vendredi 21 mars 2008

La parole « on air »


La pensée du jour :

Si le monde a un sens, la mort doit y trouver sa place, comme dans le monde chrétien ; si le destin de l’humanité est une Histoire, la mort fait partie de la vie ; mais sinon, la vie fait partie de la mort. Qu’on l’appelle histoire ou autrement, il nous faut un monde intelligible.

André MALRAUX, Les noyers de l’Altenburg. 1948.



Point n’était besoin d’être grand clerc pour prédire qu’une célébration de mai 68 suivrait de peu l’hommage rendu par la nation aux combattants des deux guerres à l’occasion de la disparition du dernier « poilu ». Comme au foot, les mémoires se marquent à la culotte…

Ce matin, donc, nos pontifes de l’antenne avaient convié autour des micros quelques grognards de mai 68 (ils ont, depuis, pris du galon dans la réserve du « who is who ») pour tirer un (modeste) bilan de la « révolution » soixante-huitarde. L’aubaine était fort belle : on s’autocélébra à travers l’événement.

Si, dans ma mémoire, Valmy annonçait bien l’an I de la République, j’appris que mai 68 avait fait mieux (sous les pavés, la rose !) : en prenant l’Odéon, le joli mois avait inauguré l’an Un de la modernité. Pas moins. On daigna bien reconnaître quelque dette aux Surréalistes, mais pour s’empresser de rappeler l’humiliation d’un Aragon vacillant, tel Goliath, au rappel de son infâme « guépéou ».

Il paraît, d’ailleurs, que depuis ce mois hypostasié l’on ne croirait plus au progrès (historique ? technique ? scientifique ? moral ? spirituel ? on ne le dit point) et que la vraie fracture du 20e siècle ne serait ni Auschwitz ni Hiroshima, mais bien…mai 68. Et d'évoquer, pêle-mêle, le MLF, la guerre du Viet-Nam, la contraception, l’avortement, la blouse grise des lycéens et, en filigrane (puisque l’actualité le commandait) d’autres libérations à venir.

Mais que l’impatience des limites inhérentes à la condition humaine soit ce dont l’art et la littérature témoignent depuis la nuit des temps, on ne souffla mot. Quoique…si ! L’on invoqua (et convoqua) les mânes de Rimbaud, l’adolescent révolté – comme pour faire un pied de nez au stalinien Aragon précédemment cité.

Ce qu’il y eut d’infantile dans la révolte de mai 68 contre le père (symboliquement : de Gaulle) semblait forclos, et l’on se sépara dans la bonne humeur car chacun sait que le bon peuple vit désormais – nolens volens, qu’il en ait ou non une claire conscience – à l’ère triomphale de l’après 68.

De mes années de lycée, j’ai nonobstant retenu ces vers mélodieux d’Aragon (car – oublieuse mémoire ! – j’avais, bien sûr, occulté Gide et son Retour de l’Urss, 1936 ; le Koestler du Zéro et l’infini, 1940 ; le Camus de L’homme révolté, 1954 ; l’interview de Sartre dans l’Express du 9 novembre 1956 ; sans parler de Pasternak ni de Soljenitsyne...) :

Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n'oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés

Les Lilas et les Roses, Le Crève-Cœur, 1941.

Enregistrer un commentaire