lundi 10 mars 2008

Pauvretés


Pêcheurs sur le Nil.











La pensée du jour :

« Ma tâche ne consiste pas à construire l’éthique ; j’essaie seulement d’en chercher le sens. »

Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini.



Un court article de Jean-Michel DUMAY dans « Le Monde », qui revient sur la malheureuse passe d’armes du « Casse-toi… », me ramène à Lévinas (à vrai dire, je ne m’en éloigne jamais beaucoup…) : « Il y a dans le visage une pauvreté essentielle ». C’est précisément à cette « pauvreté » que – par une maligne ironie des mots – le bref échange que conclut le « pauvre con » fait insulte. Ce retournement du sens, auquel renvoie une polysémie vengeresse, pointe en effet la transgression la plus grave à laquelle la société contemporaine nous ait, hélas, habitués : l’insulte faite aux pauvres, notre richesse, et à la pauvreté du visage, si souvent bafouée. Etourderie ? Indifférence ? Mépris ? Le pauvre n’est pauvre aujourd’hui que dûment estampillé « Restau du cœur » ou « ATD-quart monde ». On oublie cette pauvreté « essentielle », essentielle parce qu’invisible, comme tout mystère…

Réfléchissant aux « nouvelles manières d’être et de sentir de l’individu contemporain », Dumay relève avec justesse :

« Dans ce nouveau monde, la pensée, qui réclame lenteur et durée, réflexion et argumentation, a moins sa place – d’où un certain appauvrissement intérieur. » (voyez comment, tel un boomerang, le mot nous revient !)

« Le regard lui-même, poursuit Dumay, se serait modifié. Notamment le regard sur les autres, marqué par l’inattention, un manque de considération. On en revient finalement au « pauvre con ». A cet « autre » qu’on insulte ou refuse de toucher. Car le respect implique la connaissance de l’autre et la reconnaissance des différences, ce qui nécessite du temps partagé, de la profondeur, puis de la stabilité. Une voie vers la confiance et la fidélité. Ce sont là des besoins psychiques fondamentaux. Et cependant des denrées rares. »

Ce qui me frappe dans la pratique des relations sociales comme dans celle des rapports inter-personnels que l’on observe de plus en plus fréquemment (et que l’on englobe sous les termes généraux d’incivilité ou d’irrespect), c’est une forme d’instrumentalisation de l’autre, une « marchandisation » qui tend à effacer, à nier en l’autre la transcendance vers laquelle le visage fait signe, comme l’écrit si bien Lévinas (Ethique et infini) :

« Il y a dans l’apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d’autrui est dénué ; c’est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que « première personne », je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l’appel. »

Oui ! Il y a plus que de la noblesse : il y a de la sainteté dans cette pensée.
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