mardi 1 avril 2008

"C'est à vous que je parle, ma soeur..."














Une question qui ne laisse pas d’être d’actualité bien qu’on ne la pose guère (elle peut, de prime abord, sembler oiseuse à des esprits superficiels ou seulement préoccupés d’efficacité immédiate) est celle du rapport qui existe entre le fond et la forme.
On a vu cette question surgir – avec acuité, en raison de ses incidences électorales – dans le champ politique lorsqu’ont spontanément éclos dans la presse une floraison d’articles et de commentaires concernant le « style » de notre Président. Les médias ne faisaient d’ailleurs là que refléter les interrogations, la perplexité - quand ce n’était pas la désapprobation - du public (le peuple est toujours sage dans ses profondeurs – et dans son jugement !). Se voyait, une fois de plus, confirmé le vieil adage : « le style, c’est l’homme ».
Les néologismes eux-mêmes qu’on a pu découvrir dans les gazettes sous la plume des chroniqueurs relèveraient sans doute de cette sémiologie dont Roland Barthes et Umberto Eco furent naguère les maîtres[1].
Le fait qu’il existe bien une relation entre le fond et la forme pose donc implicitement la question des règles et de leur observance.
J’entendais, ce matin-même, le Premier Ministre s’exprimer sur une grande radio. On me dira que l’important pour un homme politique investi de lourdes responsa
bilités est avant tout de « faire passer son message », comme on dit. Je n’en disconviendrai pas. Je n’ai pu, cependant, me défendre d’une certaine irritation (c’est l’ancien « prof » qui s’insurgeait, j’en suis conscient !) en l’écoutant. Non que le fond de son discours me heurtât, mais tout bonnement (tout bêtement, diront certains) parce qu’il s’affranchissait de manière entêtée, régulière… des règles d’accord du participe !
Faut-il être oisif (comme peut l’être un vieux professeur à la retraite…) pour se courroucer encore d’une faute si vénielle qu’elle vient à n’en plus paraître une aux oreilles de nos contemporains ! L’entorse faite aux lois d’une grammaire jugée trop complexe rencontre l’indulgence de la plupart des linguistes modernes (sans parler des enseignants !) attentifs en priorité à l’évolution de la langue et désireux de rompre avec une conception « réactionnaire » qui faisait du français un idiome de "mandarins". Tel peut être enclin à condamner l’impérialisme de l’Académie comme on dénonce la "Françafrique"… Et tel autre de reprendre à son compte l’apostrophe de Chrysale à Bélise :

« Le moindre solécisme en parlant vous irrite
Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite
[2] ».

Mais peut-être faut-il y regarder de plus près.
L’attention portée aux détails n’est pas forcément vaine. J’ai le souvenir d’un article écrit par un célèbre scientifique français, prix Nobel de physique, louant les mérites des écritures idéographiques (japonais, chinois) dans l’apprentissage et l’éducation des élèves orientaux (ici, le moindre bâtonnet oublié ou imparfaitement disposé peut transformer du tout au tout la signification d’un idéogramme). Il se pourrait que l’attention, l’application exigées par l’apprentissage puis la maîtrise – jamais atteinte, aux dires mêmes des plus éminents lettrés – de ces langues d’Extrême-Orient soit, de manière indirecte, à l’origine des réussites auxquelles on assiste de la part du Japon et de la Chine. Ces pays auraient-ils, en dépit de tous les aléas de leur histoire récente, retrouvé le rang qui est le leur aujourd’hui sans les qualités de patience, de minutie, d’endurance, de constance dans l’effort dont ils surent faire preuve et qui sont celles-là mêmes que nécessite dès le plus jeune âge l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ?
Sans éprouver pour la grammaire une passion idolâtre, sans me faire de notre langue une conception figée, immuable, j’avoue garder une certaine nostalgie de l’époque où un grand journal du soir proposait presque quotidiennement à ses lecteurs une rubrique consacrée à la langue française et à sa défense (nous autres Français sommes toujours sur la défensive ! C’est sans doute là un trait de caractère que nous devons à notre histoire tourmentée autant qu’à notre situation géographique…).
A un moment de notre destin national où un nouveau sursaut est nécessaire (car chacun « sait, comme de Gaulle et comme Bernanos, que tout sera toujours à recommencer [3]») l’une des premières tâches à entreprendre consiste peut-être à nous réapproprier notre langue grâce à un enseignement et à une Education Nationale rénovés. Ce serait, me semble-t-il, pour la nation, une étape vers une cohésion sociale retrouvée et pour chacun des citoyens qui la composent un atout inestimable « pour bien conduire sa raison [4]».



[1] Le qualificatif « bling-bling » eut un écho jusque dans les colonnes du New York Times – ce qui n’a rien d’étonnant en un temps où la « globalisation » fait vivre les grands medias en parfaite osmose - quand ils ne se « cannibalisent » pas les uns les autres…
[2] Molière, Les femmes savantes, Acte II, scène VII.
[3] Georges BERNANOS, Journal d’un curé de campagne, Paris, Gallimard, 1961, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1037)
[4] René DESCARTES, Discours de la méthode, Paris, Gallimard, 1952, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 125.
Enregistrer un commentaire