre nudité. Mais, pour prestigieuses et exaltantes que soient nos entreprises en ce domaine, notre nudité originelle demeure sous les multiples masques derrière lesquels nous avons voulu la cacher : nous sommes nés et nous mourrons, en vain tentons-nous de nous persuader d'autre chose.
Dans ce geste du premier couple qui cherche à cacher sa nudité, se trouve en puissance l'histoire même de l'humanité ; celle-ci a demandé à ce simple geste, devenant toujours plus compliqué jusqu'à en devenir méconnaissable, de protéger une nudité constitutive et de transformer sa détresse en victoire. Telle est bien l'essence de ce geste, conséquence du "premier acte" : celui de la prise, celui par lequel Eve et Adam cueillirent, partagèrent et mangèrent le fruit de l'Arbre de la Connaissance. Il s'agit du premier acte, car, jusqu'"alors", l'un et l'autre étaient les créatures du Verbe et non celles de l'Action. Le geste de la prise substitue le Au commencement était l'Action, que le Faust de Goethe fera sien, au Au commencement était le Verbe ; l'homme se détourne ainsi de la mystérieuse beauté de la Création, il s'arrache aux racines originaires de l'existence et sombre dans la tentation du faire instaurateur de débuts. L'action amène l'homme à oublier de méditer sur la profondeur d'où surgit chaque ici et le conduit à regarder là-bas. C'est ainsi que nous avons des yeux et que nous ne voyons pas, que nous avons des oreilles et que nous n'entendons pas. Nous grimpons à l'Arbre du Savoir, nous en explorons toutes les branches, nous goûtons à tous ses fruits, nous en provoquons l'apparition de variétés nouvelles avec d'autant plus de fébrilité qu'elles nous laissent sur notre faim. Et nous restons déracinés. Tout comme le premier homme et la première femme, nous avons perdu le Paradis et sommes "sans patrie", comme le reconnaîtra Nietzsche. Cependant nous ne cessons de demander à l'action technique et à l'action politique de nous donner les moyens de reconstruire et de réenchanter le monde, sans voir que nous cherchons une thérapeutique dans la maladie elle-même et que nous attendons de l'Histoire le remède devant nous délivrer de notre histoire. L'Eternel a chassé Adam et Eve du Paradis, "car" eux-mêmes s'en étaient délibérément exclus. Tel est le Message que la Genèse nous donne à méditer."

Jean BRUN, L'Europe philosophe, Paris, Editions Stock, 1988, pp. 11 et
13-14.

dimanche 14 juin 2015

L' Europe ?















"La mondialisation dévastatrice apostrophe les intellectuels et les écrivains européens : remuez-vous, qu'est-ce que vous avez à dire ?"

Philippe SOLLERS in Julia KRISTEVA & Philippe SOLLERS, Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Paris, Fayard, 2015, p. 80.

lundi 25 mai 2015

Freedom of the press















"When the United States was founded, there was an understanding of the first amendment that it has a double function: it frees the producer of information from state control, but it also offers people the right to information. As a result, if you look at postwar laws, they were designed to yield an effective public subsidy to journals in an effort to try to provide the widest range of opinion, information, and so on. And that's a pretty sensible model. And it goes back to the conception of negative and positive liberty. You have only negative liberty, that is, freedom from external control, or you have positive liberty to fulfill your legitimate goals in life - in this case, gaining information. And that's a battle that's been fought for centuries. Right after the Second World War, in the United States, there was major debate and controversy about whether the media should serve this double function of giving both freedom from x amount of control - that was accepted across the board - and additionally, the function of providing the population with fulfilling its right to access a wide range of information or opinion. The first model, which is sometimes called corporate libertarianism, won out. The second model was abandoned. It's one of the reasons why the US only has extremely marginal national radio businesses compared to other countries. It relates to what you're asking - an alternative model is public support for the widest possible range of information and analysis and that should, I think, be a core part of a functioning democracy."

