jeudi 18 septembre 2008

La visite du pape en France



















Lors de sa troisième visite en France, en 1986, Jean-Paul II avait lancé sa célèbre exhortation - qui résonnait un peu comme une admonestation : « France, souviens-toi de ton baptême ! »


Il est vrai que durant la première moitié du 20e siècle et jusqu’au concile Vatican II, la foi avait vu éclore dans notre pays une floraison de hérauts exceptionnels dont la voix portait bien au-delà de nos frontières. Que l’on songe à Bernanos, Bloy, Claudel, Mauriac, Péguy en littérature (pour ne rien dire d’écrivains de moindre stature mais dont l’influence ne fut pas négligeable tels Cayrol ou Cesbron). Des artistes, parmi les plus prestigieux, apportaient alors leur concours à la réalisation d’œuvres de foi, églises ou ornementations. Ainsi Le Corbusier à Ronchamp (Notre-Dame du Haut) et à l’Arbresle (Couvent Sainte Marie de la Tourette), Matisse à Vence (Chapelle Sainte Marie du Rosaire), Cocteau à Milly-la-Forêt (Chapelle Saint-Blaise-des-Simples) et à Villefranche-sur-Mer (Chapelle Saint Pierre), Chagall en divers lieux de culte et de mémoire telle la charmante église Notre-Dame de Toute Grâce du Plateau d’Assy à laquelle contribuèrent également Pierre Bonnard, Fernand Léger, Jean Lurçat, Germaine Richier, Georges Rouault, Henri Matisse, Georges Braque. Dans le champ spécifique de la théologie, les pères jésuites X-L. Dufour et F. Varillon ainsi que les cardinaux J. Daniélou et H. de Lubac, les pères M-D. Chenu et Y-M. Congar pour les Dominicains, furent des voix écoutées et respectées au-delà de l’hexagone. Au confluent de la science, de la philosophie et de la théologie, Pierre Teilhard de Chardin occupe toujours une place de premier plan. En philosophie, Maurice Blondel, Etienne Gilson, Louis Lavelle, Gaston Madinier, Gabriel Marcel, Jacques Maritain, Emmanuel Mounier, Maurice Nédoncelle, marquèrent de leur empreinte plusieurs générations. De grandes figures de la démocratie chrétienne tels Robert Schuman, père de la C.E.C.A., les gaullistes Edmond Michelet et Maurice Schumann prirent une part active, souvent décisive, à la construction de l’Europe. Dans l’action caritative (on dirait aujourd’hui : humanitaire) on ne peut oublier les émules modernes de Saint Vincent de Paul que furent l’abbé Pierre et le père Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, ni, aujourd’hui encore, Sœur Emmanuelle.


Non sans malice ni quelque délectation, la presse et les médias ont relevé les entorses à la laïcité que représenterait pour certains l’accueil réservé au pape par notre République et son Président. Je ne sais si Nicolas Sarkozy a lu Huntington [1], s’il lorgne une fois de plus vers les Etats-Unis avec l’espoir, comme on le prétend, de voir la France adopter une sorte de religion naturelle sur le modèle américain ou s’il est mû tout bonnement par une dévotion personnelle au pape et par ses propres convictions. Le fait est là, incontestable : la France a des racines chrétiennes.


Qui s’en offusque ? Le sénateur Mélanchon, par exemple, légitime, sincère et pugnace défenseur de la laïcité républicaine se hérisserait-il autant du fait que l’Arabie Saoudite a des racines musulmanes ou la Chine des racines confucéennes et bouddhistes ?


Héritière d’une foi qui bâtit ses cathédrales, la France devrait-elle rougir de ses racines chrétiennes et ne s’enorgueillir que de sa grande Révolution ? Ne pourrait-on pas plutôt se demander si, en prêtant davantage l’oreille aux sirènes du matérialisme qu’à la voix de Jean-Paul II, la « fille aînée de l’Eglise » ne serait pas en train de céder son fameux droit d’aînesse contre un plat de lentilles…

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[1] Samuel HUNTINGTON, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996.

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