jeudi 8 janvier 2009

Viva la muerte ?













Ne pas juger. Ne jeter la pierre ni l’anathème à quiconque. Ne pas oublier le passé.

Mais ne pas rester silencieux devant l’iniquité.

Un homme qui court, son enfant mort dans les bras : il n’y a pas de mots pour dire cette douleur-là.

Un qui se dit philosophe (fût-il « nouveau ») n’est qu’un sophiste ! Ecouter plutôt Lévinas, un juste d’Israël : « …je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La réciproque, c’est son affaire [1]. »

Dans « La Peste », en une sorte de monologue intérieur qu’il projetait, symboliquement, sur ses deux personnages, Rieux et Tarrou, Camus prêtait au médecin cette réflexion :

« …je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu’à partir du moment où j’ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif . Ce sont les autres qui feront l’histoire. Je sais aussi que je ne puis apparemment juger ces autres. Il y a une qualité qui me manque pour faire un meurtrier raisonnable. Ce n’est donc pas une supériorité. Mais maintenant, je consens à être ce que je suis, j’ai appris la modestie. Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau. Cela vous paraîtra peut-être un peu simple, et je ne sais si cela est simple, mais je sais que cela est vrai. J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair. J’ai pris le parti alors de parler et d’agir clairement, pour me mettre sur le bon chemin. Par conséquent, je dis qu’il y a les fléaux et les victimes, et rien de plus. Si, disant cela, je deviens fléau moi-même, du moins, je n’y suis pas consentant. J’essaie d’être un meurtrier innocent. Vous voyez que ce n’est pas une grande ambition.
« Il faudrait, bien sûr, qu’il y eût une troisième catégorie, celle des vrais médecins, mais c’est un fait qu’on n’en rencontre pas beaucoup et que ce doit être difficile. C’est pourquoi j’ai décidé de me mettre du côté des victimes, en toute occasion, pour limiter les dégâts. Au milieu d’elles, je peux du moins chercher comment on arrive à la troisième catégorie, c’est-à-dire à la paix
[2]. »

Mais où sont aujourd’hui les victimes, lorsqu’à l’évidence, elles sont partout (faut-il dire : dans les deux camps) ?

Lévinas encore :

« Comment se fait-il qu’il y ait une justice ? Je réponds que c’est le fait de la multiplicité des hommes, la présence du tiers à côté d’autrui, qui conditionnent les lois et instaurent la justice. Si je suis seul avec l’autre, je lui dois tout ; mais il y a le tiers. Est-ce que je sais ce que mon prochain est par rapport au tiers ? Est-ce que je sais si le tiers est en intelligence avec lui ou sa victime ? Qui est mon prochain ? Il faut par conséquent peser, penser, juger en comparant l’incomparable. La relation interpersonnelle que j’établis avec autrui, je dois l’établir aussi avec les autres hommes ; il y a donc nécessité de modérer ce privilège d’autrui ; d’où la justice [3]. »

Prophétique, Gandhi avait-il raison contre notre temps ?

Prier : ne serait-ce pas cela tendre l’autre [4] joue ?

Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu [5] !

_____________________________

(1) Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, Livre de Poche, Biblio-essais, pp. 94-95.

(2) Albert CAMUS, La Peste, Gallimard, La Pléiade, tome 2, p. 210.
(3) Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, p. 84.
(4) allos et non pas eteros, comme l’a bien vu M. Balmary (Le sacrifice interdit).
(5) Matthieu, 5,9.
Enregistrer un commentaire