samedi 22 novembre 2008



















La pensée du jour :

"...women and fiction remain, so far as I am concerned, unsolved problems."

Virginia WOOLF, A Room of One's Own.

mardi 11 novembre 2008

















La pensée du jour :

"L'art est uniquement un facteur de purification. Il n'affirme rien. Il est la servante du contentement silencieux, qui n'est essentiel qu'à la joie et à l'amour."

Lawrence DURRELL, Cléa.

lundi 10 novembre 2008

« …keep the devil way down in the hole [1] »








The Wire” [2], une série télévisée américaine dont la diffusion en France reste encore confidentielle, résume à elle seule tous les défis auxquels le président Obama se trouve aujourd’hui confronté.
Conçue et réalisée par un ancien journaliste du Baltimore Sun, David Simon, elle récapitule tous les problèmes d’une Amérique dont le « rêve » a pris, durant les huit années de la présidence Bush, des allures de cauchemar.
Au fil des cinq saisons qui rythment le déroulement d’une enquête policière à rebondissements, cette série aborde successivement les redoutables questions que les Etats-Unis et son nouveau président doivent sans plus tarder s’atteler à traiter pour que le pays retrouve au plus vite cohésion sociale à l’intérieur et, à l’extérieur, prestige et leadership moral.
Se fondant sur l’intime connaissance d’un microcosme américain – en l’occurrence la ville de Baltimore – acquise au cours de sa longue carrière de journaliste au Sun, David Simon brosse un tableau on ne peut plus réaliste des cinq fléaux capitaux dont souffre à ses yeux l’Amérique des années 2000 :

- la drogue et la délinquance qui lui est liée (il s’agit ici des quartiers ouest, les plus pauvres de Baltimore)
- la désindustrialisation et la montée du chômage qu’elle entraîne en raison, notamment, des délocalisations (la saison deux met en scène le quotidien des dockers de Baltimore dans un port en déclin)
- la corruption et l’incompétence de certaines administrations comme de nombreux responsables politiques (c’est le corps de la police, le maire de Baltimore ainsi qu'un sénateur du Maryland qui font, dans cette fiction, les frais de la critique)
- la faillite du système éducatif (illustrée par le désarroi de trois adolescents de la communauté noire, marginalisée)
- la démission des médias – notamment de la presse écrite – qui, cédant à un sensationnalisme racoleur, ont renoncé à leur rôle de veilleurs et ont choisi délibérément de faire silence sur les vrais problèmes, aveuglant ainsi le public sur la montée des périls (c’est le conflit entre deux conceptions opposées du journalisme au sein de la rédaction du Baltimore Sun qui sert ici d’exemple)


Diffusée sur le câble (HBO) et en DVD, la série semble avoir été boudée par les médias dominants (NBC, ABC, CBS, Fox, etc.), sans doute peu séduits par l’image pour le moins dérangeante qu’elle donne de l’Amérique. Ceci explique sans doute le peu d’empressement des chaînes françaises qui, à l’instar de leurs homologues américaines, lui préfèrent des séries plus « politiquement correctes » telles que Desperate housewives ou Sex and the city

Peut-être convient-il aussi de ne pas fâcher l’Amérique en ces temps de rapprochement atlantiste sarkosien ni d’aggraver le sentiment anti-américain que l’on prête aux Français – mais que démentent toutes les enquêtes d’opinion réalisées en France sur la popularité du nouveau président Obama.

Au-delà de la qualité artistique incontestable de cette réalisation servie par de très bons acteurs, il s’agit du combat éternel entre le Bien et le Mal qui traverse tous les hommes et toutes les sociétés. Ce qui aurait pu n’être qu’une série policière de plus, sur fond d’étude de mœurs, acquiert ainsi une dimension proprement métaphysique. Une réussite.

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[1] « …enferme le démon au fin fond de l’abîme » (littéralement : maintiens le diable au plus profond du trou) : paroles et musique du générique.

[2] « The Wire » - en français « Sur écoute » - une série en cinq saisons produite par David Simon. Diffusion HBO, 2002-2008.

mercredi 5 novembre 2008

lundi 3 novembre 2008

Ineptie de la mode !

Des petits chiens dans les petits sacs des petites dames à menue cervelle jusqu’au Nobel de littérature, la mode exerce sur tous les aspects de la vie sa tyrannie dérisoire. Je m’étonne encore (à ma propre surprise…) des protestations courroucées que soulève dans Le Monde la libre opinion [1] d’un lecteur qui ose – l’iconoclaste ! – mettre en doute la pertinence du choix des Nobel.

A chacun son échelle de valeurs, dans les arts comme en morale, sans doute. L’époque est au relativisme, et c’est désormais libre-service au grand bazar de la modernité.

Est-il incongru pour autant de rappeler que ni Bernanos ni Malraux n’eurent le Nobel ?

Pas étonnant, dès lors, qu’en invoquant Gracq contre Le Clézio notre professeur « élitiste » (qu’on me pardonne ce gros mot) donnât à ses lecteurs des verges pour se faire battre !

[1] Le Monde daté 19-20 octobre 2008.

lundi 13 octobre 2008

Indécence
















« Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. »
Jean, 12, 8.
***

150 000 euros pour un déjeuner, 3 000 euros le couvert ! (Le Monde daté 12-13 octobre) Qui oserait imaginer un tel cynisme quand la faim, selon les statistiques de l’ONU, tue chaque année des millions d’êtres humains de par le monde?
Ce ne sont pas seulement les maîtres de la finance qu’il convient de stigmatiser, comme ne manquent pas de le faire les media toujours à la recherche de coupables qui nous exonéreraient de tout reproche, c’est notre inconscience et notre égoïsme d’hommes repus.

Citoyens responsables de nations démocratiques, nous avons, par notre vote, le pouvoir d’élire des dirigeants résolus à changer cette mauvaise donne et le devoir de leur fournir les moyens politiques d’y parvenir.

Si nous croyons à l’efficacité du politique, il reste que l’action la plus décidée, la mieux conçue, la plus rigoureusement exécutée ne saurait éradiquer au cœur de l’homme la soif de lucre ni l’avidité du gain.

Il ne nous reste qu’un seul chemin, celui qui nous mènerait à nous comprendre nous-mêmes et à nous laisser transformer de l’intérieur.

lundi 29 septembre 2008

La pensée du jour :

"L'idée de civilisation universelle n'est qu'un moyen hypocrite, utilisé par l'Occident pour imposer la science."

Jean Lacroix

jeudi 18 septembre 2008

La pensée du jour :


« …il y a bien des hommes et des femmes qui ont su et qui savent encore aujourd’hui que toute leur vie a valeur et sens seulement et exclusivement dans la mesure où elle est une réponse à cette même question : Aimes-tu ? (…) ils savent que leur vie, la vie humaine en général, a valeur et sens dans la mesure où elle est une réponse à cette question : Aimes-tu ? C’est seulement grâce à cette question que la vie vaut la peine d’être vécue. »

Jean-Paul II, Homélie à Notre-Dame de Paris, 30 mai 1980.

