vendredi 25 décembre 2009

Hodie puer natus est ...













"L'Incarnation, si elle avait été éclatante et glorieuse aux yeux des hommes, n'aurait pas révélé l'Innocent."

François VARILLON, L'humilité de Dieu, Paris, Le Centurion, 1974, p. 99.

jeudi 24 décembre 2009


















"Mon patriotisme ne connaît aucune exclusive. Il est prêt à accueillir le monde entier. Je ne peux que rejeter toutes ces formes de patriotisme qui tirent leur force des malheurs et de l'exploitation des autres nations. Mon patriotisme perd toute sa signification s'il ne cherche pas, en permanence et sans la moindre exception, à promouvoir le maximum de bien pour l'humanité tout entière."

GANDHI, Tous les hommes sont frères (1948)

mercredi 16 décembre 2009

La littérature pour vivre ensemble ?


















"Les quatre plus grands – mondes complexes et inépuisables, ambigus, modernes – ce sont Platon, Dante, Shakespeare et Dostoïevsky. Chaque nation en donne un seul. Si une nation est un ensemble de souvenirs communs, de coutumes, d’habitudes et de mythes, il est naturel que se produise une seule fois le moment où tout s’équilibre et vit ensemble vraiment."


Cesare PAVESE, Le métier de vivre, Paris, Gallimard, 1958 pour la traduction française.

mardi 15 décembre 2009

La question nationale (suite)















« … l’appel à la pensée se fait entendre dans l’étrange entre-deux qui s’insère parfois dans le temps historique où non seulement les historiens mais les acteurs et les témoins, les vivants eux-mêmes, prennent conscience d’un intervalle dans le temps qui est entièrement déterminé par des choses qui ne sont plus et par des choses qui ne sont pas encore. Dans l’histoire, ces intervalles ont montré plus d’une fois qu’ils peuvent receler le moment de la vérité. » [1]

D’une autre façon, certes, que ne le concevait Hannah Arendt dans les années 50, nous nous trouvons à nouveau dans cet «entre-deux» où peut poindre la vérité.

C’est à ce point, sans doute, si elle peut prétendre à quelque légitimité, que l’interrogation sur le phénomène induit par les migrations de populations à l’échelle mondiale (immigration/émigration) peut aujourd’hui rejoindre le questionnement sur l’ « identité » nationale.

Plusieurs facteurs conjuguant leurs effets, de nombreux enfants issus des générations de l’après-guerre se sont trouvés en porte-à-faux par rapport à ce qu’on pourrait appeler l’ «héritage naturel» de la tradition française. Les deux vecteurs principaux de cet héritage restant la famille et l’école de la République.

D’importants éléments de clivage - ou de distinction, pour reprendre le terme de Bourdieu - au sein d’une population loin d’être uniforme subsistaient, notamment, la classe sociale (ouvriers vs bourgeois, par exemple) et la tradition familiale (religieux vs libres penseurs). On pourrait dire à ce propos, en un raccourci forcément simplificateur, que l’une des conquêtes politiques majeures de notre République, la laïcité, fut le résultat de ce double antagonisme, lui-même hérité du conflit entre l’Ancien régime et la Révolution de 1789.

On peut donc concevoir qu’au sein d’une république désormais laïque, respectueuse de la liberté de pensée, il ne soit pas impossible de trouver sa place.
Les problèmes surgissent à partir du moment où la génération actuelle reçoit pour seul « héritage » ce moment historique de l’«entre-deux».
A ce moment où l’histoire hésite - crise économique et chômage aidant -, il n’est guère étonnant, en effet, qu’il lui semble n’avoir ni passé ni avenir.

Pour nombre de ces jeunes Français qui la composent, des parents venus d’outre-Méditerranée se sont trouvés écartelés entre deux cultures, à la recherche d’une synthèse qu’ils n’avaient, le plus souvent, ni les moyens économiques ni les instruments culturels de réaliser en si peu de temps.

(Jeune professeur, je me revois, en compagnie d’une de mes collègues de l’université, donnant des cours d’alphabétisation à des travailleurs maghrébins assommés de fatigue après une journée de labeur sur des chantiers de construction).

La mise en question de la structure familiale traditionnelle qu’ont provoqué l’évolution des mœurs, la montée du chômage liée aux difficultés économiques, un urbanisme aberrant (la liste n’est pas exhaustive…) s’ajoute à l’inadéquation d’une école trop lente à adapter ses programmes et ses méthodes au nécessités du monde actuel et à la diversité de son nouveau public.
(Dans un tel contexte, on ne peut que s’interroger sur l’étrange raisonnement qui a pu conduire le gouvernement à proposer une réforme de l’enseignement de l’histoire contraire au bon sens : le nombre d’heures consacré à cette discipline diminuant, alors que la connaissance de l’histoire universelle permet de se situer dans l’enchaînement des générations, dans l’arc-en-ciel des cultures mondiales et représente, de ce fait, un facteur d’intégration).

La contestation de la famille et de l’école comme lieux traditionnels de transmission d’un « héritage » – celui-ci étant soit absent soit perçu comme inadapté - doit nous inciter à aborder de façon totalement novatrice le problème de cet «héritage» et, par suite, la question nationale. Mais en prenons-nous le chemin ?

A l’heure où nous parlons, le seul héritage de cette génération est celui d’un présent à inventer dans l’acceptation commune d’un métissage qui devrait constituer pour tous un enrichissement.
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[1] Hannah ARENDT, La crise de la culture, op.cit., p. 19.

samedi 12 décembre 2009

La question nationale

















"Lorsque le fil de la tradition se rompit finalement, la brèche entre le passé et le futur cessa d'être une condition particulière à la seule activité de la pensée et une expérience réservée au petit nombre de ceux qui faisaient de la pensée leur affaire essentielle. Elle devint une réalité tangible et un problème pour tous; ce qui veut dire qu'elle devint un fait qui relevait du politique." [1]


Quel que soit le jugement que l’on porte quant à l’opportunité d’un débat sur la question nationale, force est de constater qu’aujourd’hui débat il y a. Certains l’abordent en termes vifs, souvent polémiques, parfois excessifs. Il était sans doute inévitable qu’un tel examen, mal préparé, mal encadré, donne lieu à beaucoup d’amalgames, d’approximations, de simplifications caricaturales. On aurait tort, toutefois, car ce serait une hypocrisie, d’en contester la légitimité, voire la nécessité.

La question – implicite ou explicite – que pose à tout individu détenteur d’une carte d’identité française son appartenance à une communauté : la communauté française, méritait, à un moment ou à un autre, d’être posée.

Pour y répondre, d’aucuns affirment qu’être français, c’est (et, selon eux, cela suffit) assumer les valeurs de la République. En effet, la devise – liberté, égalité, fraternité – propose, en un résumé emblématique, un idéal (asymptotique, comme tout idéal) que prolongent, dans une réalité toujours évolutive, les conquêtes récentes que sont, notamment, la laïcité, l’émancipation des femmes (par le droit de vote, le droit à l’avortement, l’égalité salariale), la sécurité sociale, etc.

On pourrait peut-être, s’en tenir là, s’il n’était par ailleurs nécessaire de prendre en compte le caractère incarné de l’existence humaine.

L’appartenance à une nation est l’une des déterminations possibles, mais ni nécessaire ni exclusive, de l’existence humaine : l’une des nombreuses composantes de ce que l’on résume sous le terme d’identité. Il en est d’autres, à l’évidence, tant physiques que psychologiques, sociales, morales, spirituelles, etc.
De cette caractéristique de l’existence humaine d’être "en situation" résulte son inscription dans une histoire, en tant que liberté incarnée.

Il s’agit donc, pour celui qui est résolu à assumer le risque et la responsabilité de cette liberté, de se déterminer avec la plus grande clairvoyance possible par rapport à une histoire collective dans laquelle il se trouve inséré, soit de facto parce qu’il a hérité à sa naissance de la citoyenneté (droit du sol ou ascendance parentale), soit par libre choix lorsqu’il s’est trouvé en âge ou en situation de demander sa naturalisation.