Noam CHOMSKY, Why the Internet hasn't freed our minds, Alternet, May 21, 2015.

samedi 23 mai 2015

De la diversité des cultures








 "On a tort, je crois, d'envisager la diversité des cultures sous l'angle de la différence. Car la différence renvoie à l'identité comme à son contraire et, par suite, à la revendication identitaire - on voit assez combien de faux débats s'ensuivent aujourd'hui. Considérer la diversité des cultures à partir de leurs différences conduit en effet à leur attribuer des traits spécifiques et les referme chacune sur une unité de principe, dont on constate aussitôt combien elle est hasardeuse. Car on sait que toute culture est plurielle autant qu'elle est singulière et qu'elle ne cesse elle-même de muter ; qu'elle est portée à la fois à s'homogénéiser et à s'hétérogénéiser, à se désidentifier comme à se réidentifier, à se conformer mais aussi à résister : à s'imposer en culture dominante mais, du coup, à susciter contre elle de la dissidence. Officielle et underground : du culturel ne se déploie toujours, et ne s'active, qu'entre les deux."


François JULLIEN, Les transformations silencieuses, Chantiers, I, Paris, Grasset et Fasquelle, 2009 et Le Livre de Poche, biblio essais, p. 30.

dimanche 17 mai 2015

Le réconfort de l'amour




















"C'est une lâcheté que de chercher auprès des gens qu'on aime (ou de désirer leur donner) un autre réconfort que celui que nous donnent les oeuvres d'art, qui nous aident du simple fait qu'elles existent. Aimer, être aimé, cela ne fait que rendre mutuellement cette existence plus concrète, plus constamment présente à l'esprit. Mais elle doit être présente comme la source des pensées, non comme leur objet. S'il y a lieu de désirer être compris, ce n'est pas pour soi, mais pour l'autre, afin d'exister pour lui.'

Simone WEIL, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, p. 74.

jeudi 30 avril 2015

Baltimore, etc.















"Dans le monde moderne... l'Absolu n'existe plus, et l'homme se trouve alors face à un autre semblable à lui tout en étant différent. Chaque "moi" représente pour l'autre "moi" un "non", un non-être : si l'autre-différent-de-moi est, comment puis-je être ?
... la découverte de l'autre, faite à l'époque moderne, a été la découverte du négatif, celle du "non" que la vraie altérité porte nécessairement en elle. L'homme moderne a vu d'abord la blessure et non la bénédiction de la rencontre avec l'autre. La réalité du moi et de l'autre-différent-de-moi n'a pas été associée au positif et au bonheur que l'autre peut me donner, mais au négatif, au non-être, au "non". L'enthousiasme face à la découverte de mon existence en tant que sujet (et, en effet, il s'agissait bien d'enthousiasme, d'un enthousiasme légitime, même, étant donné l'extrême importance de cette découverte) s'est accompagné, à l'époque moderne, de la peur que l'autre existe lui aussi. A l'instant même où l'homme moderne dit "je", il prononce le mot "tu" non sans peur, comme si le tu niait le moi ; et, lorsqu'il est contraint de s'adresser au tu, il fait tout pour ne pas le reconnaître comme son égal, pas plus qu'il ne le considère comme indispensable à son bonheur. La découverte de l'autre ne se transforme pas en un chemin vers la reconnaissance réciproque, mais inaugure une époque - et nous y sommes encore pleinement - où nous recherchons des échappatoires afin de ne pas croiser le regard de l'autre."