La visite du pape en France



















Lors de sa troisième visite en France, en 1986, Jean-Paul II avait lancé sa célèbre exhortation - qui résonnait un peu comme une admonestation : « France, souviens-toi de ton baptême ! »


Il est vrai que durant la première moitié du 20e siècle et jusqu’au concile Vatican II, la foi avait vu éclore dans notre pays une floraison de hérauts exceptionnels dont la voix portait bien au-delà de nos frontières. Que l’on songe à Bernanos, Bloy, Claudel, Mauriac, Péguy en littérature (pour ne rien dire d’écrivains de moindre stature mais dont l’influence ne fut pas négligeable tels Cayrol ou Cesbron). Des artistes, parmi les plus prestigieux, apportaient alors leur concours à la réalisation d’œuvres de foi, églises ou ornementations. Ainsi Le Corbusier à Ronchamp (Notre-Dame du Haut) et à l’Arbresle (Couvent Sainte Marie de la Tourette), Matisse à Vence (Chapelle Sainte Marie du Rosaire), Cocteau à Milly-la-Forêt (Chapelle Saint-Blaise-des-Simples) et à Villefranche-sur-Mer (Chapelle Saint Pierre), Chagall en divers lieux de culte et de mémoire telle la charmante église Notre-Dame de Toute Grâce du Plateau d’Assy à laquelle contribuèrent également Pierre Bonnard, Fernand Léger, Jean Lurçat, Germaine Richier, Georges Rouault, Henri Matisse, Georges Braque. Dans le champ spécifique de la théologie, les pères jésuites X-L. Dufour et F. Varillon ainsi que les cardinaux J. Daniélou et H. de Lubac, les pères M-D. Chenu et Y-M. Congar pour les Dominicains, furent des voix écoutées et respectées au-delà de l’hexagone. Au confluent de la science, de la philosophie et de la théologie, Pierre Teilhard de Chardin occupe toujours une place de premier plan. En philosophie, Maurice Blondel, Etienne Gilson, Louis Lavelle, Gaston Madinier, Gabriel Marcel, Jacques Maritain, Emmanuel Mounier, Maurice Nédoncelle, marquèrent de leur empreinte plusieurs générations. De grandes figures de la démocratie chrétienne tels Robert Schuman, père de la C.E.C.A., les gaullistes Edmond Michelet et Maurice Schumann prirent une part active, souvent décisive, à la construction de l’Europe. Dans l’action caritative (on dirait aujourd’hui : humanitaire) on ne peut oublier les émules modernes de Saint Vincent de Paul que furent l’abbé Pierre et le père Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, ni, aujourd’hui encore, Sœur Emmanuelle.


Non sans malice ni quelque délectation, la presse et les médias ont relevé les entorses à la laïcité que représenterait pour certains l’accueil réservé au pape par notre République et son Président. Je ne sais si Nicolas Sarkozy a lu Huntington [1], s’il lorgne une fois de plus vers les Etats-Unis avec l’espoir, comme on le prétend, de voir la France adopter une sorte de religion naturelle sur le modèle américain ou s’il est mû tout bonnement par une dévotion personnelle au pape et par ses propres convictions. Le fait est là, incontestable : la France a des racines chrétiennes.


Qui s’en offusque ? Le sénateur Mélanchon, par exemple, légitime, sincère et pugnace défenseur de la laïcité républicaine se hérisserait-il autant du fait que l’Arabie Saoudite a des racines musulmanes ou la Chine des racines confucéennes et bouddhistes ?


Héritière d’une foi qui bâtit ses cathédrales, la France devrait-elle rougir de ses racines chrétiennes et ne s’enorgueillir que de sa grande Révolution ? Ne pourrait-on pas plutôt se demander si, en prêtant davantage l’oreille aux sirènes du matérialisme qu’à la voix de Jean-Paul II, la « fille aînée de l’Eglise » ne serait pas en train de céder son fameux droit d’aînesse contre un plat de lentilles…

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[1] Samuel HUNTINGTON, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996.

dimanche 14 septembre 2008

Le déjeuner sur l'herbe...



















Après quelques semaines de vacances, je reprends mon blog.

Dans l’avion qui me ramène en France, je lis cette anecdote, sous la plume de Caitlin Flanagan [1] :

« Lorsque j’étais en cinquième, dans les écoles publiques de Berkeley (les premières écoles publiques du pays à avoir pratiqué l’intégration sans y avoir été contraintes par un jugement du tribunal), on m’a enseigné – dans le cadre d’un cours sur l’Histoire des Noirs – que le mot « pique-nique » avait pour origine l’époque des parties de lynchage, qu’il s’agissait de l’abréviation de « se faire » [2] un « nègre » [3] et d’une allusion au panier de victuailles que les femmes blanches avaient coutume de confectionner à l’intention de leur famille afin qu’elle puisse déjeuner tout en profitant du spectacle [4]. » (C’est moi qui traduis)


L’étymologie est, bien sûr, fantaisiste, comme s’empresse de le souligner Caitlin Flanagan :

« Il se trouve que je mentionnai cette histoire à un universitaire ami de mes parents qui en bafouilla d’indignation : le mot venait du français « piquer » et n’avait absolument rien à voir avec la pratique américaine du lynchage [5]. » (C’est moi qui traduis)

...Mais elle est révélatrice de la gêne qu’éprouvent encore certains devant une candidature qui reste dérangeante en cette année 2008 et que trahissent des procédés quasi déloyaux (heureusement relevés et condamnés par la presse !) comme ce prétendu « lapsus » qui transforme curieusement Obama en Oussama, ou cet empressement mis soudain à désigner le candidat démocrate par son second prénom : Hussein…

Espérons que la campagne saura ramener les Américains aux vraies questions qui se posent à leur grand pays et qui, comme chacun le sait dans le monde globalisé d’aujourd’hui, nous concernent tous.

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[1] Revue ATLANTIC, septembre 2008, p. 106.

[2] En anglais, « pick » signifie « choisir, ramasser ».

[3] En anglais, le terme « nigger » revêt une connotation nettement péjorative.

[4] "When I was a fifth-grader in the Berkeley public schools (the first school system in the nation to integrate without a court order), I was taught – as part of a two-year course in Black History – that the word picnic had derived from the days of lynching parties, that it stood for « pick a nigger » and for the basket lunches that white women would pack for their families to eat while they enjoyed the spectacle."

[5] "I happened to mention this to one of my parents’academic friend, who sputtered in outrage – the word had originated from the French verb piquer and had nothing to do with American lynching."

dimanche 27 juillet 2008

From her beacon-hand glows world-wide welcome...




















25 juillet 2008. Nous sommes à quelques mois des élections présidentielles américaines et le futur candidat démocrate, Barack Obama, fait aujourd’hui une escale politique à Paris.
C’est l’occasion pour « Le Monde » d’interroger ses lecteurs sur l’idée qu’ils se font du jeune sénateur de l’Illinois. Les propos d’une internaute, visiblement au fait des réalités de l’Amérique où elle réside actuellement, attirent mon attention : « Il serait inquiétant, écrit-elle, qu’un homme de 71 ans dirige une puissance mondiale dans un monde où plus de la moitié de l’humanité a moins de 20 ans. Qu’on le veuille ou non, son cadre de référence est d’une autre époque. »

Foin du « jeunisme », mais au-delà d’un engouement de surface – de ces toquades dont les Français sont coutumiers – et du rejet massif des politiques comme des méthodes de l’actuelle administration (on devrait dire, dans notre langue : gouvernement), l’attrait que suscite Barack Obama est en effet largement dû à sa jeunesse et à son « parler vrai ».