On sait que la personne humaine est à la fois tributaire d’un patrimoine génétique et d’une histoire personnelle qui contribuent, pour une certaine part, à la déterminer : c’est la dimension d’un passé qui, envisagé comme forme de passivité, pèse sur sa liberté pour la restreindre (d’où ce travail d’archéologie que constitue, par exemple, une psychanalyse) mais qu’elle est aussi capable de se projeter dans l’avenir en posant devant elle des valeurs qu’elle entend, par son travail et son engagement, faire advenir au réel de l’histoire, personnelle et collective (il s’agit là de la dimension que l’on pourrait appeler téléologique de l’existence humaine).

Aussi ne me paraît-il pas infondé de raisonner de la même manière lorsqu’il s’agit de réfléchir à la question de l’ « identité » nationale : cette identité ne me vient-elle pas à la fois de l’héritage d’un passé – d’une histoire que j’ai décidé, en toute liberté, de faire mienne (ce qui implique d’assumer sa part d’ombre, de la même façon que je ne puis me défaire de ces gènes hérités de mes parents – gènes qui me constituent, même s’ils me sont un handicap) et de l’affirmation de valeurs que je m’engage, tout aussi librement, non seulement à respecter mais encore à promouvoir à mon tour dans le présent et pour l’avenir.

Mais assumer n’est pas approuver ! Il m’appartient, dans mon inaliénable liberté, de porter le jugement moral que me dicte ma conscience sur les agissements de mes compatriotes et sur ce qui se fait en mon nom (jusqu’à une époque récente, la justice, rendue au nom du peuple français, pouvait condamner un être humain à la peine de mort). Je dois même assumer le risque qu’un tel jugement puisse me conduire jusqu’à la désobéissance civile (ce fut le cas, par exemple, de ceux de nos compatriotes qui, durant la seconde guerre mondiale, refusèrent la collaboration et rejoignirent la France libre). Car, à l’instar de la tragédie d’Antigone, le conflit peut, à certains moments et dans certaines circonstances, devenir inévitable entre légalité et légitimité, entre les impératifs de la loi immanente et les exigences de la Loi morale transcendante.

Cependant, une interprétation étroite, voire dogmatique ou «sacralisante» de la laïcité républicaine ne risque-t-elle pas d’aller jusqu’au déni de la réalité et de la vérité historique en refusant d’admettre que la France (comme ce fut le cas pour l’Europe) a effectivement - mais non exclusivement ! - des «racines chrétiennes» ?
Nous verrions-nous alors contraints - pour ne citer que l’exemple historique le plus emblématique sans doute de la récurrente division des Français – d’opérer un tri parmi les dreyfusards et d'établir une distinction entre l’indignation d’un Zola et celle d’un Péguy, sous prétexte que l’un croyait au ciel et que l’autre n’y croyait pas ?

En définitive, et quelles que soient ses origines, ses convictions politiques, sa foi religieuse ou la couleur de sa peau, on se reconnaît français dans l’assomption des valeurs d’émancipation dont l’expression politique, en terre de France, n'est autre que la République.
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[1] Hannah ARENDT, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972 pour la traduction française; Folio "essais", p. 25. (C'est moi qui souligne)

mardi 8 décembre 2009

Stella Maris...


















On attribue au féminin toute une dimension de tendresse, finesse, vitalité, profondeur, intériorité, sentiment, réceptivité, don de soi, sollicitude et accueil, dimension qui s’exprime dans l’existence humaine de l’homme et de la femme. Ces qualités ont leur fondement ultime en Dieu lui-même, qui dans l’histoire du salut a également manifesté des dimensions féminines. Les textes sacrés le présentent comme une mère qui console (Is 66-13), toujours proche du fils de ses entrailles (Is 49,15 ; Ps 25,6 ; 116,5), l’élevant tendrement jusqu’à son visage (Os 11,4) et qui, au terme de l’histoire, telle une grande et généreuse mère, séchera les larmes de nos yeux (Ap 21,4). Dieu n’est pas seulement Père d’infinie bonté, il est aussi Mère de tendresse sans limite. Le salut qui s’est accompli dans l’histoire montre bien la douceur et le caractère accueillant de Dieu-Mère. Marie fut l’instrument privilégié de cette dimension féminine [1].

...Ora pro nobis

Il convient de partir de l’expérience humaine dans son évidence quotidienne. A toute heure, il nous arrive de ne pas pouvoir, pour une raison ou pour une autre, satisfaire nous-mêmes certaines de nos nécessités. Alors, nous prions quelqu’un de nous prêter un peu d’huile, de nous remplacer dans un travail, de nous rapporter du marché un kilo de haricots, de nous acheter un ticket d’autobus. D’autres fois, nous avons besoin d’aide pour résoudre quelque problème intérieur, nous sommes en quête d’une parole qui nous permette d’y voir plus clair, nous demandons pardon et compréhension, nous sollicitons une faveur, l’intervention de quelqu’un qui pourra nous aider à trouver une solution. La vie est remplie de situations semblables et tissée de ces relations de solidarité, d’aide mutuelle. Nous faisons l’expérience de ce que dom Helder Camara décrit si génialement :

Personne n’est si riche qu’il ne puisse recevoir, personne n’est si pauvre qu’il ne puisse donner.

Nous sommes immergés dans les nécessités humaines, les appels à l’aide, les attentions de la solidarité [2].
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[1] Leonardo BOFF, Je vous salue Marie, L’Esprit et le féminin, traduit du brésilien par Christine et Luc Durban, Paris, Cerf, 1986, p. 17.
[2] Ibid., p. 80-81.

dimanche 6 décembre 2009

Temps et éternité



















"Penser historiquement l'esprit signifie que le temps est englobé dans l'éternité, et que l'éternité fait irruption dans le temps, le temps n'est plus renfermé en lui-même. Le temps est la forme fondamentale de l'objectivation de l'existence humaine. Mais l'histoire dans le temps n'a de sens que parce qu'elle dissimule les temps et les délais du règne de l'esprit. L'esprit a une existence historique."

Nicolas BERDIAEFF, Esprit et réalité, Paris, Aubier, 1943, p.204.

mardi 1 décembre 2009

Pour ne plus être seuls













"In the end, our security and leadership does not come solely from the strength of our arms. It derives from our people, from the workers and businesses who will rebuild our economy; from the entrepreneurs and researchers who will pioneer new industries; from the teachers that will educate our children and the service of those who work in our communities at home; from the diplomats and Peace Corps volunteers who spread hope abroad; and from the men and women in uniform who are part of an unbroken line of sacrifice that has made government of the people, by the people, and for the people a reality on this Earth"
.

President Obama, November 30, 2009


***

POUR NE PLUS ETRE SEULS

Comme un flot d’oiseaux noirs ils dansaient dans la nuit
Et leur cœur était pur on ne voyait plus bien
Quels étaient les garçons quelles étaient les filles

Tous avaient leur fusil au dos

Se tenant par la main ils dansaient ils chantaient
Un air ancien nouveau un air de liberté
L’ombre en était illuminée elle flambait

L’ennemi s’était endormi

Et l’écho répétait leur amour de la vie
Et leur jeunesse était comme une plage immense
Où la mer vient offrir tous les baisers du monde

Peu d’entre eux avaient vu la mer

Pourtant bien vivre est un voyage sans frontières
Ils vivaient bien vivant entre eux et pour leurs frères
Leurs frères de partout ils en rêvaient tout haut

Et la montagne allait vers la plaine et la plage
Reproduisant leur rêve et leur folle conquête
La main allant aux mains comme source à la mer.

Paul ELUARD, Une leçon de morale (1949)

mercredi 25 novembre 2009

Camus au Panthéon ?













Il est des idées – selon moi farfelues – qui ne peuvent germer que dans la tête d’un « homme du nord » !
Un « homme du nord » (que l’on me comprenne bien : l’expression n’a pas dans mon esprit la moindre nuance dépréciative !), pour moi qui suis né à Cannes et qui ai vécu toute mon enfance, toute ma jeunesse au bord de cette « mare nostrum » qui fut le berceau de la civilisation, c’est quelqu’un qui n’est pas, qui ne peut être (et cela, encore une fois, ne saurait lui être reproché) viscéralement attaché à ce que j’appelle la « civilisation méditerranéenne » au sens le plus large : à ses paysages, à sa lumière, à la griserie de ses parfums, à ses cigales, à son « blason des fleurs et des fruits » - mimosas et lauriers, orangers et caroubiers - aux accents chantants de ses hommes, quelle que soit la langue que module ce chant.

