dimanche 22 février 2009

Voyage, voyage...













Qu’on me pardonne la tonalité sombre de mes propos d’hier. Sans doute faut-il mettre au compte de la fatigue et de l’exaspération ce billet d’humeur…

La ville, bien sûr – et la grande ville en particulier – a ses mérites. On sait qu’en français des personnes, des manières ou des mœurs raffinées sont volontiers décrites comme "policées" (du grec « πολις », la cité) ou "urbaines" (du latin « urbs », la ville). Même si l’on peine à le croire aujourd’hui, à observer le comportement de bien des parisiens et des londoniens, la politesse ou l’urbanité furent longtemps l’apanage des citadins, au contraire des « manants » et des « vilains » aux mœurs grossières et "rustiques" (du latin « rus », la campagne).

En vérité, je n’ai rien contre Rousseau (si ce n’est sa mauvaise foi – ce qui, d’ailleurs, n’est pas rien !), je révère Emerson et Thoreau et tiens Robert Frost pour l’un des tout grands poètes du 20e siècle, mais je confesse nourrir quelque suspicion à l’endroit d’une certaine idéologie du « retour à la nature » (ou, pour le dire carrément, d’un discours sur l’écologie qui me paraît ressortir à un phénomène de mode, à ce langage « politiquement correct » caractéristique de l’ « élite » privilégiée). Les habitants des « cités » de la banlieue parisienne ont-ils les moyens de se payer ne serait-ce qu’une semaine de ski à la montagne ?

L’exode des cadres fortunés vers les villes moyennes, le recours au « télé-travail » sont symptomatiques d’un « mal être » généré par les contraintes de la vie urbaine contemporaine. La tendance, pourtant – tous les démographes le savent – est à l’agglutination progressive de la population mondiale dans des mégapoles situées, de préférence, dans les zones côtières de la planète. Cette évolution semble irréversible.

Néanmoins, ce serait faire preuve d’un pessimisme idéologique ou pathologique – en tout cas injustifié – que de nier les multiples attraits qu’offre la grande ville, surtout aux yeux des jeunes. Il faut ne pas avoir connu l’ennui que sécrète la vie provinciale pour en douter !

A cela s’ajoute que la grande ville a toujours été synonyme de modernité. A ce titre, elle est promesse d’émancipation, ce qui plaît à la jeunesse à l’heure de la mobilité, de l’instantanéité des communications tant réelles que virtuelles, grâce à l’avion, au TGV, au téléphone portable et à l’internet.

Mais, comme en toute chose humaine, c’est encore l’ambivalence qui caractérise le rapport de l’homme occidental à la cité moderne : lieu de « divertissement », au sens pascalien du terme, elle offre aussi d’innombrables opportunités de se distraire comme de se cultiver (théâtres, cinémas, concerts, musées, conférences, etc.).

Alors, escapade à Londres ou « voyage autour de ma chambre » en compagnie d’un bon livre ?

Je retiendrai cette réflexion (cette objection ?) d’Emmanuel Todd :

La lecture silencieuse développe les capacités d’introspection et démultiplie le potentiel d’introversion. L’apprentissage de la lecture fabrique l’homme anxieux de la modernité, européen avant d’être japonais, chinois, arabe, indien, africain. Cet européen, mentalement modernisé par l’alphabétisation, fut perçu jusqu’à très récemment comme agité et sinistre par les populations de l’ancien tiers-monde. La hausse du taux de suicide a suivi pas à pas le développement de l’alphabétisation. C’est l’émergence de cet individu triomphant et malheureux qu’étudie au fond Durkheim dans Le Suicide [1].
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[1] Emmanuel TODD, Après la Démocratie, Gallimard, 2008.
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