samedi 28 février 2009

La joie
















La réflexion du jour :

Je pense que la joie est en définitive le seul signe que nous ayons de la vie, je dirais même que c’est elle qui nous la révèle.

Denis VASSE, Inceste et jalousie, Paris, Seuil, 1995.

jeudi 26 février 2009

L'espérance


















L’espérance est ce qui ne meurt pas. Rien n’est jamais tout à fait perdu. Il y a toujours, comme dans le conte d’Edgar Poe, une dernière porte qui n’est pas verrouillée et que nous pouvons pousser.

François MAURIAC, Bloc-Notes.

mardi 24 février 2009

Mardi gras















A Nice, la ville de mon enfance et de mon adolescence, le Carnaval a toujours été, d’aussi loin que je me souvienne, la grande affaire de l’année.

A cause de la foule débridée qu’elle attire, du tohu-bohu qu’elle génère, des coulées de confettis et de détritus qu’elle abandonne dans les rues une fois que les cortèges s’en sont allés, je n’ai jamais aimé cette fête.

Si j’essaie de rentrer plus profondément en moi-même pour tenter de mettre au jour les ressorts cachés de cette aversion, ses racines inconscientes, il me semble que c’est la peur que je découvre. Je me souviens de cette sorte d’effroi que produisait sur l’enfant que j’étais alors les géants de carton-pâte aux visages grotesques, à la démarche vacillante qui caracolaient, titubant parfois tels des hommes ivres, derrière les chars.

Mais, plus angoissant peut-être, il y avait les masques.

Ne plus distinguer un visage derrière l’anonymat du masque, c’était pour moi comme s’il devenait impossible de reconnaître l’ami de l’ennemi, le Bien du Mal.

C’est là que, par un détour dont j’eusse été bien incapable à l’époque, je rejoins aujourd’hui l’analyse si fine, si profonde que nous propose Lévinas lorsqu’il nous parle du visage et de sa signification éthique.

Je ne peux m’empêcher de citer dans son intégralité cette page d’Ethique et Infini, d’une incomparable hauteur de vue, dans laquelle Lévinas dialogue avec Philippe Némo :

E. Lévinas :
Il y a d’abord la droiture même du visage, son exposition droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer.

Ph. Némo :
Les récits de guerre nous disent en effet qu’il est difficile de tuer quelqu’un qui vous regarde de face.

E. L. :
Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui, dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. D’ordinaire, on est un « personnage » : on est professeur à la Sorbonne, vice-président du Conseil d’Etat, fils d’Un tel, tout ce qui est dans le passeport, la manière de se vêtir, de se présenter. Et toute signification, au sens habituel du terme, est relative à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà. C’est en cela que la signification du visage le fait sortir de l’être en tant que corrélatif d’un savoir. Au contraire, la vision est recherche d’une adéquation ; elle est ce qui par excellence absorbe l’être. Mais la relation au visage est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point ». Le meurtre, il est vrai, est un fait banal : on peut tuer autrui ; l’exigence éthique n’est pas une nécessité ontologique. L’interdiction de tuer ne rend pas le meurtre impossible, même si l’autorité de l’interdit se maintient dans la mauvaise conscience du mal accompli – malignité du mal. Elle apparaît aussi dans les Ecritures, auxquelles l’humanité de l’homme est exposée autant qu’elle est engagée dans le monde. [1]


Satan, le « grand illusionniste », comme le désignait Jean Daniélou, avance toujours masqué.

Carnaval et ses débordements dionysiaques ne seraient-ils alors qu’une manière de tromper notre angoisse existentielle et, finalement, dans un monde déboussolé, qui a perdu la foi, qu’un retour au paganisme ? Retour du refoulé, aurait dit Freud…
_____________________

[1] Emmanuel LEVINAS, Ethique et Infini, Paris, Fayard, 1982, pp. 80-81. C’est moi qui souligne. Voir aussi, du même auteur : Totalité et Infini, Autrement qu’être, Difficile liberté, etc.

dimanche 22 février 2009

Voyage, voyage...