Quelle étrange idée, me disais-je, est venue hanter la cervelle de nos politiques pour qu’ils nous proposent aujourd’hui la translation des restes d’Albert Camus au Panthéon ?
Quel méditerranéen attaché, comme Camus le fut, à sa terre voudrait quitter le paisible et riant cimetière de Lourmarin pour un lieu aussi terne, aussi sinistre que le Panthéon parisien ? Faut-il n’avoir pas été ébloui à la lecture de Noces et de l’Eté pour concevoir une telle transgression ?

Pour ma part, j’y verrais presque un sacrilège !

On m’objectera peut-être que la Provence, ce n’est pas l’Algérie ou que la nation, par le détour de son Président, n’a d’autre ambition, en l’espèce, que d’honorer l’un de ses fils les plus dignes d’admiration, un écrivain de génie aussi universellement acclamé que Victor Hugo ou Zola… Quelque sensibles qu’ils puissent être à ces raisonnements, nombre de ses admirateurs les plus fervents (dont je suis !) persisteront à penser qu’il n’est pas pour Camus, hors de sa terre algérienne, d’ultime demeure aussi douce que ce balcon de Lourmarin d’où la vue embrasse toute la Provence - pendant camusien du cimetière de Sète d’où l’ombre de Valéry contemple encore « la mer, la mer toujours recommencée »…

Puisse-t-il y reposer longtemps encore !

mardi 24 novembre 2009

L'avenir du "grand emprunt"















Les « sages » ont tranché, et les propositions qu’ils soumettent dans leur rapport au Président de la République, si elles ne font pas l’unanimité quant au montant de l’emprunt, sont incontestablement de nature à nourrir la réflexion et le débat.

Rien ne paraît plus urgent, en effet, que de refonder notre enseignement universitaire.

Alain Juppé et Michel Rocard proposent de réserver la plus grande part de l’emprunt à cet investissement indispensable si l’on veut mettre à niveau nos universités.
Jusqu’ici les moyens matériels ont cruellement fait défaut : il suffit de voir les amphis bondés faute de locaux et d’enseignants en nombre suffisant ! Que l’on compare les conditions de vie et de travail qui sont faites à nos étudiants avec celles de leurs homologues américains !

Mais l’insuffisance des moyens matériels, quelque patente qu’elle soit, n’est pas seule en cause. Certes, l’exiguïté, l’éparpillement, voire, dans certains cas, la vétusté et le délabrement des locaux, le retard pris dans l’offre de logements étudiants décents, l’inadéquation des bourses et des prêts aux besoins réels comme à la dignité d’une jeunesse studieuse sont clairement à incriminer (à quand le salaire étudiant ?)
Mais on ne saurait réduire le problème à ses seules dimensions budgétaires. L’organisation des études, la pertinence des programmes, l’inadaptation de la pédagogie, un type de relations enseignants/étudiants dépassé car trop souvent fondé sur des rapports de pouvoir et l’argument d’autorité, des emplois du temps conçus sans réel souci de la santé des jeunes (il arrive qu’ils aient dix heures de cours dans la journée sans même une pause pour déjeuner !) : la liste est longue des réformes qui n’auraient qu’une incidence limitée sur le budget et qui ne peuvent attendre.

L’autonomie des universités n’est-elle que le prélude à leur privatisation ? Déjà des voix s’élèvent pour la réclamer ! A quand la sélection par l’argent, la régionalisation des diplômes, et la fin d’un des derniers services publics que nous garantit encore notre République ?

jeudi 12 novembre 2009

Something there is that doesn't love a wall...[1]













Assistant à la retransmission télévisée des cérémonies commémoratives de l’Armistice (11 novembre 1918), j’étais reconnaissant, comme beaucoup de Français, à la Chancelière d’Allemagne d’avoir su braver les réticences de certains de ses compatriotes pour répondre à l’invitation du Président de la République.
La réconciliation franco-allemande, œuvre commune des hommes d’Etat les plus éclairés de l’après-guerre, de part et d’autre du Rhin mais aussi au-delà, reste la pierre angulaire d’une Europe en construction. L’on ne peut donc que se réjouir de voir les dirigeants actuels de nos deux pays emboîter le pas à ces visionnaires que furent en leur temps Robert Schumann, Jean Monnet, de Gaulle, Adenauer, Walter Hallstein, Alcide de Gasperi, Paul-Henri Spaak, Johan Willem Beyen, Joseph Beck.

Une question, cependant, me vient à l’esprit – paradoxale seulement en apparence : les intellectuels seront-ils aujourd’hui à la hauteur des politiques ?

Car ce sont bien les politiques, cette fois, qui semblent avoir pris de l’avance sur ceux que l’on considérait comme l’avant-garde éclairée, comme les « faiseurs d’opinion ». Que l’on songe à Gide et à son « Retour de l’URSS », aux Surréalistes de l’entre-deux guerres compagnons de Breton, aux positions antifascistes d’un Malraux, aux écrivains de la Résistance, de Mauriac à Vercors, d’Eluard à Aragon, de Camus à Paulhan. Souvenons-nous aussi du retentissement que connurent les articles de Sartre lors du soulèvement hongrois de 1956 puis, en 1968, au moment du Printemps de Prague. Sans parler des guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie qui firent contre elles la quasi unanimité de l’intelligentzia française.

Las, quelle cause aujourd’hui pourrait paraître assez noble et assez urgente pour tirer de sa léthargie ce que la France compte encore d’intellectuels conscients de leur responsabilité ?
On se satisfait trop souvent de signer tous les cinq ans un appel à soutenir tel ou tel candidat à l’élection présidentielle, un moratoire sur le nucléaire ou les OGM, une pétition en faveur de l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, un manifeste pour la préservation des ours polaires ou la sauvegarde de la forêt amazonienne… et puis l’on rentre chez soi vaquer à ses occupations coutumières.

Pendant ce temps, loin de la paisible Europe, guerres et famines ne connaissent ni trêve ni répit…
Combien de murs reste-t-il à abattre, réels ou imaginaires ? Combien de jeunes hommes devront encore tomber ? Combien de mères devront encore pleurer ?

Cette génération réclame-t-elle un signe ? Mais « de signe, il ne lui sera donné que le signe de Jonas [2] » …

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[1] Robert FROST, Mending wall in North of Boston.
[2] Mt. 16, 4

mercredi 11 novembre 2009

Armistice 1918














Le respect du passé doit être empreint de piété, non de fanatisme.

Vassili ROZANOV, Feuilles tombées.

mardi 10 novembre 2009

L'anti-femme-objet ?


















Comme pour faire mentir mon dernier propos, mon fils m'envoie opportunément un article de "Glamour" (accompagné de la photographie ci-dessus) louant tout à la fois le talent hors pair, le flair, le caractère, et - il faut bien l'admettre - la grâce de Marissa Mayer, cette femme qui fait la fortune de Google, instrument sans lequel nous autres "bloggers" n'existerions peut-être pas.

Je me rends donc volontiers aux arguments de ceux qui, démentant mon pessimisme, mettent en avant la détermination de tant de femmes d'aujourd'hui qui ont su conquérir cette emancipatio qu'elles s'étaient vu si longtemps refuser.

Il est, certes, bien d'autres façons pour la femme d'épanouir pleinement son humanité que de "réussir" dans le monde réputé masculin des affaires ou de l'ingénierie informatique, mais, comme le souhaite Marissa elle-même, son succès (heureusement moins exceptionnel aujourd'hui que naguère !) aura sans doute valeur d'exemple et d'entraînement.

lundi 9 novembre 2009

Femme-objet ?



















Je voudrais revenir sur les propos que m’inspirait, il y a peu, l’article de Pascale Senk dénonçant la réticence de certains magazines féminins à aborder le thème du vieillissement.
Il me semble, en effet, qu’en dépit de tous les efforts des féministes depuis Simone de Beauvoir l’image de la femme dans les médias français n’a guère changé. Je ne pense pas seulement à la télévision et aux magazines de la presse écrite, mais aussi aux affiches de la publicité urbaine, aux clips vidéos, aux « idoles » de la chanson et de la mode. La « femme objet » en tant qu’icône publicitaire n’a décidément pas fini de hanter nos rues, nos stations de métro ou nos magazines. Elle reste en fait, et plus que jamais, un invariant de notre paysage visuel quotidien.