Pour nous autres, Européens, il est au moins rassurant de pouvoir à nouveau projeter sur un homme l’image de l’Amérique, à la fois mythique et réelle, qu’incarnèrent autrefois (après Abraham Lincoln…) John F. Kennedy et Martin Luther King.
N’oublions pas, cependant, que l’un comme l’autre furent broyés par l’impitoyable Moloch…

Qui, de Marx ou de Tocqueville, finira par avoir raison ?

jeudi 3 juillet 2008

Une femme libre














La « victoire » d’Ingrid Betancourt est la victoire de l’esprit.
Elle est donc, de ce fait, celle de l’humanité tout entière. Telle est la raison pour laquelle sa libération connaît un retentissement universel.
Ne soyons pas naïvement dupe des mots : si paradoxal que cela semble à dire et à entendre, sa « libération » n’en est une qu’en apparence. Car Ingrid, dans son humanité la plus réelle, a toujours été libre. Ingrid, l’indomptable, a toujours été libre en esprit.
Son âme tournée vers Dieu – comme en témoignait sa lettre si poignante et si douce, si apaisée et comme irradiée déjà de la grâce du pardon – n’a jamais craint. Elle n’a jamais renoncé, jamais cédé devant la méchanceté des hommes, ne s’est jamais courbée ni pliée, n’a jamais rompu.
Cette femme-là n’a connu d’autre crainte que la crainte de Dieu. Sa victoire est bien celle de l’esprit.

C’est dans son humanité qu’elle nous touche (ce qui, par contraste, expose aux yeux du monde l’inhumanité de ses geôliers), dans son amour et sa tendresse de mère, dans sa piété filiale, dans les mots d’un langage unique qu’elle sait offrir à chacun pour les exprimer. Ces mots que, dans l’absence et dans la douleur de la séparation imposée, elle a conservés vivants dans son cœur de fille, de mère, d’épouse et de sœur – dans son cœur de femme [1].
C’est parce qu’elle témoigne de notre propre enfermement, de notre emprisonnement dans les chaînes dont l’humanité cherche à se libérer [2] que la libération d’Ingrid Betancourt est notre libération à tous.

[1] Luc, 2, 51. « Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son cœur. »
[2] Paul, Rom. 8, 22. «
Nous le savons en effet, toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement. Et non pas elle seule; nous-mêmes qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l'attente de la rédemption de notre corps. »

lundi 30 juin 2008

La "roja" sur le pinacle

L’Espagne est championne d’Europe de football ! Ne boudons pas notre plaisir d’avoir vu à l’œuvre, tout au long du tournoi, une jeune équipe, hardie et pimpante. Elle nous a offert le spectacle du football que nous aimons : vif, intelligent, créatif et, pour cette raison, spectaculaire.
Tout comme l’équipe russe, elle nous a vite fait oublier les performances décevantes des Bleus – une équipe usée, au jeu convenu, aussi ennuyeuse que la Squadra et son football de tranchées, roublard et sans âme.
Nous retiendrons aussi la vaillance de l’équipe turque, son moral indestructible.

Ne boudons pas notre plaisir, donc. Mais ne soyons pas non plus naïfs au point d’oublier ce que j’appellerais volontiers la « fonction anesthésiante » de ces grandes manifestations sportives qui les apparente un peu aux jeux du cirque.
Est-ce pur hasard ou tout simplement pain béni pour la classe dirigeante européenne si les lauriers footballistiques viennent aujourd’hui ceindre le front des Espagnols comme pour les distraire de la crise la plus sévère qu’ait eu à affronter leur pays depuis son entrée dans l’Union (chômage en hausse vertigineuse, crise de l’immobilier, marasme économique) ?

Juste après le « non » irlandais, c’est au moment où le « miracle espagnol » a fait long feu que cette victoire fantas(ma)tique aux jeux vient opportunément détourner l’attention d’une Europe en panne, boudée par les peuples pour son impuissance à prendre en compte les préoccupations quotidiennes de ses citoyens.

dimanche 22 juin 2008

Combattre la banalité du mal














« Ce qui ruine le pessimisme fondamental des adeptes de la banalisation, c’est à la fois le spectacle de leur propre lâcheté, mais aussi, en contrepoint, l’ampleur des risques pris par les Justes, ces hommes qui n’attendaient rien, qui ne savaient pas ce qui allait se passer, mais qui n’en ont pas moins couru tous les dangers pour sauver des Juifs que, le plus souvent, ils ne connaissaient pas. Leurs actes prouvent que la banalité du mal n’existe pas. Leur mérite est immense, tout autant que notre dette à leur égard. En sauvant tel ou tel individu, ils ont témoigné de la grandeur de l’humanité. »

Simone Veil
, « Une vie ».

vendredi 13 juin 2008

Blacks, blancs, beurs













L’heure du sacro-saint « bac » approchant, si j’étais examinateur, je proposerais volontiers à la sagacité des « potaches » ce sujet sarkosien et post soixante-huitard :

« Les normes peuvent-elles être, d’une façon générale, autre chose que des consensus idéologiques dont les sciences humaines pourraient rendre compte ? » (Luc Ferry).

Après une année d’une pratique de la présidence qui se voulait marquée au sceau de l’authenticité personnelle – et semblait donc assumer pleinement la revendication d’autonomie de l’individu qui sous-tend l’individualisme contemporain –, Nicolas Sarkosy, sous la pression de l’opinion publique, s’est vu contraint de revenir à la pratique, instituée par ses prédécesseurs, d’une « monarchie républicaine » devenue la norme.

Instruit, sans doute, par l’expérience giscardienne, notre président connaît la sanction que le peuple (ultime souverain) ne manquerait pas d’infliger à celui qui s’écarterait par trop de cet équilibre (ce compromis ?) subtil entre les deux pôles monarchique et républicain (tout à la fois norme implicite et « précipité » de notre Histoire nationale) qu’incarnait indiscutablement de Gaulle et que les institutions de la Ve République ont consacré.

A la lumière de cet infléchissement imposé à la pratique présidentielle, on peut s’interroger sur l’évolution que pourraient connaître nos institutions sous l’effet des contradictions suscitées par la mondialisation.

Les Français, victimes d’une sorte de fatalité oedipienne et de cette méconnaissance qui entraîne aveuglement et répétition, seraient-ils, comme en 1789 et 1968, une nouvelle fois tentés de « tuer le père » (la VIe République que proposent certains n’étant qu’un retour à la IVe République et à l’impuissance du système des partis) ou bien ont-ils – le Président comme tous les autres citoyens – enfin subi la « castration symboligène » (Françoise Dolto) qui rend adulte en rendant au père sa fonction symbolique de représentant (et non pas origine !) de la Loi à laquelle tous sont soumis ?

En ces temps difficiles, c’est plus que jamais l’union de l’équipe France qui permettra à notre pays de tenir sa place dans la compétition internationale, non seulement au « foot » mais également dans le concert (hélas, très cacophonique !) des nations.

mardi 3 juin 2008

Un bel effort...

Comme pour démentir mon propos d'hier, Patrick Poivre d'Arvor présentait le soir même, sur TF1, une édition spéciale (consacrée à la faim dans le monde) d'un journal télévisé plus conforme à ce que tant de Français attendent d'une véritable et honnête information. Grâce lui en soit rendue, ainsi qu'aux journalistes de sa rédaction. Souhaitons seulement qu'il s'agisse là d'une initiative appelée à connaître de nouveaux développements...

lundi 2 juin 2008

Information ou désinformation ?












La pensée du jour :

“If the condition of man is to be progressively ameliorated, as we fondly hope and believe, education is to be the chief instrument in effecting it[1].” Thomas Jefferson à M. A. Jullien, 1818.



Les sociétés démocratiques – l’américaine au premier chef [2]– avaient fondé leur « utopie » sur la confiance qu’elles mettaient en l’éducation comme facteur d’émancipation et de progrès.

Le formidable essor des sciences et des techniques au cours des deux derniers siècles a fait apparaître de nouveaux et puissants moyens de diffusion de la connaissance, parmi lesquels la télévision occupe une place de premier plan.