Qu’on me pardonne la tonalité sombre de mes propos d’hier. Sans doute faut-il mettre au compte de la fatigue et de l’exaspération ce billet d’humeur…

La ville, bien sûr – et la grande ville en particulier – a ses mérites. On sait qu’en français des personnes, des manières ou des mœurs raffinées sont volontiers décrites comme "policées" (du grec « πολις », la cité) ou "urbaines" (du latin « urbs », la ville). Même si l’on peine à le croire aujourd’hui, à observer le comportement de bien des parisiens et des londoniens, la politesse ou l’urbanité furent longtemps l’apanage des citadins, au contraire des « manants » et des « vilains » aux mœurs grossières et "rustiques" (du latin « rus », la campagne).

En vérité, je n’ai rien contre Rousseau (si ce n’est sa mauvaise foi – ce qui, d’ailleurs, n’est pas rien !), je révère Emerson et Thoreau et tiens Robert Frost pour l’un des tout grands poètes du 20e siècle, mais je confesse nourrir quelque suspicion à l’endroit d’une certaine idéologie du « retour à la nature » (ou, pour le dire carrément, d’un discours sur l’écologie qui me paraît ressortir à un phénomène de mode, à ce langage « politiquement correct » caractéristique de l’ « élite » privilégiée). Les habitants des « cités » de la banlieue parisienne ont-ils les moyens de se payer ne serait-ce qu’une semaine de ski à la montagne ?

L’exode des cadres fortunés vers les villes moyennes, le recours au « télé-travail » sont symptomatiques d’un « mal être » généré par les contraintes de la vie urbaine contemporaine. La tendance, pourtant – tous les démographes le savent – est à l’agglutination progressive de la population mondiale dans des mégapoles situées, de préférence, dans les zones côtières de la planète. Cette évolution semble irréversible.

Néanmoins, ce serait faire preuve d’un pessimisme idéologique ou pathologique – en tout cas injustifié – que de nier les multiples attraits qu’offre la grande ville, surtout aux yeux des jeunes. Il faut ne pas avoir connu l’ennui que sécrète la vie provinciale pour en douter !

A cela s’ajoute que la grande ville a toujours été synonyme de modernité. A ce titre, elle est promesse d’émancipation, ce qui plaît à la jeunesse à l’heure de la mobilité, de l’instantanéité des communications tant réelles que virtuelles, grâce à l’avion, au TGV, au téléphone portable et à l’internet.

Mais, comme en toute chose humaine, c’est encore l’ambivalence qui caractérise le rapport de l’homme occidental à la cité moderne : lieu de « divertissement », au sens pascalien du terme, elle offre aussi d’innombrables opportunités de se distraire comme de se cultiver (théâtres, cinémas, concerts, musées, conférences, etc.).

Alors, escapade à Londres ou « voyage autour de ma chambre » en compagnie d’un bon livre ?

Je retiendrai cette réflexion (cette objection ?) d’Emmanuel Todd :

La lecture silencieuse développe les capacités d’introspection et démultiplie le potentiel d’introversion. L’apprentissage de la lecture fabrique l’homme anxieux de la modernité, européen avant d’être japonais, chinois, arabe, indien, africain. Cet européen, mentalement modernisé par l’alphabétisation, fut perçu jusqu’à très récemment comme agité et sinistre par les populations de l’ancien tiers-monde. La hausse du taux de suicide a suivi pas à pas le développement de l’alphabétisation. C’est l’émergence de cet individu triomphant et malheureux qu’étudie au fond Durkheim dans Le Suicide [1].
_____________________

[1] Emmanuel TODD, Après la Démocratie, Gallimard, 2008.

vendredi 20 février 2009

Swinging London...













Quatre jours à Londres m’ont carrément épuisé !


J’avais conservé de mes précédents séjours dans la capitale anglaise le souvenir d’une ville animée, toujours avenante…et je n’ai retrouvé que bruit, grisaille et bousculades.

Partout des gens pressés, entassés dans des métros jonchés de journaux sales, pianotant sur leurs Blackberries, le visage fermé, le regard vide.


A seize ans, j’avais vécu des heures inoubliables à découvrir, d’un musée à l’autre, la peinture des siècles passés, à flâner dans les grands parcs, loin des rumeurs de la ville lorsque l’envie me prenait de fuir la foule.