J’évoquerai volontiers ici – car elles me semblent toujours d’actualité – ces réflexions qu’inspirait à Christa Wolf, dans les années 80, le thème inépuisable de l’émancipation féminine :

Idole, du grec
eidôlon = image. La mémoire vivante est ravie à la femme, une image lui est substituée, que d’autres se font d’elle l’atroce processus de pétrification, de chosification sur le corps vivant. Elle fait maintenant partie des choses, ces res mancipi – comme les enfants du foyer, les esclaves, les terres, le bétail – que le propriétaire peut, par mancipatio, un contrat de vente, livrer à l’autorité de quelqu’un d’autre qui, à son tour, peut mani capere, la prendre avec la main, mettre la main dessus. Mais l’emancipatio, qui affranchissait de l’autorité du pater familias, a été très longtemps uniquement prévu pour les fils, et lorsqu’enfin ce mot d’ « émancipation » fut utilisé pour les femmes (aujourd’hui encore, souvent d’une façon péjorative : tu es sans doute une femme « émancipée »), ce terme dont la signification révolutionnaire, radicale, dérangeait et dérange encore, on l’a utilisé dans le sens d’ « égalité des droits », c’est-à-dire qu’on en a minimisé le sens, qu’on l’a mal compris [1].

Cette révolution-là reste à faire…
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[1] Christa WOLF, Kassandra, eine Erzählung, Darmstadt, Hermann Luchterhand Verlag, 1983. Trad. fçse Cassandre par Alain Lance, Aix-en-Provence, Alinea, 1985, p. 265.

mercredi 4 novembre 2009

Claude Lévi-Strauss









De Claude Lévi-Strauss j'ai beaucoup appris dès mes premières années d'études. La lecture de son Anthropologie structurale puis de Tristes tropiques fut pour moi, comme pour beaucoup d'autres, une révélation. Par la suite, il m'a toujours inspiré dans mon enseignement. Je voudrais, en citant ces quelques lignes qui concluaient sa leçon inaugurale au Collège de France, lui rendre, comme il le fit à ses amis Indiens, un modeste hommage.

Vous me permettrez donc, mes chers Collègues, qu'après avoir rendu hommage aux maîtres de l'anthropologie sociale dans le début de cette leçon, mes dernières paroles soient pour ces sauvages, dont l'obscure ténacité nous offre encore le moyen d'assigner aux faits humains leurs vraies dimensions : hommes et femmes qui, à l'instant où je parle, à des milliers de kilomètres d'ici, dans quelque savane rongée par les feux de brousse ou dans une forêt ruisselante de pluie, retournent au campement pour partager une maigre pitance et évoquer ensemble leurs dieux; ces Indiens des tropiques, et leurs semblables par le monde, qui m'ont enseigné leur pauvre savoir où tient, pourtant, l'essentiel des connaissances que vous m'avez chargé de transmettre à d'autres; bientôt, hélas, tous voués à l'extinction sous le choc des maladies et des modes de vie - pour eux, plus horribles encore - que nous leur avons apportés; et envers qui j'ai contracté une dette dont je ne serais pas libéré, même si, à la place où vous m'avez mis, je pouvais justifier la tendresse qu'ils m'inspirent et la reconnaissance que je leur porte, en continuant à me montrer tel que je fus parmi eux, et tel que, parmi vous, je voudrais ne pas cesser d'être : leur élève, et leur témoin [1].
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[1) Claude LEVI-STRAUSS, Leçon inaugurale, Collège de France (Chaire d'Anthropologie Sociale)

lundi 2 novembre 2009

Vieillir


«















La vieillesse est un naufrage
», disait le Général de Gaulle…

Voilà bien une perspective qui, si l’on en croit Pascale Senk, n’enthousiasme guère les directrices de nos magazines féminins !
De retour de Californie où elle a mené son enquête sur le nouvel art de vieillir – promu, là-bas, sous le nom flatteur de «new-aging» - la journaliste s’en prend, dans un article du «Monde», au tabou le mieux partagé de la presse féminine : le vieillissement.

Ficelées par leurs rapports fantasmatiques entre les annonceurs publicitaires et leurs lectrices qu’elles imaginent inaptes à entendre toute vérité, les rédactrices en chef de la presse féminine maintiennent tout leur « joli monde » dans le leurre de l’éternelle jeunesse et de la compulsion consommatoire. Qu’est-ce qui intéresse les femmes selon ces industries complices ? Acheter une jupe Prada, une crème Clinique et ressembler à Victoria Beckham. C’est là avoir une opinion bien dégradée des femmes de ce pays [1].

La peur de vieillir serait-elle donc l’apanage des seules femmes françaises ? Je ne le crois guère, mais il est vrai qu’à feuilleter (chez le coiffeur ou dans la salle d’attente de son médecin) les plus populaires de nos publications « féministes », on peut s’interroger sur l’abîme qui sépare la réalité démographique de l’image qu’offre de la femme la quasi-totalité de cette presse « spécialisée ».
Est-ce un reflet de la légendaire vanité de nos compagnes – ou, du moins, de cette réputation qui leur est faite hors de nos frontières?

Comment nous situons-nous – hommes et femmes – devant l’inéluctabilité du vieillissement (et de la mort) ?
Chercherons-nous seulement à camoufler du temps « l’irréparable outrage » ou saurons-nous vieillir élégamment en mettant au service de nos semblables l’expérience, la connaissance et peut-être la sagesse acquises tout au long d’une vie ?

Et n’est-elle pas bien étrange cette fascination qu’exerce la mort sur nos contemporains (les média nous abreuvent quotidiennement de son image la plus hideuse !) dans le même temps où ils s’efforcent désespérément d’en conjurer la survenance naturelle ?

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[1] « Mesdames, vous vieillirez aussi ! La presse féminine entretient le jeunisme », article de Pascale Senk in « Le Monde » daté dimanche 1er-lundi 2 novembre 2009.

dimanche 1 novembre 2009

All Saints Day














Bienheureux vous qui souffrez la faim spirituelle, qui avez faim et soif de justice, qui avez soif d’être bons, d’être saints et qui gémissez de ne pas l’être ; qui avez faim de voir Dieu aimé, servi, glorifié par tous les hommes…


Charles de FOUCAULD, Méditations…(n° 286)

jeudi 29 octobre 2009

Le désert















Plus le temps passe et plus je me convaincs que le silence et l’espace sont bien le luxe de notre temps. J’écris le luxe car dans nos mégapoles modernes, ces « villes tentaculaires » qui hantaient l’imaginaire de Verhaeren déjà au siècle dernier, espace et silence – lorsqu’il s’en trouve encore – se payent au prix fort.
Un seul recours, dès lors, pour celui qui, pris au piège de la société marchande, se sent menacé de perdre son âme : faire retraite, s’enfuir au désert intérieur pour se régénérer dans l’ascèse du dépouillement.

Cette soif vitale de ressourcement, d’authenticité et de naturel qu’éprouve confusément l’homme urbain n’est sans doute pas étrangère au succès actuel des mouvements écologiques. Il se peut même que la vogue du « trekking », des randonnées sahariennes, voire de programmes télévisés comme « Kho Lanta » participe de la même nécessité de renouer avec son moi profond.