Luigino BRUNI, La blessure de la rencontre, Nouvelle Cité, 2014, p. 36-37.

lundi 27 avril 2015

Science, technique et humanisme












"D'abord, l'entendement concevrait "en vue du meilleur" ; puis s'investit la volonté pour imposer ce modèle à la réalité. Imposer, c'est-à-dire placer sur, comme pour décalquer, mais aussi y soumettre de force. Or cette modélisation, nous sommes tentés de l'étendre à tout, elle dont le principe est la science ; car on sait bien que la science (européenne, du moins la science classique) n'est elle-même qu'une vaste entreprise de modélisation (et d'abord de mathématisation), dont la technique, comme application pratique, en transformant matériellement le monde, est venue attester l'efficacité.
La question sera donc de se demander si ce qui a si bien réussi du point de vue de la technique, en nous rendant maîtres de la nature, vaut également pour la gestion des situations et des rapports humains. Ou, en reprenant le partage établi par les Grecs : cette efficacité du modèle que nous constatons au niveau de la production (poiesis) peut-elle valoir aussi dans le domaine de l'action, celui de la praxis - dans l'ordre, comme dit Aristote, non plus de ce qu'on "fabrique", mais de ce qu'on "accomplit" ? Car on a beau avoir distingué les deux, on n'en a peut-être pas moins copié l'un sur l'autre (et bien sûr l'action sur la production) : même quand les "choses" deviennent les affaires humaines, on n'en aimerait pas moins demeurer dans la rassurante position de "techniciens" - artisans ou démiurges. Or nous savons bien, et Aristote est le premier à le reconnaître, que si la science peut imposer sa rigueur aux choses, en en pensant la nécessité, d'où résultera l'efficacité technique, notre action, quant à elle, s'inscrit sur fond d'indétermination ; elle ne saurait éliminer la contingence et sa particularité résiste à la généralité de la loi : elle ne saurait se ranger, par conséquent, dans le simple prolongement de la science."

François JULLIEN, Traité de l'efficacité, Paris, Grasset & Fasquelle, 1996 ; "Le livre de Poche, "biblio essais", pp. 18-19.

***

"La technique est la nature sans l'homme, la nature abstraite, réduite à elle-même, rendue à elle-même, s'exaltant et s'exprimant elle-même, son autodéveloppement, de telle sorte que toutes les virtualités et potentialités incluses en elle doivent être actualisées, pour elles et pour ce qu'elles sont, pour l'amour d'elles-mêmes, pour que soit fait tout ce qui peut être fait, c'est-à-dire tout ce que la nature pourra devenir. Il s'agit de fabriquer de l'or, d'aller sur la lune, de construire des missiles capables de s'autodiriger, de s'autosurveiller avant de décider eux-mêmes du moment de leur destruction - et de la nôtre. La technique est l'alchimie ; elle est l'auto-accomplissement de la nature en lieu et place de l'auto-accomplissement de la vie que nous sommes. Elle est la barbarie, la nouvelle barbarie de notre temps, en lieu et place de la culture. En tant qu'elle met hors jeu la vie, ses prescriptions et ses régulations, elle n'est pas seulement la barbarie sous sa forme extrême et la plus inhumaine qu'il ait été donné à l'homme de connaître, elle est la folie."

Michel HENRY, La barbarie, op. cit., pp. 94-95.

dimanche 26 avril 2015

Une économie de l'argent
















"On s'approche de l'essentiel quand, avec Marx, on est capable de reconnaître l'inversion de la téléologie vitale qui s'est produite à la fin du XVIII° et au XIX° siècle lorsque la production des biens de consommation qui caractérise toute société a cessé d'être dirigée par et vers ceux-ci, vers les "valeurs d'usage", pour viser désormais l'obtention et l'accroissement de la valeur d'échange, c'est-à-dire de l'argent. Quand la production est devenue économique, quand il s'est agi de produire de l'argent, c'est-à-dire une réalité économique, en lieu et place des biens utiles à la vie et désignés par elle, la face du monde en effet a été changée."

