dimanche 29 mars 2009

Déséquilibres


L’information est imparfaite dans toute société (…) Mais l’information n’est pas seulement insuffisante, elle est aussi asymétrique, c’est-à-dire que certains monopolisent tel ou tel savoir afin d’en être les seuls bénéficiaires.

Jacques ATTALI, « Le Monde » daté vendredi 27 mars 2009.



Les limites d’une certaine « spécialisation » des rôles et des savoirs apparaissent de plus en plus nettement dans notre société et se traduisent par cette forme d’autisme dont font preuve des individus auxquels leur fonction sociale confère de lourdes responsabilités.
On a beaucoup parlé, ces derniers temps, des dirigeants d’entreprise et des spécialistes de la finance (banquiers, traders et autres gestionnaires de hedge funds) que leur aveuglement moral a conduits à une telle soumission au veau d’or, au culte de l’argent [1] qu’ils se sont eux-mêmes exclus de la communauté des petites gens (au point que la révolte gronde parmi les laissés-pour-compte de la société d’abondance - aujourd’hui comme à la veille de 1789 ? - contre les privilèges immérités).
Toutefois, dès lors qu’il s’agit de réfléchir au rôle de ceux que l’on englobe habituellement sous le nom d’ « élite », on sait qu’il ne faut pas seulement entendre sous ce terme l’ensemble des dirigeants politiques, économiques, syndicaux d’une communauté (voire, à l’ère de la globalisation, de la communauté humaine tout entière) mais également tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont détenteurs d’une autorité de fait, morale ou intellectuelle : écrivains, journalistes, enseignants, magistrats, religieux, etc.


Beaucoup d’intellectuels considérés comme des maîtres à penser, ou du moins comme des repères, par le citoyen ordinaire (qu’on ne voie rien de dépréciatif dans ce terme de « citoyen ordinaire » car j’entends ne faire ici qu’une constatation banale : tous nos concitoyens n’ont pas eu la chance d’avoir accès à l’enseignement supérieur) ont depuis longtemps failli à leur tâche.
Se pose donc le problème de l’ « élite » – ou de ce que l’on continue d’appeler ainsi – et de son rôle (j’oserais dire de sa mission, car il n’y a pas de distinction qui élève en honorant sans contrepartie de responsabilité).


Dans cette société du narcissisme, du raccourci, du clinquant (l’onomatopéique « bling bling » !), donc de la poudre aux yeux, la parole d’un journaliste (du seul fait qu’il jouit de l’énorme privilège d’avoir accès au media, ce qui, mécaniquement, amplifie la portée de ses propos) semble avoir plus de poids que celle du véritable « savant » (expert) – je veux dire de celui qui, par sa praxis, a acquis une réelle connaissance d’une situation ou d’un sujet.
C’est ainsi, par exemple, qu’un journaliste, s’imaginant, du haut de sa tribune médiatique, détenteur de toute l’intelligence des relations internationales, cherchera obstinément à en remontrer à ce même Premier ministre et ministre des Affaires Etrangères qui eut seul la lucidité et le courage de s'opposer à la puissance dominante quand la raison comme l’intérêt des peuples l’exigeait!

Je pose la question : pourquoi, aujourd’hui, l’avis du journaliste a-t-il apparemment plus de poids que celui de l’écrivain ?
Comment avons-nous insensiblement dérivé de l'époque où des journalistes de talent tels Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud, Jean Daniel, dialoguaient avec Sartre, Mauriac ou Camus, à ce moment que nous vivons où l’on n’entend plus que l’im-pertinence (préfixe privatif !), la prétention et la morgue de nos nouveaux journalistes (quand ce n’est pas leur ignorance discourtoise !) confondues avec la quête de la vérité et l’indépendance de jugement ?
On a bien compris qu’il est de bon ton parmi cette nouvelle «élite» médiatique de crier haro sur l’Eglise en l'accusant de toutes les hypocrisies (quand on ne la rend pas responsable de l’ensemble des maux dont souffre la société contemporaine !).