Or, à quoi assistons-nous ?

Là-bas comme ici, ce merveilleux « canal » est journellement, à longueur d’écrans, détourné de ce qui devrait être sa mission première – et ceci pour servir des intérêts mercantiles et/ou participer à une vaste entreprise d’abrutissement collectif.

Loin de revendiquer le rôle insigne qui devrait leur revenir dans l’édification d’une société réellement démocratique composée de citoyens instruits et éclairés, les chaînes de télévision qui disposent des plus importants moyens financiers comme de la plus large audience ont pris le relais de ce que furent jadis les jeux du cirque comme instruments de conditionnement et de domination des masses.

Il n’est, pour s’en convaincre, que de regarder le journal quotidien de TF1 (la chaîne publique n’en est guère qu’un clone !). Qu’y voit-on, sinon une monotone succession de faits-divers franco-français et de compte rendus judiciaires (ah, ce goût français pour les plaideurs !) au sein de laquelle se glisse parfois, relevant du même penchant pour le voyeurisme, quelque nouvelle « made in USA ». Notons qu’il faut au moins une guerre, un « tsunami » ou un séisme comme celui que vient de connaître la Chine pour qu’un événement survenu ailleurs qu’en Occident semble offrir quelque intérêt…

Dans la présentation de ces « informations » (parmi lesquelles la part faite aux nouvelles du monde s’est ainsi réduite au fil des ans comme peau de chagrin) : aucune hiérarchisation, aucune mise en perspective, si bien que l’on a peine à croire qu’un tel saucissonnage, un tel salmigondis (ponctué, à intervalles réguliers, de transitions élaborées du genre : « revenons en France »…) ne relève pas d’une stratégie délibérée de désinformation.

Il serait question, paraît-il, de « rénover » le service public de l’audio-visuel, la « Commission Copé » s’apprêtant à présenter ses propositions. Las, ce qui filtre de ses délibérations concerne essentiellement la création. Quand s’intéressera-t-on aussi à l’information ?



[1] “Si la condition humaine doit progressivement s’améliorer, comme nous l’espérons et le croyons ardemment, c’est avant tout par le moyen de l’éducation que cela se fera.”

[2] "Although I do not, with some enthusiasts, believe that the human condition will ever advance to such a state of perfection as that there shall no longer be pain or vice in the world, yet I believe it susceptible of much improvement, and most of all in matters of government and religion; and that the diffusion of knowledge among the people is to be the instrument by which it is to be effected." Thomas Jefferson à Pierre Samuel Dupont de Nemours, 1816. ME 14:491 et encore : “I look to the diffusion of light and education as the resource most to be relied on for ameliorating the conditions, promoting the virtue and advancing the happiness of man.” Thomas Jefferson à Cornelius Camden Blatchly, 1822.

dimanche 1 juin 2008

Solidarités


L’interrogation du jour :
« …comment se fait-il que des penseurs, qui ne faisaient aucun crédit à l’individu, aient été les fourriers de l’individualisme contemporain ? » (Alain Finkielkraut)


 







Il n’est pas impossible que la nouvelle crise pétrolière, par les difficultés qu’elle entraîne pour tant de familles de part et d’autre de l’Atlantique, ait pour effet indirect de renforcer un sentiment de solidarité, déjà diffus en Occident, avec les populations souffrantes des pays pauvres.
Déjà, les épreuves inouïes infligées aux peuples riverains de l’Océan Indien par le « tsunami » de décembre 2004 avaient renforcé chez beaucoup la conscience de la communauté de destin qui lie les hommes comme jamais auparavant dans toute l’histoire de l’humanité.
L’étendue des désastres provoqués par l’ouragan Nargis en Birmanie et par le tremblement de terre du Sichuan en Chine vient confirmer que nul n’est à l’abri des caprices d’une nature dont l’homme, aveuglé par son « hybris » technico-scientifique, avait imprudemment cru s’affranchir.
A la lumière de ces événements terrifiants, les débats sur l’anti-humanisme de nos intellectuels (post) soixante-huitards paraissent illusoires. Bien sûr, les événements de mai 2008, pour autrement signifiants qu’ils aient été pour des millions d’êtres humains, n’empêcheront nullement la (profitable) floraison de livres commémoratifs des « événements » très « de chez nous »…
L’urgence, pourtant, demeure, que pointait Malraux avec toute la force de l’évidence lorsqu’il revendiquait : « …nous voulons retrouver l’homme partout où nous avons trouvé ce qui l’écrase[1]. »



[1] André MALRAUX, Les Voix du silence (quatrième partie, « La monnaie de l’absolu », VII), Gallimard, 1951.

mardi 27 mai 2008

Zéro de conduite ?














De retour des Etats-Unis, je suis atterré par le comportement des Français au volant. On a si souvent critiqué la violence de la société américaine – qui est bien réelle – en arguant notamment des épisodes récurrents de ces meurtres collectifs et aberrants (actes de « serial killers » ou de détraqués) dont Michael Moore nous a livré l’autopsie exemplaire dans «Bowling for Columbine», qu’il faut rendre justice à la prudence et à la courtoisie des conducteurs d’outre-Atlantique.

Je ne prétendrai certes pas que l’homme (ou la femme) américain est meilleur qu’un autre, mais force est de constater l’efficacité d’un système éducatif (et répressif !) qui épargne aux Américains l’hécatombe que nous tolérons sur nos routes.

Le comportement au volant de beaucoup de nos compatriotes est à l’image de la société que leurs parents leur ont léguée : un monde du chacun pour soi, de la débrouillardise et de la roublardise où l’autre n’a plus de visage.

Mais l’espérance toujours demeure – la petite fille Espérance… – et, comme depuis l’aube des temps, c’est la jeunesse qui l’incarne. Nous en voyons chaque jour les prémices, et il est rafraîchissant, dans notre monde où l’image est reine, de voir la générosité de jeunes collégiens et lycéens saluée par les médias. Cette « Palme d’or » qui honore le jury de Cannes et son président, Sean Penn, vaut reconnaissance symbolique et témoigne de cette espérance dont la jeunesse porte le flambeau.

dimanche 25 mai 2008

La pensée du jour :

"Le refus du réel est le dogme numéro un de notre temps."

René GIRARD

jeudi 22 mai 2008

Du silence, encore...



















La pensée du jour :

"La parole naît du silence. Nous en répondons. Hors d'elle, nous serions plongés dans les ténèbres, la chaleur de la vie nous quitterait et nous serions sourds à la voix qui touche au coeur : elle éclaire la nuit, réchauffe nos membres, est la source de tous nos discours. Elle est la douceur de l'Esprit ! Quand elle se fait entendre, elle brise le coeur de pierre et restaure le coeur de chair: le sang se remet à circuler dans le corps. Elle vient à bout de la violence : elle fait mourir la mort. Elle est Vie."

Denis VASSE, Inceste et jalousie, Paris, Seuil, 1995.

Diplomatie : entre idéal et realpolitik ?














Qu’il doit être difficile pour un homme politique responsable de naviguer entre le réel et l’idéal !

Quelle que soit leur bonne volonté et leur conviction profonde, les hommes se trouveront toujours confrontés à l’abîme infranchissable qui sépare la mystique de la politique. Que l’on évoque Péguy (« La morale de Kant a les mains pures, mais elle n’a pas de mains du tout ») ou Sartre (« Les mains sales »), le moment viendra toujours où il faudra choisir entre Dieu et César.