Michel HENRY, La barbarie, Grasset et Fasquelle, 1987 et PUF, Collec. "Quadrige", 2008, pp. 86-87.

samedi 25 avril 2015

Manual labor vs computerized work














 "Part of the trouble ... is that we have lost our respect for honest manual labor. We think of "creative" work as a series of abstract mental operations performed in an office, preferably with the aid of computers, not as the production of food, shelter, and other necessities. The thinking classes are fatally removed from the physical side of life - hence their feeble attempt to compensate by embracing a strenuous regimen of gratuitous exercise. Their only relation to productive labor is that of consumers. They have no experience of making anything substantial or enduring. They live in a world of abstractions and images, a simulated world that consists of computerized models of reality - "hyperreality", as it has been called - as distinguished from the palpable, immediate, physical reality inhabited by ordinary men and women. Their belief in the "social construction of reality" - the central dogma of postmodernist thought - reflects the experience of living in an artificial environment from which everything that resists human control (unavoidably, everything familiar and reassuring as well) has been rigorously excluded. Control has become their obsession. In their drive to insulate themselves against risk and contingency - against the unpredictable hazards that afflict human life  the thinking classes have seceded not just from the common world around them but from reality itself."

Christopher LASCH, The revolt of the elites, the Estate of Christopher Lasch (1995) and Norton paperback, 1996, p. 20.

mardi 21 avril 2015

Le mystère de l'art
















"L'art est la représentation de la vie. C'est parce que la vie, de par son essence et la volonté de son être le plus intime, ne s'ex-pose jamais ni ne se dis-pose dans le Dimensional extatique de la phénoménalité, soit dans l'apparence d'un monde, qu'elle ne peut exhiber en celui-ci sa réalité propre, mais seulement se représenter en lui, sous la forme d'une représentation irréelle, d'une "simple représentation". Voilà pourquoi l'art fait appel à l'imagination qui est la faculté de se représenter une chose en son absence, parce que, comme représentation de la vie, il ne peut en effet la donner que comme absente, comme cet ens imaginarium en lequel elle se projette, qui vaut pour elle, qui apparaît comme de la vie mais qui n'est jamais, dans cette apparition selon laquelle il s'offre à nous et dans le contenu manifeste de cette apparition, la propre apparition de la vie elle-même, à savoir son autorévélation dans la sphère d'intériorité radicale de la subjectivité absolue.
L'irréalité de l'art est donc de principe, elle tient à ce que la vie qui s'affirme indéfiniment elle-même, n'étant rien du monde, ne peut le faire en lui mais seulement au-delà de lui, comme ce qui le nie et le dépasse. Voilà pourquoi l'objet esthétique ne se confond pas avec son support matériel, parce qu'il est cette forme imaginaire au double sens qui vient d'être reconnu comme négation dans l'objectivité de l'objectivité elle-même, comme représentation de la vie. Voilà pourquoi, enfin, toute oeuvre d'art se propose à nous comme une énigme, un mystère plein de sens, parce que, par la racine de son être, elle renvoie, à travers ce qui est là, à une absence essentielle dont nous savons cependant, par ailleurs, ce qu'elle est, en tant que nous le sommes nous-mêmes, en tant que nous non plus nous ne sommes rien du monde, en tant que nous sommes des vivants."

Michel HENRY, La barbarie, Paris, Editions Grasset et Fasquelle, 1987 et PUF, Collection "Quadrige", pp. 66-67.

samedi 28 mars 2015

Le bien commun (commonwealth)

 La pensée du jour :

"Je suis convaincu que les peuples vont de l'avant lorsque leur culture civile les amène à interpréter le "commun" comme ce qui est "à nous" et qu'ils régressent lorsqu'ils envisagent ce qui est "à tous" comme n'appartenant "à personne".