Ainsi s’empare-t-on d’un propos du pape, que l’on isole de son contexte (comme au « bon vieux temps » du stalinisme !), pour rendre Benoît XVI au moins "symboliquement" responsable de la propagation du sida en Afrique (!) - sans souffler mot, bien entendu, de l’action sanitaire, sur le terrain, des chrétiens engagés solidairement dans la vie quotidienne des populations africaines.
C’est ainsi encore que, par ignorance sans doute, on prend prétexte de ce qui n’est, au pire, qu’une maladresse d’expression tôt montée en épingle pour rééditer le sempiternel procès fait à l’Eglise d’être l’irréductible ennemie de la sexualité (oubliant que le christianisme est la religion de l’incarnation !).
Qui ne sait, pourtant, que le monothéisme d’Israël s’est affirmé précisément contre les cultes de la fécondité et les débordements orgiaques des sociétés qui l’environnaient [2]?
Ce journaliste qui, tous les matins, distille en pontifiant la bonne parole sur les ondes l’ignorerait-il ? Mais peut-être est-il tout simplement prisonnier de sa spécialité, si ce n’est de son idéologie et de sa «science»...

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[1] Ps. 135 : 15-18 ; Mat., 6, 24 ; Luc, 16, 13.
[2] Sur cet aspect de la société contemporaine voir aussi Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal, Gallimard, 2006.

samedi 28 mars 2009

Besoin, Désir, Amour...















Mû par le besoin de « consommer », l’homme fait l’amour, en effet, mais c’est par amour que l’homme peut renoncer au besoin de consommer. Il ne peut renoncer à faire l’amour qu’en aimant, c’est-à-dire en désirant l’autre pour ce qu’il est, différent de lui-même, non réductible au besoin qu’il en a, non nécessaire. Ainsi la demande d’amour que l’époux adresse à l’épouse dans son corps, se nourrit de ce que, au-delà de l’étreinte ou du refus, l’être de l’Autre lui échappe et fait ainsi la preuve qu’il existe en tant qu’objet de désir, être, et non seulement en tant qu’objet de besoin, chose. Le sexe, dans l’homme, est le lieu où se noue la double référence de son corps : à l’autre et à l’Autre. « Il est aisé de se rendre compte que le désir ne saurait être conçu en simple terme de besoin car il ne se limite pas à la seule visée de l’objet qu’est le sexe, pas plus qu’il ne peut être réduit à une pure demande, un pur appel de l’Autre. Le désir participe de l’un et de l’autre pour autant qu’il est désir de quelque chose et, en même temps, d’autre chose. (…) Il est médiation nécessaire entre l’implacable mécanique du besoin et la vertigineuse solitude de la demande. (…) Il participe du besoin pour autant qu’il se satisfait relativement d’un objet, mais ne se soutient qu’en tant qu’il participe à la demande dans sa recherche toujours insatisfaite de l’être de l’Autre [1] . » Cette double polarité dit assez que l’emprisonnement dans la satisfaction du pur besoin demeure l’impasse toujours possible. Dès que l’homme croit avoir quelque chose, c’est que cette « chose » n’est déjà plus ce qu’il cherchait. « Et quand il croit serrer son bonheur, chante Brassens, il le broie. » [2]

Denis VASSE, Le temps du désir, Paris, Seuil, 1969, pp. 39-40.


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[1] Serge LECLAIRE
[2] Louis ARAGON, Il n'y a pas d'amour heureux.

lundi 23 mars 2009

Blogging










Après une année de pratique – assez irrégulière, il est vrai – je suis presque naturellement amené à me demander ce que vise en dernier ressort (et peut-être inconsciemment ?) le « bloggeur ». Par là-même, je m’interroge sur ce qui peut bien constituer la spécificité de ce qu’on appelle un « blog » (ce qui le différencie, par exemple, du journal intime, le rapprochant davantage du «bloc-notes» tel que l’illustra Mauriac).