Migration vers soi-même : telle est l’expérience du désert intérieur. Je citerai ici Marie- Madeleine Davy :

La fine pointe de l’enseignement du désert – mais rares sont les élèves capables d’atteindre cette classe – serait de comprendre qu’il arrive un instant où toutes les voies s’évanouissent. Il n’y a plus de traces de voies. Elles se sont totalement estompées. Auparavant il y a eu recherche, déblaiement, creusement. Soudain la lueur fugitive du trésor apparaît. Peu importe le nom donné à ce trésor, à cette « perle », à ce royaume. La recherche est suspendue, arrêtés le déblaiement et le creusement. Tout a été trouvé. Désormais, il n’y a plus qu’à vivre cette expérience, à l’intérioriser davantage, à l’approfondir. Elle jaillira dans l’extériorité à la façon d’une source qui, ayant percé la terre qui la recouvrait, s’écoule en toute liberté et abreuve ceux qui ont soif. L’élève n’est pas l’auteur de la source, il la contenait ; elle le traverse et se répand. Toutes les voies convergent vers cette source unique.
Il n’est pas de meilleur pédagogue que la vie au désert qui fait table rase de tout l’encombrement dont l’homme était envahi. Il lui apprend le vide, la vacuité, voire la stérilité qui le laboure pour les semailles. Avant la fécondité, il convient nécessairement de passer par un état de jachère, si pénible soit-il.
L’enseignement du désert consiste donc dans un inlassable exercice de purification conduisant à une perpétuelle intériorisation. Cette intériorisation aboutit à la découverte de son propre désert intérieur, celui de son fond. Que l’étudiant tente de s’y tenir, dans le silence, il va pouvoir vaquer à l’extérieur avec d’autant plus de liberté, qu’il ne se sent plus directement concerné. Devenu capable d’aimer dans la mesure même de son détachement, il sera rempli de compassion – tout en étant dégagé de toute passion – ouvert et compréhensif à l’égard d’autrui.


Marie-Madeleine DAVY, Le désert intérieur, Paris, Albin Michel, 1985, Collect. « Spiritualités vivantes », pp. 134-135.

vendredi 23 octobre 2009

L'Autre du désir



















« …ce n’est que dans ce qui attire l’homme au-delà du principe de plaisir de l’activité pulsionnelle que se réalise à l’intime de l’intime le désir de l’Autre qui s’offre à la rencontre non pour disparaître tel l’objet dans la satisfaction pulsionnelle, mais pour que l’originel et infini don de la vie se réalise dans l’unité ou la communion de la présence. Quand la mise en tension vers l’Autre du désir n’a pas lieu, toute la pathologie psychique se décline en figures souffrantes et déformées. Les pires se découvrent là où
manque le manque à être constitutif du désir de l’Autre. Désirer, en effet, c’est chercher ce qui nous manque. Le manque manque lorsqu’au lieu de consentir à la souffrance d’une absence qui semble mettre hors d’atteinte l’être désiré, au lieu d’entrer dans la patience qui creuse le désir, de demander la présence recherchée et espérée dans la nuit de l’abandon, l’homme dénie cet appel à l’Autre inconnu et réclame l’objet connu de son corps. Il l’investit totalement dans l’immédiateté d’une satisfaction pulsionnelle et désespérante.
Cet objet s’offre alors comme un objet oral, comme de la chair fraîche, à la pure jouissance d’une pulsion animale déguisée en désir. »


Denis VASSE, L’homme et l’argent, Paris, Seuil, 2008, p. 134.
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C'est moi qui souligne.

mercredi 21 octobre 2009

La Vie














Autre remords : ne pas avoir tenté d’expliciter (mais le peut-on hors de la foi ?) en quoi consiste et sur quoi se fonde mon espérance.
Mon propos d’hier n’allait-il pas à rebours de ce que je voulais communiquer ? Ne risquait-il pas, en réalité, d’incliner au désespoir ?

M’est revenue en mémoire, ce matin, cette réflexion pénétrante sur laquelle s’ouvre le beau texte de Gabriel Marcel (philosophe aujourd’hui injustement négligé) Présence et immoralité :

Chacun de nous peut avoir à certaines heures le sentiment que le monde est agencé de telle manière qu’il ne peut que fomenter en nous la tentation du désespoir, et à partir du moment où cette tentation s’est présentée, il semble véritablement que se lèvent de partout des incitations propres à la renforcer. C’est ce que j’ai voulu dire lorsque j’ai écrit autrefois que nous sommes cernés par le désespoir. Mais il ne faudrait pas répondre que ces heures sont celles de la lassitude ou du découragement ; elles se présentent hélas parfois comme celles de la plus impitoyable lucidité. Dans les moments que j’évoque, il m’apparaît que j’ai brusquement rejeté ou déchiré le voile d’illusions encourageantes qui recouvrait pour moi la vie, et à la faveur duquel je m’efforçais de me ménager une existence supportable. On dirait que brusquement la vie me présente un visage pétrifiant de méduse, et cette puissance fascinatrice semble mettre à son service ma volonté de rectitude, ma volonté de ne pas m’en laisser accroire. C’est l’heure du pessimisme tragique [1].

Que le monde dans lequel nous vivons apparaisse à la lumière crépusculaire de ce « pessimisme tragique » comme un monde scandaleux, qui le contesterait ? Dès lors, quelle raison opposer à la tentation du désespoir, quelle espérance ?

La réponse ne peut-être trouvée, à mes yeux, que dans la compréhension et l’humble acceptation de ce que signifie pour l’humain le don de la Vie. Le « fondement » tant, si ardemment et, parfois, si douloureusement recherché n’est autre chose que la vie elle-même.
Comme l’écrit si finement Michel Henry :

Nous venons dans la vie dans notre naissance. Naître ne veut pas dire venir au monde. Naître veut dire venir dans la vie. Nous ne pouvons venir au monde que parce que nous sommes déjà venus dans la vie. Mais la façon dont nous venons dans la vie n’a précisément rien à voir avec la façon dont nous venons au monde. Nous venons au monde dans la conscience, dans l’intentionnalité, dans l’In-der-Welt-sein. Nous venons dans la vie sans conscience, sans intentionnalité, sans Dasein. A vrai dire, nous ne venons pas dans la vie, c’est la vie qui vient en nous. En cela consiste notre naissance, la naissance transcendantale de notre moi. C’est la vie qui vient, elle vient en soi, de telle façon que, venant en soi, elle vient aussi en nous et nous engendre [2].
(…)
Ainsi seul un ego vivant est-il quelque chose que nous appelons un corps, c’est-à-dire quelque chose qui peut prendre appui sur lui-même, parce qu’il est donné à lui-même. Il n’est pas sans fondement, il a pris base dans son moi transcendantal et dans l’auto-donation de la vie. Dès lors, ayant pris base sur lui-même et sur chacun de ses pouvoirs, il peut les exercer. Il peut les exercer et cette capacité, il la vit constamment, il peut exercer ses pouvoirs quand il le veut, librement. Cet ego, en tant que corps vivant, est libre. Toute liberté repose sur un pouvoir et la liberté dont nous pouvons parler est la capacité de mettre en œuvre les pouvoirs que nous trouvons phénoménologiquement en nous et cela parce que nous sommes en possession, sur le fond de l’auto-donation de la vie, de l’ego lui-même et de chacun de ses pouvoirs en lui. Libres, nous ne le sommes jamais à l’égard de quoi que ce soit d’extérieur, mais seulement à l’intérieur de ce Je fondamental qui, lui-même, présuppose le moi et le Soi. Libre, l’ego ne l’est donc, en fin de compte, que sur le fond en lui d’un moi qui le précède nécessairement, c’est-à-dire sur le fond de ce Soi généré dans l’auto-engendrement de la vie, c’est-à-dire donné à lui-même dans l’auto-donation de la vie [3].

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[1] Gabriel MARCEL, Présence et immortalité, Journal métaphysique (1938-1943) et autres textes, Paris, Flammarion, 1959.
[2] Michel HENRY, Auto-donation, Entretiens et conférences, Paris, Beauchesne, 2004, p. 131.
[3] Ibid., p. 134.
C'est moi qui souligne.

lundi 19 octobre 2009

Je suis le Chemin...












Tels des naufragés, nous nageons vers la terre ferme, mais celle-ci, à peine entrevue, se dérobe déjà à nos regards.


«…Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges

Jeter l’ancre un seul jour ? »


La plainte du poète pleurant ses amours perdues semble bien vaine. Notre mal vient de plus loin. Ce que nous avons perdu, nous autres, hommes et femmes du XXIe siècle, c’est le sens même de notre existence. Et notre solitude, notre déréliction sont sans appel.