Luigino BRUNI, La blessure de la rencontre, Paris, Nouvelle Cité, 2014 pour la traduction française, p. 30.

vendredi 27 mars 2015

The Wire



 L'entretien entre le Président Obama et David Simon, réalisateur de la série HBO "The Wire" :

https://youtu.be/xWY79JCfhjw

mercredi 25 février 2015

Les monstres




















"Il y a en ce moment des milliers de jeunes êtres tentés par le désespoir, et qui n'en savent rien. Car on compte plus d'une espèce de désespoir, et la pire n'est pas celle qui fait mal. Le vrai désespoir ne se reconnaît pas plus à l'angoisse que certaines maladies mortelles à la fièvre, ou à quelque autre symptôme impressionnant. La plus dangereuse manière de désespérer, c'est de perdre l'espoir, comme on perd le sommeil ou l'appétit. Vous me direz que cela ne vaut peut-être pas vraiment la peine de se faire sauter la cervelle ? Hélas! je le pense comme vous.
Il y a des millions de jeunes êtres  - leur nombre s'accroît tous les jours  - qui n'ont plus d'autre ressource pour se tenir debout que le mépris, mais il en est du mépris comme du désespoir. Qui sent toujours au coeur une certaine morsure ne sait pas ce que c'est que le mépris. Heureux qui peut encore haïr ! Le véritable mépris, c'est de n'estimer rien.
Il est fou de dire que la jeunesse se défend d'elle-même contre le désespoir et le mépris, que ce sont là des maladies de vieillards. Ce ne sont pas des maladies de vieillards, mais elles sont la plaie d'une société stérilisée par l'esprit de vieillesse, et qui n'offre plus aux jeunes êtres qu'une subsistance comparable à celle qu'un troupeau affamé tire du sable et des pierres, dans un pays sans eau.
Le désespoir et le mépris - mais à quoi bon décidément les distinguer l'un de l'autre, le mépris n'est qu'une forme du désespoir - sont des maladies guérissables dans l'âge mûr, et qui ne présentent guère plus de gravité chez les vieillards que leur habituelle bronchite chronique, mais elles sont impitoyables aux jeunes êtres. Les hommes d'Etat me répondraient qu'ils s'en fichent, que les jeunes êtres doivent se tirer de là tout seuls et que les statistiques prouvent d'ailleurs qu'ils n'en meurent pas. Plût à Dieu, si j'ose dire, qu'ils en mourussent ! La civilisation ne risquerait pas de s'écrouler demain sous l'assaut de monstres à l'aspect très ordinaire, mais qui n'en seront pas moins des monstres, parce qu'ils n'auront pas eu d'enfance, qu'ils l'auront refoulée ou ravalée par force, faute d'emploi, qu'ils porteront au plus profond de leurs entrailles ce cadavre précoce, ce foetus desséché avant même d'avoir déplié ses fragiles paupières. Nous avons connu ces monstres, le monde a été la proie d'enfants désespérés, d'enfants perdus. S'il est vrai que l'homme de génie est celui auquel il est donné de réaliser un rêve d'enfant, ces monstres étaient vraiment des génies, d'affreux génies, plus sagaces et plus malfaisants qu'aucun de ceux des légendes orientales. Le monde a retenti de leur rire cruel, ils ont joué avec le monde comme les enfants avec un crapaud, ils lui ont scié les pattes, crevé les yeux, vidé le ventre, et ils l'ont regardé, tout fumant de douleur, se traîner dans la poussière en se poussant les uns les autres avec de grands cris de joie, sous un soleil aussi dur que leurs rires, jusqu'à ce que la gerbe de balles les ait couchés toujours riant et mordant la terre."

Georges BERNANOS, Les monstres in Essais et écrits de combat II, Paris, Gallimard, 1991, p. 1139, collection "Bibliothèque de la Pléiade".


mardi 24 février 2015

Tolérance

 La pensée du jour :

"La tolérance est au fond la négation d'une négation, c'est une contre-intolérance ; il me paraît difficile que la tolérance se manifeste avant l'intolérance ; elle n'est pas primitive ; elle est dans l'action ce que la réflexion est dans l'ordre de la pensée. De toutes manières, elle est donc inconcevable sans une certaine puissance qui la soutient et à laquelle elle est comme attachée ; plus elle est liée à un état de faiblesse, moins elle est elle-même, moins elle est tolérance."