Choisir ? – Oui, s’il s’agit d’opter pour Dieu contre Mammon (l’argent asservit quand Dieu libère et enseigne le désir). Non, si l’on se soucie bien de l’homme charnel, de l’homme vivant, solidaire de communautés (politique, économique, sociale, culturelle, religieuse, familiale, etc.). Car si l’homme ne vit pas seulement de pain, il ne peut vivre non plus sans pain. Et c’est bien là que commencent ces droits de l’homme qui sont devenus l’alpha et l’oméga de la pensée politique contemporaine.

Qu’il faille se battre sur tous les fronts pour le respect de la dignité de la personne humaine, nul ne le contestera – c’est un devoir qui ne souffre aucune dérobade – et il faut savoir gré à un homme comme Bernard Kouchner non seulement de l’avoir compris mais encore de suivre avec constance (et en dépit des lazzis auquel s’expose l’honnête homme lorsqu’il choisit d’écouter sa conscience plutôt que ses « amis ») l’étroit chemin qui sinue entre l’idéal et le possible.

Puisse le « French doctor » maintenir le cap et rester sourd aux sirènes de la vanité qui égarent souvent les grands de ce monde !

vendredi 16 mai 2008

O.G.M. et autres poisons...




















Il est plutôt curieux, en ces temps où nombre de gens avalent, inhalent, boivent ou s’injectent quantité de substances toxiques (à commencer par certains médicaments psychotropes !), d’assister à tout ce remue-ménage autour des OGM.
Ceux qui en contestent l’innocuité peinent à en prouver la nocivité. Ceux qui en prônent la diffusion font aisément fi du principe de précaution. Le débat est, à l’évidence, biaisé et la controverse se nourrit d’arrière-pensées politiques.
Dans le même temps, l’alcool continue de faire en toute légalité des ravages (et de plus en plus parmi les jeunes) sans que personne n’ose s’attaquer résolument à ce fléau.
Des plateaux de télévision offrent même une tribune aux jérémiades d’une industrie hôtelière prétendument en crise (dans une France première destination touristique mondiale…) à qui le gouvernement a le front de vouloir imposer l’installation d’éthylotests dans certains établissements notoirement exposés. Il paraîtrait que les conséquences financières de cette mesure seraient telles, si elles n’étaient prises en charge par l’Etat, qu’elles acculeraient débits de boissons, bars, pubs et autres discothèques à la faillite !

On voit par là, une fois de plus, toute la difficulté qu’il y a dans notre pays à faire prévaloir le bien commun sur les intérêts particuliers.

Il en va ainsi dans tous les domaines, et l’on se prend à imaginer d’autres répliques au « séisme » du joli mois de mai. L’onde de choc que provoquerait cette fois la révolte des affamés, des bâillonnés, de tous les laissés-pour-compte de la planète se propagerait (qui sait ?) depuis la Birmanie, la Chine ou le Tibet et n’épargnerait pas notre monde impénitent.

Par chance, on n’en est pas là, à l’heure d’une mondialisation qu’on dit heureuse…

jeudi 15 mai 2008













La pensée du jour :

"Si tu ne donnes plus, tu n'as rien donné". Antoine de SAINT-EXUPERY, Citadelle.

Le silence














Quand s’avisera-t-on que l’une des causes principales de l’étourderie, de la superficialité, de l’irréflexion de nos contemporains n’est autre que le bruit ?

Partout le bruit : de l’inévitable tondeuse des pavillons de banlieue aux perceuses des bricoleurs du dimanche, des sonos ravageuses des « rave parties » au vacarme abrutissant des discothèques, des haut-parleurs criards des quinzaines commerciales aux musiques d’ambiance des supermarchés, des rugissements des « bécanes » gonflées aux grondements des avions par dessus nos têtes, des enceintes des cinémas aux téléviseurs beuglants des voisins sans gêne, sans oublier les autoradios « à donf », tout est fait pour détourner l’homme moderne de ce qui prédispose à la pensée, au recueillement : ce bien méconnu et devenu trop rare, cet aliment indispensable de l’âme qu’est le silence.
Car l’espace et le silence seront bientôt - s’ils ne le sont déjà - le luxe d’une infime minorité de privilégiés en ce siècle inégalitaire.

Que n’entendons-nous encore Pascal : « Il faut se tenir en silence autant qu’on peut, et ne s’entretenir que de Dieu, qu’on sait être la vérité » (Pensées) !

jeudi 17 avril 2008














La pensée du jour :

"... je crois que rien ni personne ne nous protège davantage des dieux que nous faisons que le dieu qui nous a faits."

Marie BALMARY

jeudi 10 avril 2008

La révolte des affamés

Si le commandement « Tu ne tueras point » revêt un caractère absolu, alors quelle différence de nature existe-t-il entre deux régimes apparemment aussi dissemblables que ceux de la Chine et des Etats-Unis qui, tous deux, reconnaissent dans leurs « lois » (mais transgressent la Loi !) et pratiquent la peine de mort ?

Les « droits de l’homme » seraient-ils à géométrie variable ? Relèveraient-ils d’une théorie de la relativité culturelle, sociale ou sont-ils, comme nous le soutenons – comme nous l’affirmons –, universels ?

Et à quelle étrange et hypocrite « peine de mort » ne consentons-nous pas, nous autres Occidentaux, lorsque nous tolérons de multiples gaspillages - dont celui qui consiste à sacrifier des terres arables pour faire rouler nos voitures - alors même qu’une foule immense de nos frères humains meurt de faim? Le premier des droits de l’homme n’est-il pas celui de se nourrir et de nourrir sa famille ?

Mais alors, diront certains, puisque décidément nous vivons sous le règne de la quantité[1], ne faudrait-il pas porter au crédit de l’actuel régime d’avoir éradiqué ces grandes famines qui frappaient autrefois la Chine, décimant par millions sa population au point que les paysans, réduits à manger des écorces (comme l’avait souligné Malraux), n’eurent d’autre issue que de s’en remettre à la révolution ?

Mais l’Homme ne vit pas seulement de pain[2], et la liberté est son plus grand bien. Les Tibétains comme les Chinois y aspirent. Quel barrage pourrait endiguer le Pacifique ?



[1] Cf. René GUENON, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Paris, Gallimard, 1945.

[2] Evangile selon Saint Matthieu, 4, 4.

mardi 8 avril 2008

Démocratie ou confusion ?


















Quel charivari autour de cette malheureuse flamme olympique ! C’est un peu comme si les démons de mai se réveillaient en avril…ou s’ébrouaient avant de se réveiller tout à fait ? Le spectacle des CRS dans les rues de Paris tentant, aussi maladroitement que brutalement, de maîtriser des manifestants en colère n’est pas sans rappeler des images vieilles de quarante ans…

Qu’une variante "démocratique" de la propagande (qui s’avance benoîtement « vêtue de probité candide et de lin blanc ») n’ait fait qu’attiser les braises des jours durant, et l’on s’étonnera que le foyer soudain s’embrase…Un pas en avant, deux pas en arrière : on s’avise tout à coup (autre point commun avec mai 68 - et retour du refoulé ?) que la « vraie » Chine n’est pas celle qu’on avait rêvée (certains revenants de mai 68 – qui en sont revenus ! mais pas « tels quels »…– ont un vieux compte à régler avec la Chine de leur jeunesse illusionnée…).

« Malignité du mal », dit Lévinas : la France de 2008, commercialement déficitaire, a besoin des contrats de cette même Chine qui foule aux pieds les droits de l’homme et dont on dénonçait (avec, d’ailleurs, toute l’arrogance de « sinologues » improvisés) le pouvoir abusif.