Le vaisseau Terre, dans sa lente et inexorable dérive, nous entraîne vers son naufrage : surpopulation, famines, pandémies, réchauffement climatique, manipulations génétiques, choc des civilisations, terrorisme, apocalypse nucléaire…

Une voix, pourtant, une petite voix, frêle, à peine audible, une voix intérieure ne cesse de nous murmurer : le pire n’est pas toujours sûr...

C’est la petite fille Espérance qui s’avance entre ses deux grandes sœurs !

C’est à Nietzsche que l’on doit d’avoir formulé la « crise des fondements » : sa recherche ne trouvera pas de fondement premier. Il faut penser sans fondement. Cette pensée trouvera un écho, une cinquantaine d’années plus tard, dans les examens de Popper, Lakatos, Feyerabend sur la raison scientifique. Avec la critique de l’induction, Popper arrive à l’idée que les pilotis de la science sont sur de la vase, et qu’il n’y a pas de fondement.

Cette grande disjonction entre la philosophie et la science n’est aujourd’hui plus féconde, dans la mesure où des problèmes philosophiques réapparaissent dans la science et où la philosophie, renfermée sur elle-même, tend à se dessécher et à ne plus remplir sa fonction de réflexion sur le monde humain. La pensée rationalisatrice, quantifiante, fondée sur le calcul, et qui se réduit à l’économique, est incapable de concevoir ce que le calcul ignore, à savoir la vie, les sentiments, l’âme, nos problèmes humains [1].

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[1] Edgar MORIN, La Crise de la modernité (Cahier LaSer, n° 4, Descartes et Cie, 2002), article repris in Vers l’abîme ?, Paris, Editions de L’Herne, 2007, pp. 26-27.

dimanche 18 octobre 2009

La faim














Il est sans doute nécessaire, de temps à autre, de rappeler quelques évidences – et quelques faits – dans ce monde et à une époque où l’amnésie, l’inattention, le mépris du prochain, l’égoïsme du « chacun pour soi » restent souvent les seules réponses aux interpellations de notre temps.

Le constater, ce n’est en rien minimiser la valeur ni la portée de ce qui se fait grâce à des organisations internationales telles que l’UNICEF, l’OMS, la FAO ou le PAM, grâce à de nombreuses ONG (la plupart ne tombent pas sous le coup des récentes accusations de gaspillage ou de malversations), grâce aussi à la prise de conscience, à l’appui et à l’engagement personnel de beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté.

Pousser un cri d’alarme, c’est ce que fait « Le Monde » dans son édition du 16 octobre en reprenant une dépêche de l’AFP qu’on ne m’en voudra pas de reproduire ci-dessous, puis, le lendemain, par le biais d’un éditorial intitulé « Vaincre la faim » [1]

On ose espérer que la mise en garde du quotidien français à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la faim sera entendue de nos dirigeants comme du grand public.


1, 5 million

Le nombre d’enfants qui meurent de diarrhée chaque année


La diarrhée est la deuxième cause de mortalité infantile, après la pneumonie, selon un rapport du Fonds des Nations Unies pour l’enfance et de l’Organisation mondiale de la santé, publié mercredi 14 octobre, à Genève. Elle provoque chaque année le décès de 1,5 million d’enfants de moins de 5 ans. Des traitements efficaces et peu coûteux existent, mais la diarrhée est une «maladie négligée tant par les pays donateurs que par les pays pauvres», indique le document. – (AFP).

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[1] Voir aussi, par exemple : http://www.planetemodedemploi.fr/Nourrir-le-monde,-vaincre-la-faim-de-Sylvie-Brunel_a137.html

jeudi 15 octobre 2009

Remords...











Etant coutumier des corrections (par profession, sûrement) et de la mauvaise conscience (par nature, probablement), je voudrais revenir sur mon précédent propos concernant l’attribution à Barack Obama du prix Nobel de la Paix.


Beaucoup d’encre a coulé à ce sujet et les commentaires acides comme les « papiers » ironiques et persifleurs n’ont pas manqué. Je ne voudrais pas mêler ma modeste voix au concert des détracteurs d’un président des Etats-Unis qui a su réunir sur son nom les suffrages de la jeunesse et des minorités de son pays et qui, par ses prises de position lucides et courageuses, a fait naître un grand espoir dans toutes les parties du monde.


S’il est bien vrai que pour lui le plus dur reste à faire, au plan intérieur comme sur la scène internationale, chacun s’accorde à lui reconnaître le mérite d’avoir, par quelques discours et décisions symboliques (Le Caire, Guantanamo, etc.) « recadré » l’Amérique dans ses idéaux.


Sa vision proclamée d’un monde dans lequel les Etats-Unis d’Amérique mettraient tout le poids de leur puissance à favoriser le dialogue et la collaboration entre les nations plutôt que la confrontation et le « choc des civilisations » me paraît rejoindre le vœu de tous les hommes de bonne volonté. On peut à tout le moins constater qu’il existe un certain nombre de points communs entre les intentions affichées de la nouvelle administration et les attentes de la communauté internationale.

Il serait certainement irréaliste de penser qu’Obama, dont la priorité ne peut être que la défense des intérêts américains, puisse un jour reprendre à son compte l’ensemble des propositions et recommandations d’intellectuels progressistes tels que Joseph Stiglitz ou Edgar Morin ; on peut cependant espérer qu’il ne se dérobera pas comme son prédécesseur à ce que Y. Courbage et E. Todd ont choisi d’appeler « le rendez-vous des civilisations [1]».


« La démographie n’arrive pas toujours à cacher derrière ses instruments mathématiques que son double sujet est également celui de la religion : la vie et la mort. L’évolution récente de l’Indonésie et de plusieurs autres pays d’Asie du Sud-Est, où la fécondité a notablement baissé mais ne semble pas devoir passer au-dessous du seuil de reproduction, interdit que l’on fasse l’économie de ce genre de question. Nous entrons d’ailleurs ici dans un domaine complètement nouveau, où se dissocie, se désintègre le stéréotype d’un islam antiféministe par nature. Nous allons très vite constater que les fécondités indonésienne et malaise ne peuvent être expliquées par le recours au poncif d’une spécificité musulmane, et surtout pas par la notion d’un statut de la femme abaissé par cette religion. (p. 138)


La religion, parce qu’elle est par nature une croyance collective autant qu’un rapport à Dieu, se prête avec efficacité à l’instrumentalisation idéologique : l’étiquetage religieux des groupes peut en réalité survivre à la disparition de la croyance métaphysique. (p. 144)


Pour comprendre la modernisation de l’Europe, nous devons être capables d’imaginer un cycle long dans lequel l’alphabétisation, la déchristianisation puis la baisse de fécondité accentuent dans un premier temps les différences entre zones religieuses, pour ensuite mener à une convergence. Une représentation analogue doit être utilisée pour comprendre la modernisation de l’ensemble du monde, ou plutôt l’extension du processus de modernisation mentale qui a d’abord touché l’Europe préalablement à d’autres continents. Le monde musulman est actuellement au cœur de la transition vers la modernité. Certains pays ont déjà rejoint l’Europe par leurs niveaux de fécondité. D’autres amorcent à peine leur évolution. Mais le processus est si clairement enclenché que nous devons spéculer sur l’émergence d’un monde réunifié. Les sociétés humaines ne seront jamais totalement semblables les unes aux autres et il serait absurde – et triste – d’imaginer un monde homogène dans ses moindres détails. La beauté de l’Europe réside largement dans les différences persistantes entre la Suède et l’Italie, entre l’Angleterre et la Hongrie. L’analyse démographique des sociétés ne peut évidemment se substituer à celle des différences culturelles, mais elle fixe une limite à ce qui est intellectuellement acceptable dans cet exercice. (p. 158)


Certaines puissances et certains chercheurs ont d’ailleurs intérêt à ce que s’installe dans les esprits la représentation d’un conflit de civilisation, qui masque la violence latente des conflits économiques. La démographie libère de cette paranoïa instrumentalisée et permet d’aller plus loin. Les populations du monde, de civilisations et de religions différentes, sont sur des trajectoires de convergence. La convergence des indices de fécondité permet de se projeter dans un futur, proche, dans lequel la diversité des traditions culturelles ne sera plus perçue comme génératrice de conflit, mais témoignera simplement de la richesse de l’histoire humaine. (p. 159)


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[1] Youssef COURBAGE & Emmanuel TODD, Le rendez-vous des civilisations, Paris, Seuil & La République des Idées, 2007.