Gabriel MARCEL, Essai de philosophie concrète (Du refus à l'invocation), Paris, Gallimard, 1940.  Collection "idées", p. 311.

samedi 14 février 2015

Habermas sur la laïcité








 "Le noyau dur des chrétiens "recommençants" se caractérise par une manière de penser fortement marquée par un fondamentalisme fondé sur une interprétation littérale des Ecritures saintes. Une telle tournure d'esprit - qu'elle se manifeste sous sa forme islamiste, chrétienne, juive ou hindouiste importe peu - heurte de front les convictions de la modernité. Sur le plan polititque, les conflits éclatent à propos de la neutralité du pouvoir étatique par rapport aux visions du monde, c'est-à-dire de l'égale liberté religieuse pour tous, en même temps qu'à propos de l'émancipation de la science vis-à-vis de toute autorité religieuse. Des conflits de cette nature ont dominé une bonne part de l'histoire moderne européenne ; non seulement ils se répètent actuellement entre le monde occidental et le monde musulman, mais aussi, à l'intérieur même de la société libérale, entre groupes militants de citoyens religieux et de citoyens laïcistes. Nous pouvons considérer ces conflits soit comme des luttes de pouvoir entre la puissance étatique et les mouvements religieux, soit comme des affrontements entre des convictions laïques et des convictions religieuses.

Du point de vue de la politique du pouvoir, l'Etat, neutre par rapport aux visions du monde,  peut s'accommoder de ce que les communautés religieuses consentent simplement à s'adapter à une liberté religieuse et scientifique imposée et garantie par le droit. Ainsi, par exemple, on dira que l'Eglise catholique avant Vatican II s'était adaptée de cette manière. Mais, pour des raisons qui vont bien au-delà de l'instabilité que peut provoquer un arrangement obtenu sous la contrainte, l'Etat libéral ne peut se satisfaire d'un tel modus vivendi. En effet, en tant qu'Etat de droit démocratique, il dépend d'une légitimation enracinée dans des convictions.

Pour obtenir cette légitimation, il doit s'appuyer sur des raisons qui, au sein d'une société pluraliste, peuvent être de la même manière acceptées par des citoyens non croyants et croyants, quelle que soit leur vision du monde ou leur religion. L'Etat constitutionnel doit non seulement agir de façon neutre par rapport aux visions du monde, mais également reposer sur des fondements normatifs pouvant être justifiés au moyen de raisons elles aussi neutres par rapport aux visions du monde - c'est-à-dire postmétaphysiques. Or, face à une telle exigence normative, les communautés religieuses peuvent difficilement rester muettes. C'est pourquoi intervient, ici, le processus d'apprentissage complémentaire dans lequel les deux parties, laïque et religieuse, s'impliquent mutuellement.

Au lieu de s'adapter contre son gré à des contraintes imposées de l'extérieur, la religion doit accepter de reconnaître, à partir de raisons qui lui sont propres, la neutralité de l'Etat par rapport aux visions du monde, les mêmes libertés pour toutes les communautés religieuses et l'indépendance des sciences institutionnalisées. C'est un pas considérable par rapport aux conséquences qu'il entraîne. En effet, cela signifie que, non seulement la violence politique et la contrainte morale par imposition de vérités religieuses sont désavouées, mais aussi que, confrontée à la nécessité de mettre en relation ses propres vérités de foi - tant avec celles professées par des puissances concurrentes dans le domaine de la foi, qu'avec le monopole des sciences sur la production de la connaissance du monde -, la conscience religieuse y parvient désormais par la réflexion.

Jürgen HABERMAS, L'espace public et la religion in revue "Etudes", Octobre 2008, pp. 342-343.

jeudi 12 février 2015

Education : Attention école !











"Les actes des générations montantes peuvent rendre lumineux le morne visage de la terre des hommes, comme ils peuvent l'assombrir. Il n'en est pas autrement de l'éducation : si elle se redresse enfin, si elle est là, elle pourra soutenir dans le coeur de ceux qui accomplissent ces actes la force dispensatrice de lumière. Combien le pourra-t-elle ? - Nous ne le devinerons pas, nous ne l'apprendrons qu'en agissant."