Mais qui peut se vanter d’avoir jamais « gouverné » la Chine, cette mosaïque démesurée, insaisissable, qu’aucun pouvoir central n’a jamais su embrasser dans sa totalité, encore moins maîtriser ?

Comme jamais, il est urgent de sortir des schémas tout faits, des idées reçues, des poncifs éculés pour inventer un nouveau monde (peut-être le « monde meilleur » de nos athlètes ?).

lundi 7 avril 2008















La pensée du jour :

"Ce qui fait vivre en homme rend heureux jusque dans la jubilation de la chair, l’illumination du visage et des yeux et la louange de la bouche : ce qui fait vivre ne saurait être l’intimité exclusive d’une personne, la proximité solitaire d’un objet, l’exercice dominateur d’une qualité, l’établissement au plus haut niveau d’une situation. Ce qui fait vivre en homme, c’est la rencontre avec quelqu’un quand s’accomplit la vérité du désir. La parole de vérité passe dans la chair et lui donne l’unité d’un corps, le rayonnement d’un visage. La vie se révèle alors comme ce qui parle au plus intime de l’homme : en lui et entre eux."

Denis VASSE

mardi 1 avril 2008

"C'est à vous que je parle, ma soeur..."














Une question qui ne laisse pas d’être d’actualité bien qu’on ne la pose guère (elle peut, de prime abord, sembler oiseuse à des esprits superficiels ou seulement préoccupés d’efficacité immédiate) est celle du rapport qui existe entre le fond et la forme.
On a vu cette question surgir – avec acuité, en raison de ses incidences électorales – dans le champ politique lorsqu’ont spontanément éclos dans la presse une floraison d’articles et de commentaires concernant le « style » de notre Président. Les médias ne faisaient d’ailleurs là que refléter les interrogations, la perplexité - quand ce n’était pas la désapprobation - du public (le peuple est toujours sage dans ses profondeurs – et dans son jugement !). Se voyait, une fois de plus, confirmé le vieil adage : « le style, c’est l’homme ».
Les néologismes eux-mêmes qu’on a pu découvrir dans les gazettes sous la plume des chroniqueurs relèveraient sans doute de cette sémiologie dont Roland Barthes et Umberto Eco furent naguère les maîtres[1].
Le fait qu’il existe bien une relation entre le fond et la forme pose donc implicitement la question des règles et de leur observance.
J’entendais, ce matin-même, le Premier Ministre s’exprimer sur une grande radio. On me dira que l’important pour un homme politique investi de lourdes responsa
bilités est avant tout de « faire passer son message », comme on dit. Je n’en disconviendrai pas. Je n’ai pu, cependant, me défendre d’une certaine irritation (c’est l’ancien « prof » qui s’insurgeait, j’en suis conscient !) en l’écoutant. Non que le fond de son discours me heurtât, mais tout bonnement (tout bêtement, diront certains) parce qu’il s’affranchissait de manière entêtée, régulière… des règles d’accord du participe !
Faut-il être oisif (comme peut l’être un vieux professeur à la retraite…) pour se courroucer encore d’une faute si vénielle qu’elle vient à n’en plus paraître une aux oreilles de nos contemporains ! L’entorse faite aux lois d’une grammaire jugée trop complexe rencontre l’indulgence de la plupart des linguistes modernes (sans parler des enseignants !) attentifs en priorité à l’évolution de la langue et désireux de rompre avec une conception « réactionnaire » qui faisait du français un idiome de "mandarins". Tel peut être enclin à condamner l’impérialisme de l’Académie comme on dénonce la "Françafrique"… Et tel autre de reprendre à son compte l’apostrophe de Chrysale à Bélise :

« Le moindre solécisme en parlant vous irrite
Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite
[2] ».

Mais peut-être faut-il y regarder de plus près.
L’attention portée aux détails n’est pas forcément vaine. J’ai le souvenir d’un article écrit par un célèbre scientifique français, prix Nobel de physique, louant les mérites des écritures idéographiques (japonais, chinois) dans l’apprentissage et l’éducation des élèves orientaux (ici, le moindre bâtonnet oublié ou imparfaitement disposé peut transformer du tout au tout la signification d’un idéogramme). Il se pourrait que l’attention, l’application exigées par l’apprentissage puis la maîtrise – jamais atteinte, aux dires mêmes des plus éminents lettrés – de ces langues d’Extrême-Orient soit, de manière indirecte, à l’origine des réussites auxquelles on assiste de la part du Japon et de la Chine. Ces pays auraient-ils, en dépit de tous les aléas de leur histoire récente, retrouvé le rang qui est le leur aujourd’hui sans les qualités de patience, de minutie, d’endurance, de constance dans l’effort dont ils surent faire preuve et qui sont celles-là mêmes que nécessite dès le plus jeune âge l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ?
Sans éprouver pour la grammaire une passion idolâtre, sans me faire de notre langue une conception figée, immuable, j’avoue garder une certaine nostalgie de l’époque où un grand journal du soir proposait presque quotidiennement à ses lecteurs une rubrique consacrée à la langue française et à sa défense (nous autres Français sommes toujours sur la défensive ! C’est sans doute là un trait de caractère que nous devons à notre histoire tourmentée autant qu’à notre situation géographique…).
A un moment de notre destin national où un nouveau sursaut est nécessaire (car chacun « sait, comme de Gaulle et comme Bernanos, que tout sera toujours à recommencer [3]») l’une des premières tâches à entreprendre consiste peut-être à nous réapproprier notre langue grâce à un enseignement et à une Education Nationale rénovés. Ce serait, me semble-t-il, pour la nation, une étape vers une cohésion sociale retrouvée et pour chacun des citoyens qui la composent un atout inestimable « pour bien conduire sa raison [4]».



[1] Le qualificatif « bling-bling » eut un écho jusque dans les colonnes du New York Times – ce qui n’a rien d’étonnant en un temps où la « globalisation » fait vivre les grands medias en parfaite osmose - quand ils ne se « cannibalisent » pas les uns les autres…
[2] Molière, Les femmes savantes, Acte II, scène VII.
[3] Georges BERNANOS, Journal d’un curé de campagne, Paris, Gallimard, 1961, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1037)
[4] René DESCARTES, Discours de la méthode, Paris, Gallimard, 1952, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 125.

lundi 24 mars 2008

Le joli mois de mai...














Dois-je me reprocher une excessive sévérité à l’égard de mai 68 ? Je ne suis pas irrémédiablement sourd aux raisons souvent avancées pour justifier l’explosion anarchique de toutes ces forces juvéniles qui furent alors facilement dévoyées. Le contrôle exercé par le pouvoir sur les media, l’effort exigé durant les dures années d’après guerre pour la reconstruction économique, politique et morale du pays, l’opportunisme et le cynisme de certaines forces politiques, tout cela s’ajoutait à l’immobilité sociale que dénonçaient déjà un Crozier (Le Phénomène bureaucratique, 1963), un Servan-Schreiber (Le défi américain, 1967) avant même Viansson-Ponte et son célèbre « La France s’ennuie ».

Si j’ai gardé une vieille rancune envers mai 68 – davantage, d’ailleurs, à l’égard de certaines de ses conséquences, désastreuses pour toute une génération, qu’à l’endroit de ces extravagantes journées elles-mêmes –, c’est aussi en raison de l’injustice faite à de Gaulle : l’ingratitude, en effet, m’est insupportable ! Je sais bien que l’homme du 18 juin ne pouvait échapper au sort que nos nations démocratiques réservent souvent à leurs grands hommes – Clémenceau, Churchill – mais on oublie trop facilement les circonstances qui motivèrent le retour au pouvoir du Général : faillite des politiques coloniales entraînant les ruineuses guerres d’Indochine et d’Algérie, incurie des hommes politiques de l’époque, inadaptation des institutions, etc. L’œuvre de redressement menée par de Gaulle ne pouvait s’accomplir sans efforts ni contraintes, compte tenu de l’âpreté des oppositions de toutes sortes qui tentaient de l’entraver.