C’est moi qui souligne.

dimanche 11 octobre 2009

Le prix Nobel de la Paix



















George Bush Jr., l’évangéliste, le « reborn » parlait beaucoup de Dieu. Hélas, sa croisade contre l’ « axe du Mal », son acquiescement à la torture et à toutes sortes d’entorses aux droits humains démentaient dans les actes et dans les faits ses paroles benoîtes.

Il en va différemment pour ce qui concerne Obama : ses discours, résolument laïques, font appel à la raison et s’inscrivent davantage dans la tradition des Lumières – celle-là même qui inspira les rédacteurs de la Constitution des Etats-Unis.
Il n’en demeure pas moins que la popularité universelle dont jouit Obama relève plus de la ferveur mystique que de l’adhésion raisonnée à une pensée, voire à un programme politique.
On attend de cet homme des miracles et les médias, dans leur détestation générale de Bush, n’ont pas peu contribué à amplifier, par réaction, ce phénomène d’adulation. Obama fut bien souvent présenté comme le nouveau messie : véritable thaumaturge, il serait celui qui mettrait un terme à tous les conflits de la planète ; envoyé de la Providence, il instaurerait enfin la paix universelle.

A l’ère de la « peopolisation », de l’"hollywoodisation" des consciences, il n’y a rien de très surprenant à ce qu’Obama – comme, en d’autres temps, Elvis Presley, Eva Peron et, plus récemment, la princesse Diana – soit devenu l’objet d’un véritable culte.

Obama, pour beaucoup, c’est donc Jésus-Christ-Superstar !

Peu enclin, par nature et par formation, à réfléchir aux problèmes éthiques que pose l’exercice de tout pouvoir (ce n’est pas vraiment un « intellectuel ») George W. Bush n’a pas compris que l’emploi de moyens immoraux ne peut que disqualifier aux yeux du plus grand nombre des fins proclamées justes et salutaires. Les dénonciations, réitérées à satiété, des suppôts de l’axe du Mal se sont révélées contreproductives. Venant d’un pouvoir lui-même peu soucieux de conformer ses méthodes d’action à ses idéaux déclarés, la « mystique » bushienne dégénérait en real-politique. Saint-Louis devenait Talleyrand…

Le jour même de l’attribution du Prix Nobel de la Paix au président américain, les commentateurs n’ont pas manqué de souligner que tout restait à faire.

Obama, plus que jamais humain – trop humain ? – est désormais sommé d’accomplir les miracles que la foule globalisée de ses adulateurs envoûtés attendent de lui. En a-t-il (et lui en laissera-t-on…) les moyens ? L’avenir le dira.

A beaucoup en Occident les Norvégiens du Nobel apparaîtront comme des naïfs si ce n’est comme un aréopage bien…léger.

dimanche 27 septembre 2009

De la crise et de l'Histoire



















De ma lecture comme toujours - et forcément - lacunaire de la presse, je retiens deux phrases. Elles émanent toutes deux d’hommes qui revendiquent à la fois leur appartenance à une tradition de gauche et leur liberté de jugement et de parole.
L’une a trait à l’économie : on la doit à Michel Rocard. Je l’extrais d’un entretien accordé au journal « Le Monde ». Comme souvent dans la bouche de cet homme politique (qui pourrait se réclamer de l’humble et fière revendication de Péguy : « Nous sommes des vaincus » [1] !), elle a la résonance d’un ferme diagnostic et d’un pronostic assez sombre :

«L'économie s'est abstraite ces dernières années de la sociologie, de l'anthropologie, de l'écologie pour mathématiser ses hypothèses et ses déductions. Elle a cessé de s'intéresser aux conséquences sociales de ce qu'elle faisait pour laisser cela à la charité ou à la police. La réappropriation sera longue [2]. »

On trouvera la seconde parmi les réflexions qu'a livrées à l’hebdomadaire « Le Point » l’historien, écrivain et ancien ministre Max Gallo :

« L’histoire est le seul laboratoire dont disposent les hommes pour comprendre le fonctionnement des sociétés [3]. »

Ces deux hommes ont en commun, outre le talent, intelligence et honnêteté intellectuelle, ce qui leur vaut d’être la cible des médiocres sectaires comme des arrivistes du PS.

On me dira qu’il ne suffit pas de jouer les Cassandre pour pouvoir changer le cours des choses. Mieux vaut pourtant poser, avec lucidité et courage, le bon diagnostic si l’on veut agir efficacement.

On constate aujourd’hui les ravages qu’ont pu faire, ces dernières années, l’idéologie de la rentabilité immédiate et le culte hédoniste (et infantile…) du « tout, tout de suite », « vivons à fond l’instant présent ».
L’idéologie et la pratique consuméristes hypostasient la nouveauté. Il faut être constamment « moderne », « jeune », « innovant », « à la page », toujours tendu vers l’avenir, quitte à ignorer que l’être humain a besoin de repères et qu’il s’enracine dans une histoire.
Nos grands hommes d’Etat – Gambetta, Clémenceau, Poincaré, Jaurès, Blum, Mendès-France, de Gaulle…- étaient tous pénétrés de l’histoire de leur pays.

Si la démagogie, la lutte pour le pouvoir et ses prébendes ne tenaient pas lieu de programme et ne s’étaient pas substituées au souci de l’intérêt général, nos hommes politiques auraient l’honnêteté et le courage de dire aux Français la vérité.
Celle-ci n’est pas toujours rose, mais elle n’est pas non plus désespérante. S’il est vital, par exemple, de s’attaquer sans plus d’atermoiements au problème de la dette comme à celui du déficit de la sécurité sociale, il n’est ni interdit ni impossible de faire appel à l’intelligence et au bon sens de nos concitoyens. Car la France ne souffre pas que de handicaps, elle possède aussi des atouts. Qu’il suffise de comparer notre système de santé - si essentiel pour la vie quotidienne et le bien-être concret des gens – à celui des Américains dont je lisais aujourd’hui le désarroi et l’incompréhension devant les débats surréalistes qu'ont suscités au Congrès les propositions de réforme du président Obama [4].

N’ayons pas peur !
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[1]"Et qu'est-ce qu'on nous a fait de notre République ? Je ne crois pas que l'histoire nous présente un autre, un second, un précédent exemple d'une telle déchéance, en si peu d'années, si brèves, aboutissant à une telle stérilité,à de telles menaces." Charles Péguy, [Nous sommes des vaincus], Oeuvres en prose 1909-1914, Gallimard, 1957, "La Pléiade", p. 53.
[2]Entretien avec Michel Rocard, "Le Monde", 26 septembre 2009.
[3] Entretien avec Max Gallo, "Le Point", 25 février 2009.
[4] Brigid Schulte, On a Street in Gaithersburg, Health-Care Anxiety Abounds, "The Washington Post", 27 septembre 2009:
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/09/26/AR2009092602775.html?hpid=topnews

samedi 19 septembre 2009

Le combat de Ted Kennedy













La réforme du système de santé américain est bien un enjeu démocratique capital [1]. L’issue de la bataille engagée par Obama en faveur d’une couverture universelle du risque sanitaire pour tous les Américains [2] sera déterminante pour l’avenir, en ce sens qu’elle apportera une réponse claire à cette question : dans une société démocratique est-il admissible de concéder à des groupes d’intérêts privés (sociétés d’assurances, laboratoires pharmaceutiques) un pouvoir de vie ou de mort sur les citoyens ?

Le pouvoir exorbitant que leur puissance financière a conféré aux sociétés d’assurances et aux grands laboratoires pharmaceutiques est, en effet, symptomatique des deux risques majeurs que courent nos sociétés en ce début du XXIe siècle : le risque bureaucratique et le risque technocratique.

Le risque bureaucratique est illustré par les méthodes aujourd’hui employées par les compagnies d’assurances pour identifier les «sujets à risque» afin d’éviter de prendre en charge des individus jugés par elles non rentables ou de couvrir des risques qu’elles estiment excessifs en vertu de leur logique de profit (maladies de longue durée, personnes présentant des antécédents de maladies graves ou génétiques, etc.). Il se pourrait qu’un fichage des individus par le biais de questionnaires et dossiers médicaux préfigure des pratiques plus sélectives encore pouvant dériver un jour – qui sait ? – vers des formes inavouées d’eugénisme.