Martin BUBER, La vie en dialogue, Paris, Aubier-Montaigne, p. 222.


mardi 13 janvier 2015

Conformisme








"La réaction de révolte contre la société au cours de laquelle Rousseau et les romantiques découvrirent l'intimité était dirigée avant tout contre le nivellement social, ce que nous appellerions aujourd'hui le conformisme inhérent à toute société. Il importe de noter que cette révolte se produisit avant que le principe d'égalité, que depuis Tocqueville nous jugeons responsable du conformisme, ait eu le temps de s'imposer dans la vie sociale ou dans le domaine politique. A cet égard, il importe peu qu'une nation soit faite d'égaux ou de non-égaux, car la société exige toujours que ses membres agissent comme s'ils appartenaient à une seule énorme famille où tous auraient les mêmes opinions et les mêmes intérêts. Avant la désintégration de la famille, cette communauté d'intérêts et d'opinions était représentée par le père de famille qui régnait conformément à cette communauté et prévenait toute désunion dans la maisonnée. La coïncidence frappante entre l'avènement de la société et le déclin de la famille indique clairement qu'en fait la cellule familiale s'est résorbée dans des groupements sociaux correspondants. A l'intérieur de ces groupements, l'égalité, bien loin d'être une parité, n'évoque rien tant que l'égalité des membres d'une famille face au despotisme du père, avec cette différence que dans la société, où le nombre suffit à renforcer formidablement la puissance naturelle de l'intérêt commun et de l'opinion unanime, on a pu éventuellement se dispenser de l'autorité réellement exercée par un homme représentant cet intérêt, cette opinion correcte. Le phénomène du conformisme est caractéristique de cette dernière étape de l'évolution."

Hannah ARENDT, Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961 et 1983 et Pocket, pp. 78-79.

lundi 29 décembre 2014

Saint François










"Je crus entendre François tout proche me murmurer à l'oreille : "Sois plein d'étonnement et de gratitude, car quelque chose est arrivé. Quoi donc ? Cet univers même, et au sein de cet univers, la vie, et au sein de cette vie, nous les humains. Nous sommes parce que Dieu est. Qu'Il soit béni, que nous le soyons aussi. Que devient-Il si nous échouons ?" Puis : "Tout est appel, tout est signe. Apprenons à le capter, à y répondre. Car répondre à l'appel qui vient du plus loin, au signe qui vient du plus profond, c'est le sûr moyen de nous extraire de notre vain orgueil et, ce faisant, de donner plein sens à notre existence d'ici."

François CHENG, Assise, Une rencontre inattendue, Paris, Albin Michel, 2014, pp. 23-24.


samedi 27 décembre 2014

Liberté








 



"A people without history
Is not redeemed from time, for history is a pattern
Of timeless moments."
T.S. ELIOT (1)
*
 « … dans l’état présent de l’Histoire, toute écriture politique ne peut que confirmer un univers policier, de même toute écriture intellectuelle ne peut qu’instituer une para-littérature, qui n’ose plus dire son nom. L’impasse de ces écritures est donc totale, elles ne peuvent renvoyer qu’à une complicité ou à une impuissance, c’est-à-dire, de toutes manières, à une aliénation. » 
Roland BARTHES (2)
***
Qu’on la nomme « pensée unique », « bien pensance », « idéologie dominante » voire « police de la pensée », il y a belle lurette qu’une certaine doxa politico-médiatique s’est imposée à notre pays. De puissants intérêts économiques secondés par des intellectuels (dont certains - comble du cynisme - vont jusqu’à revendiquer l’héritage théorique d’Antonio Gramsci !) s’emploient à décourager toute pensée critique.