Ce que les lycéens d’aujourd’hui n’ignorent pas - les programmes scolaires font légitimement leur place aux années de naissance de la Ve République - il n’est plus guère que les vétérans parisiens des barricades du Quartier Latin pour délibérément le minimiser voire l’occulter. Il est vrai qu’il doit être savoureux pour un « anar » reconverti en « bobo » d’occuper aujourd’hui le haut du pavé (le même qu’il a jadis lancé ?…). Car il est humain de vouloir justifier ses engagements de jeunesse, fussent-ils le fruit de dramatiques (quand ce n’est pas coupables !) erreurs de jugement. L’histoire des générations de l’entre deux guerres puis de l’occupation reste à cet égard instructive…

L’intérêt pour le travail bien fait, le goût de l’effort, sans lequel il n’est pas de réussite possible dans quelque domaine que ce soit, le respect de l’autre et la courtoisie dans les relations humaines (contre les incivilités), le sens de la solidarité et de l’action collective (au rebours de l’individualisme) : toutes valeurs naguère tenues pour « réactionnaires » se voient remises à l’ordre du jour sous la contrainte d’une mondialisation et d’un libéralisme débridés sans pitié pour les peuples qui s’abandonnent. La cohésion sociale n’est pas un luxe de pays riche, elle est désormais une nécessité.

dimanche 23 mars 2008

Il vous précède en Galilée


Tous, nous avons connu la mort, une brisure dans notre vie. Tous, nous avons gardé au cœur la nostalgie d’un monde d’innocence et de justice, quelque chose de l’esprit d’enfance. Serons-nous un jour établis dans la plénitude de l’être ?

Ceux que la mort a frappés par la faim, par la guerre, par le cancer ou le sida, par les cadences infernales ou l’explosion d’une mine, par un tsunami, un tortionnaire au fond d’une geôle ou l’indifférence d’un monde repu verront-ils un jour leurs souffrances effacées et leurs larmes séchées ?

Où est la lumière ?

« Pourquoi tout ce trouble, et pourquoi des doutes montent-ils en votre cœur ? Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ! Palpez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai. » Ayant dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds. Et comme, dans leur joie, ils ne croyaient pas encore et demeuraient saisis d’étonnement, il leur dit : « Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux. » (Luc, 24, 38-43)

vendredi 21 mars 2008

La parole « on air »


La pensée du jour :

Si le monde a un sens, la mort doit y trouver sa place, comme dans le monde chrétien ; si le destin de l’humanité est une Histoire, la mort fait partie de la vie ; mais sinon, la vie fait partie de la mort. Qu’on l’appelle histoire ou autrement, il nous faut un monde intelligible.

André MALRAUX, Les noyers de l’Altenburg. 1948.



Point n’était besoin d’être grand clerc pour prédire qu’une célébration de mai 68 suivrait de peu l’hommage rendu par la nation aux combattants des deux guerres à l’occasion de la disparition du dernier « poilu ». Comme au foot, les mémoires se marquent à la culotte…

Ce matin, donc, nos pontifes de l’antenne avaient convié autour des micros quelques grognards de mai 68 (ils ont, depuis, pris du galon dans la réserve du « who is who ») pour tirer un (modeste) bilan de la « révolution » soixante-huitarde. L’aubaine était fort belle : on s’autocélébra à travers l’événement.

Si, dans ma mémoire, Valmy annonçait bien l’an I de la République, j’appris que mai 68 avait fait mieux (sous les pavés, la rose !) : en prenant l’Odéon, le joli mois avait inauguré l’an Un de la modernité. Pas moins. On daigna bien reconnaître quelque dette aux Surréalistes, mais pour s’empresser de rappeler l’humiliation d’un Aragon vacillant, tel Goliath, au rappel de son infâme « guépéou ».

Il paraît, d’ailleurs, que depuis ce mois hypostasié l’on ne croirait plus au progrès (historique ? technique ? scientifique ? moral ? spirituel ? on ne le dit point) et que la vraie fracture du 20e siècle ne serait ni Auschwitz ni Hiroshima, mais bien…mai 68. Et d'évoquer, pêle-mêle, le MLF, la guerre du Viet-Nam, la contraception, l’avortement, la blouse grise des lycéens et, en filigrane (puisque l’actualité le commandait) d’autres libérations à venir.

Mais que l’impatience des limites inhérentes à la condition humaine soit ce dont l’art et la littérature témoignent depuis la nuit des temps, on ne souffla mot. Quoique…si ! L’on invoqua (et convoqua) les mânes de Rimbaud, l’adolescent révolté – comme pour faire un pied de nez au stalinien Aragon précédemment cité.

Ce qu’il y eut d’infantile dans la révolte de mai 68 contre le père (symboliquement : de Gaulle) semblait forclos, et l’on se sépara dans la bonne humeur car chacun sait que le bon peuple vit désormais – nolens volens, qu’il en ait ou non une claire conscience – à l’ère triomphale de l’après 68.

De mes années de lycée, j’ai nonobstant retenu ces vers mélodieux d’Aragon (car – oublieuse mémoire ! – j’avais, bien sûr, occulté Gide et son Retour de l’Urss, 1936 ; le Koestler du Zéro et l’infini, 1940 ; le Camus de L’homme révolté, 1954 ; l’interview de Sartre dans l’Express du 9 novembre 1956 ; sans parler de Pasternak ni de Soljenitsyne...) :

Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n'oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés

Les Lilas et les Roses, Le Crève-Cœur, 1941.

mercredi 19 mars 2008

Mémoires








Quand le comportement d’un homme atteste sa fidélité aux valeurs qu’il défend en paroles, c’est alors que l’unité de l’être et du paraître est manifestée aux yeux de tous. Telle était sans doute la leçon que le Président voulait aussi tirer (et faire tirer) de l’exemple de Guy Môquet (a contrario, je repense à ce mot que Stendhal prête à Bonaparte dans « Vanina » : « En 1796, comme le général Bonaparte quittait Brescia, les municipaux qui l’accompagnaient à la porte de la ville lui disaient que les Bressans aimaient la liberté par-dessus tous les autres Italiens.
- Oui, répondit-il, ils aiment à en parler à leurs maîtresses. »).

Tous les hommes ne sont pas des héros et rares sont ceux que leur foi anime jusqu’à consentir l’ultime sacrifice. Mais, comme l’avait bien vu Camus, il faut encore que l’événement soit si tranchant qu’il départage. Dans « La peste », son allégorie de la guerre et du Mal, l’écrivain filait la métaphore biblique du "fléau" qui sépare le bon grain de l’ivraie. Car la guerre – celle que l’on n’a pas choisie, bien sûr, la haïssant de toutes ses forces –, la guerre honnie démasque les lâches et les « collabos » aussi bien qu’elle met en lumière les purs. Ainsi en allait-il de Lazare Ponticelli et des maquisards des Glières dont le Président, au nom de la nation toute entière, honorait hier la mémoire. Les gaullistes se réjouiront de la hauteur retrouvée.

Mais, en ces temps où la mémoire (et donc aussi ses lieux…) est en self-service, le calendrier appelle d’autres commémorations. Mai 2008 se doit ainsi de faire écho à mai 1968. Dès ce matin, une radio très écoutée appelait le bon peuple à converger vers la Sorbonne pour y célébrer la "révolution" (pas la "grande", celle du 22 mars. Réaliste, Pompidou, lui, parlait de «chienlit »…).

