vendredi 8 février 2008

La pensée du jour :

« Nous sommes sans doute de plus en plus unifiés par l’économie, mais il n’y a pas tellement de signes que nous soyons unifiés par la culture »
François FURET

Pour un intellectuel aujourd’hui deux attitudes seulement me paraissent dignes : celle de Gracq et celle de Finkielkraut.
Il y avait chez Gracq une rectitude qui forçait l’admiration. Je ne pense pas seulement à son œuvre et à l’exigence qui la gouverne, mais à son attitude vis-à-vis de «la politique» - cette écume des jours.
On pourrait la croire aux antipodes de celle d’un Camus ou d’un Malraux tant elle semble tourner le dos aux urgences, aux interpellations importunes du quotidien, mais ce serait méconnaître tout à la fois la droiture de l’homme, la sensibilité de l’artiste et l’intelligence de l’historien. En témoignent, par exemple, pour s’en tenir à l’œuvre romanesque, les premières pages du « Roi Cophetua ». Loin de se désintéresser du monde tel qu’il va, Gracq s’en distanciait comme par pudeur, comme l’on cèle une émotion trop forte qui risquerait de vous submerger et de vous faire sombrer dans le pathos.

« …les années s’ajoutant aux années, la fatigue était venue, une fatigue écrasante comme celle du fantassin qui s’endort en marchant et continue quelques pas encore sur sa lancée, la cervelle déjà pleine de rêves. » (Le Roi Cophetua, édition de la Pléiade, p. 490)
« il me semblait que la terre entière moisissait lentement dans la mouillure spongieuse, s’affaissait avec moi dans un cauchemar marécageux, qui avait la couleur de ces marnières noyées où flottent le ventre en l’air des bêtes mortes. » (Ibid., p. 492)

A moins qu’il ne s’agisse pour lui de marquer son dépit et son agacement devant la bêtise, l’impardonnable imbécillité des hommes :

 « De nouveau la guerre reflua sur moi du fond de l’horizon de pluie, et je fis de la main le geste agacé dont on chasse une guêpe. » (Ibid., p. 494)

Finkielkraut, au contraire, est le soutier de la politique : celui qui, tout convaincu qu’il soit d’avoir mieux à faire à tracer plus avant le sillon de son œuvre, n’hésite pas à plonger les mains dans le cambouis de la politique - j’allais dire : vulgaire. Sa capacité d’indignation, ses colères rentrées (il m’arrive – est-ce une illusion ? – de le voir blêmir à l’écran tant sont extrêmes son impatience, sa frustration devant la mauvaise foi de certains «commentateurs». 

« …si les émeutes de banlieue ne débouchent que sur des cahiers de doléances et si personne ne s’excuse jamais pour les écoles et les autobus incendiés, la décivilisation poursuivra, soyons-en sûrs, sa marche triomphale. On ne refondra pas le vivre-ensemble sur la constitution des vandales en ayants droit. La civilité ne peut se déployer ni même s’insinuer dans un monde où se fait entendre uniquement le vacarme de la revendication. » (Alain FINKIELKRAUT, Qu’est-ce que la France ? Paris, Stock/Panama, 2007, p. 393)
" …si nous en sommes là, s’il n’y a d’autre homme pour nous que l’homme des droits de l’homme, si la politique, c’est toujours la revendication et jamais la responsabilité, sommes-nous encore républicains ?" (Ibid., p. 277)

« …ce qui est nouveau et inquiétant, c’est l’envahissement de l’espace public par l’obscénité : obscénité d’un certain discours militant, obscénité du divertissement, permanence du rire gras, compulsive obscénité des amuseurs. » (Ibid., p. 401)

Et pourtant ! N’a-t-il pas mille fois raison, ce Cassandre, de sonner le tocsin quand la barbarie insidieusement revient ? Prêche-t-il dans le désert, cet homme à la verve prophétique, ou annonce-t-il enfin le sursaut

Je songe à Camus, notre maître en probité :

« Où était la différence ? C’est que vous acceptiez légèrement de désespérer et que je n’y ai jamais consenti. » (Lettres à un ami allemand, édition de la Pléiade, p. 26)

« Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir. Ce monde a du moins la vérité de l’homme et notre tâche est de lui donner ses raisons contre le destin lui-même. Et il n’a pas d’autres raisons que l’homme et c’est celui-ci qu’il faut sauver si l’on veut sauver l’idée qu’on se fait de la vie. » (Ibid., pp. 26-27)
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