Tout récemment, l’éviction du journaliste Eric Zemmour de la chaîne i-Télé où il débattait avec Nicolas Domenach nous en a fourni – malgré quelques protestations vite escamotées de personnalités non-conformistes comme Jean-François Kahn et Michel Onfray (3)-, une frappante illustration.
Il apparaît clairement que le conditionnement des esprits est une entreprise capable de balayer les objections les mieux fondées. 

On pouvait encore nourrir quelque espoir lorsque un Pascal Boniface, par exemple, écrivait, il y a seulement quatre ans :

« Je sais que les Français sont beaucoup moins ignorants ou incapables de se faire un jugement que ne le pense, avec mépris, la « France d’en haut ». Le public n’est pas dupe. Il est plus sévère avec les « faussaires » que ne le sont les élites. Le mensonge n’est pas  nécessaire et il est contre-productif (4). »

Aujourd’hui ; nous ne sommes plus très loin de l’univers orwellien de « 1984 » quand certains politiques, à l’unisson de quelque 42 % de Français, paraît- il (5), se disent partisans d’une limitation de la liberté d’expression …

Roland Barthes avait vu juste lorsqu’il écrivait, en 1953 :

« … le pouvoir ou l’ombre du pouvoir finit toujours par instituer une écriture axiologique, où le trajet qui sépare ordinairement le fait de la valeur, est supprimé dans l’espace même du mot, donné à la fois comme description et comme jugement (6)."

L’éviction d’Eric Zemmour reste pourtant anecdotique au vu des événements révoltants qui l’ont suivie lors de l’odieux attentat contre « Charlie Hebdo ». Car, hélas, nombreux sont ceux qui en veulent à l’âme de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur. J’écris « l’âme de la France », car je ne peux m’empêcher d’évoquer les propos glaçants que Vercors prêtait aux « amis » de von Ebrennac dans Le silence de la mer :

« Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger (7). C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! (8) »

L’école est en faillite lorsqu’elle échoue à transmettre les savoirs fondamentaux et les valeurs de la République. Les médias manquent à leur rôle quand, aux heures de grande écoute, les écrans de télévisions sont livrés à l’insignifiance : aux jeux, aux séries américaines, aux sit-coms, quand ce n’est pas aux « humoristes » et à leurs vulgarités.

Qui s’étonne encore qu’aient entièrement disparu des rayons des librairies (je pense notamment au grand diffuseur de la culture qu’est censée être la FNAC !) tous les représentants de la philosophie spiritualiste française : Maurice Blondel, Auguste Valensin, Jacques Maritain, René Le Senne, Louis Lavelle, Gabriel Marcel, Gabriel Madinier, Jean Lacroix, Emmanuel Mounier, Maurice Nédoncelle, Jeanne Hersh, Xavier Tilliette, etc. qui, au siècle passé, firent tant pour le rayonnement de la culture française au-delà de nos frontières ? Désormais, on chercherait vainement leurs ouvrages ailleurs que chez les bouquinistes ou dans quelques bibliothèques universitaires spécialisées…

Trop souvent ne trouvent grâce aux yeux de beaucoup que les adeptes du scepticisme et de la dérision, du matérialisme ou de l’hédonisme contemporains

Ainsi s’étiole et se dissout l’âme de la France.


(1) T.S. ELIOT, Four Quartets in The Complete Poems and Plays 1909-1950, New York, Harcourt, Brace and company, 1952, p. 144.
(2) Roland BARTHES, Le degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953 et 1964.
(3) Voir « Le Figaro », 21 et 22 décembre 2014.
(4) Pascal BONIFACE, Les intellectuels faussaires, Paris, Jean-Claude Gawsewitch, 2011.
(5) Voir le sondage effectué par le Journal du Dimanche du 18 janvier 2015.
(6) Roland BARTHES, op. cit.
(7) C’est moi qui souligne.
(8)VERCORS, Le silence de la mer, Paris, Editions de Minuit, 1942.
 J’ai longuement travaillé avec mes étudiants sur cette nouvelle que je tiens pour l’un des chefs-d’œuvres  de la littérature française de tous les temps.