Dans la confusion des valeurs et des mémoires, il conviendra de célébrer Charléty au même titre que le Vercors et les Glières. Un coup à droite, un coup à gauche et Castaignaide à l’ouverture ! Foin d’Erckmann-Chatrian, de Roland Dorgelès, de Pierre Clostermann ! Reste à cette génération de quinquagénaires vieillissants de raconter aux petits enfants d’aujourd’hui – pour le rêve et pour la gloire – l’héroïque prise…de l’Odéon. A chacun son Bir-Hakeim !

lundi 17 mars 2008

Les salons du XXIe siècle...









La pensée du jour :


"C'est la privation du sentiment, avec la douleur de ne s'en pouvoir passer."

Madame du Deffand



« Salon du livre » à Paris, « Salon de l’auto » à Genève : la concomitance des deux événements est probablement fortuite…Je m’interroge néanmoins sur cette innocente facétie qui consiste à baptiser « salon » de tels concours de population que l’extension continue des halles destinées à les abriter n’y suffit plus. Ces dames du XVIIIe, telles Madame du Deffand, Madame Geoffrin, Mademoiselle de Lespinasse, eussent été surprises qu’on pût tenir salon en de tels lieux, si peu propices à la conversation littéraire et aux pétillements de l’esprit.


A Paris, la célébration de ce qui nourrit l’âme, entraîne à la réflexion, suscite dans l’intimité silencieuse les plus intenses et les plus délicates joies de l’esprit. A Genève, l’exposition d’un objet de convoitise – sans doute l’un des plus pernicieux que la modernité ait inventés. Le génie humain a su créer cette merveille ambiguë qui tout à la fois nous libère d’une certaine tyrannie de l’espace et du temps (ma jeunesse s’est beaucoup réjouie du film « La belle américaine »…) mais flatte en nous des instincts primitifs. Paradoxe souvent souligné de la « bagnole », objet de culte et source d’émotions esthétiques (il faut voir cette foule en pamoison devant les lignes d’une Aston-Martin ou d’une Maserati !), mais aussi d’irréparables douleurs et de mort.

Le Salon du livre n’est pas exempt, lui non plus, d’ambiguïtés. Certes, s’il n’encourage pas l’étalage des mêmes passions (luxe ostentatoire des « bobos » roulant en Porsche ou en dispendieux 4 x 4), il peut exacerber les passions politiques, comme en témoigne, hélas, cette édition 2008.

En écoutant Abraham Jehoshua, cet inlassable militant de la paix, je me réjouissais qu’il y eût toujours en Israël de telles voix pour dire le juste – de même qu’il existe dans le monde arabe des intellectuels partisans sincères du dialogue et de la paix. Je ne pouvais, néanmoins, me défendre d’une dérangeante perplexité : confier à un vieil écrivain courageux, grande figure de l’esprit, profondément humaniste, le soin de parler pour l’invité ne serait-ce pas aussi – si peu que ce soit – pour les politiques une manière de se défausser ? Je voudrais tant que l’avenir dissipât cette mauvaise pensée…

lundi 10 mars 2008

Pauvretés


Pêcheurs sur le Nil.











La pensée du jour :

« Ma tâche ne consiste pas à construire l’éthique ; j’essaie seulement d’en chercher le sens. »

Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini.



Un court article de Jean-Michel DUMAY dans « Le Monde », qui revient sur la malheureuse passe d’armes du « Casse-toi… », me ramène à Lévinas (à vrai dire, je ne m’en éloigne jamais beaucoup…) : « Il y a dans le visage une pauvreté essentielle ». C’est précisément à cette « pauvreté » que – par une maligne ironie des mots – le bref échange que conclut le « pauvre con » fait insulte. Ce retournement du sens, auquel renvoie une polysémie vengeresse, pointe en effet la transgression la plus grave à laquelle la société contemporaine nous ait, hélas, habitués : l’insulte faite aux pauvres, notre richesse, et à la pauvreté du visage, si souvent bafouée. Etourderie ? Indifférence ? Mépris ? Le pauvre n’est pauvre aujourd’hui que dûment estampillé « Restau du cœur » ou « ATD-quart monde ». On oublie cette pauvreté « essentielle », essentielle parce qu’invisible, comme tout mystère…

Réfléchissant aux « nouvelles manières d’être et de sentir de l’individu contemporain », Dumay relève avec justesse :

« Dans ce nouveau monde, la pensée, qui réclame lenteur et durée, réflexion et argumentation, a moins sa place – d’où un certain appauvrissement intérieur. » (voyez comment, tel un boomerang, le mot nous revient !)

« Le regard lui-même, poursuit Dumay, se serait modifié. Notamment le regard sur les autres, marqué par l’inattention, un manque de considération. On en revient finalement au « pauvre con ». A cet « autre » qu’on insulte ou refuse de toucher. Car le respect implique la connaissance de l’autre et la reconnaissance des différences, ce qui nécessite du temps partagé, de la profondeur, puis de la stabilité. Une voie vers la confiance et la fidélité. Ce sont là des besoins psychiques fondamentaux. Et cependant des denrées rares. »

Ce qui me frappe dans la pratique des relations sociales comme dans celle des rapports inter-personnels que l’on observe de plus en plus fréquemment (et que l’on englobe sous les termes généraux d’incivilité ou d’irrespect), c’est une forme d’instrumentalisation de l’autre, une « marchandisation » qui tend à effacer, à nier en l’autre la transcendance vers laquelle le visage fait signe, comme l’écrit si bien Lévinas (Ethique et infini) :

« Il y a dans l’apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d’autrui est dénué ; c’est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que « première personne », je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l’appel. »

Oui ! Il y a plus que de la noblesse : il y a de la sainteté dans cette pensée.

lundi 3 mars 2008

Dilemme...

Songeant (comme bien d’autres Français, car il n’est guère possible d’éviter le sujet) au dernier avatar de la saga présidentielle – l’épisode du « Casse-toi … » -, me revient en mémoire une page de « L’empire des signes » (Courbettes) dans laquelle Roland Barthes démontait, comme il en avait l'habitude, une de nos chères « mythologies ».

« L’impolitesse de l’Occident, disait-il, repose sur une certaine mythologie de la « personne » (…) l’homme occidental est réputé double, composé d’un «extérieur», social, factice, faux, et d’un «intérieur», personnel, authentique (…) dès lors que c’est l’intérieur de la « personne » qui est jugé respectable, il est logique de reconnaître mieux cette personne en déniant tout intérêt à son enveloppe mondaine : c’est donc le rapport prétendument franc, brutal, nu, mutilé (pense-t-on) de toute signalétique, indifférent à tout code intermédiaire, qui respectera le mieux le prix individuel de l’autre : être impoli, c’est être vrai, dit logiquement la morale occidentale. »

Pour sa défense, force est donc de reconnaître à notre président cette vertu d'être « vrai ». Alors que ses prédécesseurs – à l’exception de de Gaulle et de Pompidou – recouvraient d’une «enveloppe mondaine», d’une politesse exquise et d’un voile de littérature leurs turpitudes, notre nouveau président ne veut « se faire reconnaître, comme l’y eût invité Roland Barthes, qu’en rejetant toute médiation du factice et en affirmant l’intégrité (mot justement ambigu : physique et moral) de son « intérieur »… ».

Il semblerait que l’on préférât à la franche vulgarité d’aujourd’hui l’hypocrisie policée d’hier. Le dilemme est assurément cornélien…