De Regent Street à Piccadilly, de Mayfair à Oxford Street, que subsiste-t-il aujourd’hui de ce Londres policé qu’arpentait Mrs Dalloway ? Selfridges est certes toujours l’austère bâtiment dont des portiers amènes vous ouvrent les portes, mais pénétrez donc dans cette moderne caverne d’Ali Baba : vous voilà transporté, d’un instant à l’autre, dans n’importe quel temple de la consommation (un luxe tapageur pour nouveaux riches !).


Il faut dire que le temps maussade, un air âpre et venteux n’allégeaient en rien mon humeur...

Seul bonheur pour racheter une escapade bien compromise : Covent Garden, ses concerts et ses comédies musicales, sa vie nocturne à l’heure où les théâtres déversent dans les rues et les pubs une foule bigarrée, bon enfant, dont les débordements juvéniles font vibrer la nuit.


Derrière la vitre du train de banlieue qui m’emmène vers Gatwick défilent les faubourgs grisâtres. Aux immeubles de verre et d’acier de Canary Wharf succèdent les pavillons de briques, tous semblables, avec leurs toits d’ardoise et leurs jardinets de poupée. Des images, pêle-mêle, me reviennent à l’esprit : paysages agrestes, délicieuses toiles miniatures de Constable, lointains vaporeux des aquarelles de Turner, scènes de chasse…Nostalgie d’une Angleterre que j’avais peut-être rêvée ou qui n’est plus ?


A voir vivre beaucoup de nos contemporains dans l’enfer de ces « villes tentaculaires » chantées par Verhaeren et Carl Sandburg, je me convaincs pourtant que l’espace, le silence, l’intimité avec la nature comme la faculté de prendre son temps sont plus que jamais le luxe de ce siècle !

samedi 14 février 2009

Saint Valentin














La beauté du monde nous parle de l'Amour qui en est l'âme comme pourraient faire les traits d'un visage humain qui serait parfaitement beau et qui ne mentirait pas.

Simone WEIL, Intuitions pré-chrétiennes.
________________

Commentant le discours d'Aristophane dans Le Banquet, Simone Weil écrit aussi :

Platon dit que chacun de nous est non pas un homme, mais le symbole d'un homme, et cherche le symbole correspondant, l'autre moitié. Cette recherche, c'est l'Amour. L'Amour en nous c'est donc le sentiment de notre insuffisance radicale, conséquence du péché, et le désir, issu des sources mêmes de l'être, d'être réintégrés dans l'état de plénitude. L'Amour est donc bien le médecin de notre mal originel. Nous n'avons pas à nous demander comment produire l'amour en nous, il est en nous, de la naissance à la mort, impérieux comme une faim, nous devons seulement savoir le diriger.
.

mercredi 11 février 2009

Du sens




La pensée du jour :

« - Qu’il s’agisse de Dieu dans les civilisations religieuses, ou du lien avec le cosmos dans les civilisations antérieures, chaque structure mentale tient pour absolue, inattaquable, une évidence particulière qui ordonne la vie, et sans laquelle l’homme ne pourrait ni penser ni agir. »

André MALRAUX, Les noyers de l’Altenburg.




Il s’agit de trouver ou de créer du sens. Nous sommes ici-bas investis de cette mission.

« Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur », écrivait Camus, dans ses « Lettres à un ami allemand ». « Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir [1]. »


Peut-être faut-il suivre la voie qu’indiquait Malraux qui, avide de transcendance, la chercha tantôt dans l’art, tantôt dans la fraternité, livrant toujours le même combat contre la mort ou – ce qui revient au même – contre l’ « Άναγκη», la fatalité, le destin :

« Notre art me paraît une rectification du monde, un moyen d’échapper à la condition d’homme. La confusion capitale me paraît venir de ce qu’on a cru – dans l’idée que nous nous faisons de la tragédie grecque c’est éclatant ! – que représenter une fatalité était la subir. Mais non ! c’est presque la posséder. Le seul fait de pouvoir la représenter, de la concevoir, la fait échapper au vrai destin, à l’implacable échelle divine ; la réduit à l’échelle humaine. Dans ce qu’il a d’essentiel, notre art est une humanisation du monde [2]. »

___________________

[1] Albert Camus, Lettres à un ami allemand, Paris, Gallimard, Ed. de la Pléiade, tome 2, p. 26.

[2] André Malraux, Les Noyers de l’Altenburg, Paris, Gallimard, 1948, p. 128.