mardi 24 février 2009

Mardi gras















A Nice, la ville de mon enfance et de mon adolescence, le Carnaval a toujours été, d’aussi loin que je me souvienne, la grande affaire de l’année.

A cause de la foule débridée qu’elle attire, du tohu-bohu qu’elle génère, des coulées de confettis et de détritus qu’elle abandonne dans les rues une fois que les cortèges s’en sont allés, je n’ai jamais aimé cette fête.

Si j’essaie de rentrer plus profondément en moi-même pour tenter de mettre au jour les ressorts cachés de cette aversion, ses racines inconscientes, il me semble que c’est la peur que je découvre. Je me souviens de cette sorte d’effroi que produisait sur l’enfant que j’étais alors les géants de carton-pâte aux visages grotesques, à la démarche vacillante qui caracolaient, titubant parfois tels des hommes ivres, derrière les chars.

Mais, plus angoissant peut-être, il y avait les masques.

Ne plus distinguer un visage derrière l’anonymat du masque, c’était pour moi comme s’il devenait impossible de reconnaître l’ami de l’ennemi, le Bien du Mal.

C’est là que, par un détour dont j’eusse été bien incapable à l’époque, je rejoins aujourd’hui l’analyse si fine, si profonde que nous propose Lévinas lorsqu’il nous parle du visage et de sa signification éthique.

Je ne peux m’empêcher de citer dans son intégralité cette page d’Ethique et Infini, d’une incomparable hauteur de vue, dans laquelle Lévinas dialogue avec Philippe Némo :

E. Lévinas :
Il y a d’abord la droiture même du visage, son exposition droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer.

Ph. Némo :
Les récits de guerre nous disent en effet qu’il est difficile de tuer quelqu’un qui vous regarde de face.

E. L. :
Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui, dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. D’ordinaire, on est un « personnage » : on est professeur à la Sorbonne, vice-président du Conseil d’Etat, fils d’Un tel, tout ce qui est dans le passeport, la manière de se vêtir, de se présenter. Et toute signification, au sens habituel du terme, est relative à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà. C’est en cela que la signification du visage le fait sortir de l’être en tant que corrélatif d’un savoir. Au contraire, la vision est recherche d’une adéquation ; elle est ce qui par excellence absorbe l’être. Mais la relation au visage est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point ». Le meurtre, il est vrai, est un fait banal : on peut tuer autrui ; l’exigence éthique n’est pas une nécessité ontologique. L’interdiction de tuer ne rend pas le meurtre impossible, même si l’autorité de l’interdit se maintient dans la mauvaise conscience du mal accompli – malignité du mal. Elle apparaît aussi dans les Ecritures, auxquelles l’humanité de l’homme est exposée autant qu’elle est engagée dans le monde. [1]


Satan, le « grand illusionniste », comme le désignait Jean Daniélou, avance toujours masqué.

Carnaval et ses débordements dionysiaques ne seraient-ils alors qu’une manière de tromper notre angoisse existentielle et, finalement, dans un monde déboussolé, qui a perdu la foi, qu’un retour au paganisme ? Retour du refoulé, aurait dit Freud…
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[1] Emmanuel LEVINAS, Ethique et Infini, Paris, Fayard, 1982, pp. 80-81. C’est moi qui souligne. Voir aussi, du même auteur : Totalité et Infini, Autrement qu’être, Difficile liberté, etc.
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