Quant au risque technocratique, on ne le voit que trop clairement se profiler en cette période de pandémies : sida, grippes aviaire et porcine (H5N1, H1N1) – pour ne rien dire des maladies endémiques comme la malaria, la bilharziose, etc. Le pouvoir des laboratoires pharmaceutiques détenteurs de brevets rémunérateurs et fournisseurs des vaccins leur confère de facto un droit de vie et de mort sur des populations entières. Leur soumission, en Occident, à la loi du profit ou leur dépendance, dans certains pays pauvres, de pouvoirs politiques véreux ou incapables de définir et de mettre en œuvre de véritables politiques de santé publique rendent plus que jamais nécessaire leur assujettissement à un contrôle démocratique.

Aujourd’hui comme hier reste donc posée la question (éthique) de l’usage que feront les êtres humains de leur propre puissance.

Le règne désormais universel de l’informatique porte-t-il en germe une société bureaucratique sur le modèle de ce qu’imaginait Orwell ? Ou, au contraire, la diffusion planétaire de l’internet, les progrès de l’éducation, l’extension des instruments du contrôle démocratique permettront-ils l’avènement d’une société à la fois globale et décentralisée, apte à toutes les formes de résistance, capable d’exercer à tout moment et en toutes circonstances ses droits inaliénables ?

Ainsi s’exprimait Hannah Arendt en des propos qui semblent visionnaires en ces temps de chômage massif et de tension persistante entre les puissances nucléaires et certains pays qui aspirent à posséder la bombe atomique :

« L’explosion démographique de notre époque coïncide avec la découverte de techniques qui, grâce à l’automatisation, rendront « superflue », ne serait-ce que sur le plan du travail, une grande partie de la population. Cette effarante coïncidence pourrait entraîner la « solution » de ce double « problème » par l’utilisation d’armes nucléaires auprès desquelles les chambres à gaz de Hitler ne seraient que des jeux d’enfants. Cela devrait suffire à nous faire trembler [3] . »

Eros ou Thanatos ? La maîtrise de l’atome et des biotechnologies servira-t-elle des fins mortifères ou favorisera-t-elle l’épanouissement de la Vie ?

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[1] "For almost a century, presidents and members of Congress have tried and failed to provide universal health benefits to Americans". The New York Times, 9/22/2009
[2] On ne peut toutefois oublier la présence sur le sol américain de quelque onze à douze millions d’immigrés « illégaux » sans couverture sociale officielle. C’est là un autre combat que devra livrer le Président Obama quitte à bousculer la droite conservatrice.
[3] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 1997, pp. 439-440 (col. Folio-Histoire).

samedi 15 août 2009

Prière à Notre-Dame pour Aung San Suu Kyi [1]



















"Rien ne vit, ni n’agit plus intensément, au monde, que la Pureté et la Prière, suspendues comme une lumière impassible entre l’Univers et Dieu. A travers leur transparence sereine, l’onde créatrice déferle, chargée de vertu naturelle et de grâce. – Qu’est autre chose la Vierge Marie ?"

Pierre TEILHARD de CHARDIN, Le Milieu mystique (1917) ; Écrits, pp. 162-163.
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[1] La Prix Nobel de la paix (1991) a été condamnée à dix-huit mois de détention, à son domicile.

mercredi 12 août 2009

Obésité














«L’architecture et l’urbanisme d’aujourd’hui pourchassent, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace, dans la maison moderne le
grenier, caverne aux trésors, sésame de l’imagination enfantine, tout comme avec la cave ils en extirpent le lest, les terreurs et les richesses souterraines. Dans cinquante ans, la poésie en portera les cicatrices, mais d’ici là elle aura mis la main sur des talismans de rechange. Tout fait penser que des symboles de mouvement (déjà la route, la voiture) remplaceront les prestiges des lieux clos, verrouillés, protégés, dont le château sous toutes ses formes était devenu pour nous depuis le moyen âge l’emblème inusable.»

Julien GRACQ, Lettrines, Paris, José Corti, 1967, p. 71.

***
Ce que Gracq reprochait à l’architecture et à l’urbanisme d’aujourd’hui (encore était-il loin d’imaginer « les terreurs et les richesses » que recèlent les caves de nos « cités » banlieusardes!) cette lente mais inexorable décadence de l’imagination et du goût pourrait aisément s’appliquer aux mœurs alimentaires de nos contemporains.

On peut voir Obama lui-même s’emparer du problème et partir en croisade contre l’obésité, conséquence de la « mal bouffe » universelle. C’est que les « fast food » (MacDo, Quick, King Burger et consorts) commencent à coûter cher à nos systèmes de santé.

Les « symboles du mouvement », je les discerne pourtant dans la soudaine vogue du « bio » dont les medias sont devenus les intarissables thuriféraires.

Du « steak, frites, salade » cher à la mythologie barthienne, le « big mac » fut sans doute un temps le « talisman de rechange », mais ses jours sont désormais comptés, nous prédit-on. Du pays d’Obélix et de Bocuse, de cette terre qui inventa la gastronomie, le célèbre sandwich au ketchup ne deviendra jamais « l’emblème inusable ».
On vous l’assure…

mercredi 5 août 2009

Nobis quoque...













 


Vous qui émergerez du flot,
Où nous avons sombré
Pensez
Quand vous parlez de nos faiblesses
Au sombre temps aussi
Dont vous êtes saufs.

Nous allons, changeant de pays plus souvent que de souliers,
A travers les guerres de classe, désespérés
Là où il n’y avait qu’injustice et pas de révolte.

Nous le savons :
La haine contre la bassesse, elle aussi
Tord les traits.
La colère contre l’injustice
Rend rauque la voix. Hélas, nous
Qui voulions préparer le terrain à l’amitié
Nous ne pouvions nous-mêmes être amicaux.

Mais vous, quand le temps sera venu
Où l’homme aide l’homme,
Pensez à nous
Avec indulgence.


Bertolt BRECHT

mardi 4 août 2009

Sophrosynè


















"Termine fisso d'eterno consiglio"

DANTE, La Divina Commedia

dimanche 26 juillet 2009

Un petit prince













Une image me hante depuis mon retour du Pérou, celle de cet enfant, ce petit berger, si petit dans l'immensité des hauts plateaux, seul gardien de son troupeau d'alpagas. Autour d'eux, à perte de vue, un désert de pierres et de montagnes dénudées.

Quel sera l'avenir de cet enfant dans cette solitude et ce dénuement glacial, loin des stimulations de l'école et de la ville ? L'intimité avec la nature, la familiarité avec ses rythmes et ses secrets, les leçons de vie que lui inculquera le soin de son troupeau et de lui-même dans cet environnement hostile compenseront-ils ce que sa naissance et son éloignement de la modernité lui auront dénié ?

Rencontre aussi improbable pour moi (et pourtant bien réelle !), dans ce désert andin, que celle de l'aviateur-écrivain avec le Petit Prince, aussi émouvante, inoubliable. Car il y avait dans le regard et le comportement de cet enfant, si naturellement humble et libre à la fois, toute la noblesse du Petit Prince[1].
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[1] Voir mon blog : Journal de voyage au Pérou

mercredi 22 juillet 2009

Pérou encore















Au cours de mon voyage au Pérou, j'ai pu prendre un grand nombre de photos dans les différents lieux visités. Il est évidemment nécessaire d'opérer un tri parmi les centaines de clichés que j'ai rapportés de ce périple andin. Cela prendra un certain temps. En attendant mieux, j'ai créé un blog sur lequel j'ai fait figurer quelques extraits de notes hâtivement prises durant mon séjour. J'ai voulu les agrémenter de quelques photos. Ce ne sont pas nécessairement les meilleures et elle ne rendent pas vraiment justice à la beauté des paysages ni à celle (intérieure comme extérieure) des gens que j'ai rencontrés dans ce fabuleux pays. Je tenais néanmoins à leur rendre sans tarder ce premier hommage, même s'il paraît insuffisant et maladroit.

Lien vers ce blog : Journal de voyage au Pérou