La pensée du jour :
« Nous sommes sans doute de plus en plus unifiés par l’économie, mais il n’y a pas tellement de signes que nous soyons unifiés par la culture »
Pour un intellectuel aujourd’hui deux attitudes seulement me paraissent dignes : celle de Gracq et celle de Finkielkraut.
Il y avait chez Gracq une rectitude qui forçait l’admiration. Je ne pense pas seulement à son œuvre et à l’exigence qui la gouverne, mais à son attitude vis-à-vis de « la politique » - cette écume des jours.
On pourrait la croire aux antipodes de celle d’un Camus ou d’un Malraux tant elle semble tourner le dos aux urgences, aux interpellations importunes du quotidien, mais ce serait méconnaître tout à la fois la droiture de l’homme, la sensibilité de l’artiste et l’intelligence de l’historien. En témoignent, par exemple, pour s’en tenir à l’œuvre romanesque, les premières pages du « Roi Cophetua ». Loin de se désintéresser du monde tel qu’il va, Gracq s’en distanciait comme par pudeur, comme l’on cèle une émotion trop forte qui risquerait de vous submerger et de vous faire sombrer dans le pathos.
« …les années s’ajoutant aux années, la fatigue était venue, une fatigue écrasante comme celle du fantassin qui s’endort en marchant et continue quelques pas encore sur sa lancée, la cervelle déjà pleine de rêves. » (Le Roi Cophetua, édition de la Pléiade, p. 490)
« il me semblait que la terre entière moisissait lentement dans la mouillure spongieuse, s’affaissait avec moi dans un cauchemar marécageux, qui avait la couleur de ces marnières noyées où flottent le ventre en l’air des bêtes mortes. » (Ibid., p. 492)
Finkielkraut, au contraire, est le soutier de la politique : celui qui, tout convaincu qu’il soit d’avoir mieux à faire à tracer plus avant le sillon de son œuvre, n’hésite pas à plonger les mains dans le cambouis de la politique - j’allais dire : vulgaire. Sa capacité d’indignation, ses colères rentrées (il m’arrive – est-ce une illusion ? – de le voir blêmir à l’écran tant sont extrêmes son impatience, sa frustration devant la mauvaise foi de certains «commentateurs».
" …si nous en sommes là, s’il n’y a d’autre homme pour nous que l’homme des droits de l’homme, si la politique, c’est toujours la revendication et jamais la responsabilité, sommes-nous encore républicains ?" (Ibid., p. 277)
Et pourtant ! N’a-t-il pas mille fois raison, ce Cassandre, de sonner le tocsin quand la barbarie insidieusement revient ? Prêche-t-il dans le désert, cet homme à la verve prophétique, ou annonce-t-il enfin le sursaut ?
Je songe à Camus, notre maître en probité :
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