Il me semble que le trait le plus marquant du blog est qu’il consacre – et en quelque sorte institutionnalise – un rapport inédit entre l’image et l’écrit. Le blog instaure entre ces deux media une complémentarité d’un genre nouveau. S’il donne à voir en même temps qu’il veut informer et/ou faire penser (« food for thought » proclame un bloggeur !), il ne se distingue guère en cela de l’hebdomadaire ou du quotidien. Comme eux, il tend à abolir la distance entre ce que l’image comporte d’instantané et ce que l’écrit suppose de « secondarité », de distanciation et de réflexion, mais il le fait en instaurant un dialogue d’un genre nouveau, à la fois synthétique et immédiat, que seule a rendu possible la conjonction de l’ordinateur personnel et de la photographie numérique.
C’est pourquoi le blog apparaît aujourd’hui comme un instrument de communication aussi incontournable que le téléphone portable ou le site communautaire (du type Facebook, Myspace, etc.). Toutefois, il a sur ces derniers l’avantage de permettre une beaucoup plus ample créativité. Cette complémentarité – cette symbiose, pourrait-on dire – entre l’image et l’écrit agit, en effet, comme un catalyseur de créativité. Il suffit pour s’en convaincre d’aller faire un tour dans ce qu’on appelle la «blogosphère». Néanmoins, cette potentialité magnifique ne constitue pas, pour la plupart des blogs, une garantie d’originalité. De fait, beaucoup de blogs sont médiocres et insipides.

Il semble difficile de trouver le juste équilibre entre image et texte. Beaucoup de blogs privilégient l’image (au risque de faire la part trop belle à la photographie ?) et négligent le texte. Un texte, d’ailleurs, rarement travaillé, hâtivement écrit, à peine relu.
Ce qui me mène à penser qu’une réflexion, sans doute, s’impose préalablement à toute entreprise de « blogging » tant sur la Photographie elle-même que sur la place que l’on désire lui accorder par rapport au texte. Une telle réflexion me semble avoir été esquissée par Roland Barthes bien avant que le progrès technique ait rendu le « blog » possible.

Réfléchissant, à propos du roman, au rapport du texte et de l’image, Barthes écrivait ceci, dans « La chambre claire » [1], son essai sur la photographie :

Tous les auteurs sont d’accord, dit Sartre, pour remarquer la pauvreté des images qui accompagnent la lecture d’un roman : si je suis bien pris par ce roman, pas d’image mentale. Au Peu-d’Image de la lecture, répond le Tout-Image de la Photo ; non seulement parce qu’elle est déjà en soi une image, mais parce que cette image très spéciale se donne pour complète – intègre, dira-t-on en jouant sur le mot. L’image photographique est pleine, bondée : pas de place, on ne peut rien y ajouter. [2]

Renchérissant sur cette « tautologie » de l’image, Barthes soulignait aussi l’inintérêt de bien des photos dont nous sommes quotidiennement bombardés dans notre «civilisation de l’image».

Beaucoup de photos sont, hélas, inertes sous mon regard. Mais même parmi celles qui ont quelque existence à mes yeux, la plupart ne provoquent en moi qu’un intérêt général, et si l’on peut dire, poli : en elles, aucun punctum : elles me plaisent ou me déplaisent sans me poindre : elles sont investies du seul studium. Le studium, c’est le champ très vaste du désir nonchalant, de l’intérêt divers, du goût inconséquent : j’aime / je n’aime pas, I like / I don’t. Le studium est de l’ordre du to like, et non du to love ; il mobilise un demi-désir, un demi-vouloir ; c’est la même sorte d’intérêt vague, lisse, irresponsable, qu’on a pour des gens, des spectacles, des vêtements, des livres, qu’on trouve "bien". [3]


Combien plus parlant, plus « poignant » (c’est son mot) lui paraît être l’art du portrait, fût-il l’œuvre de l’amateur qui, presque par inadvertance, capture en un regard la vérité de l’être aimé.

Voir photographiés une bouteille, une branche d’iris, une poule, un palais, n’engage que la réalité. Mais un corps, un visage, et qui plus est, souvent, ceux d’un être aimé ? [4]

Achevant sa réflexion sur le jugement désabusé qu’il portait (déjà !) sur notre société d’hyperconsommation, le sémiologue plaidait avec ferveur pour une réhabilitation de ce qui seul compte, en vérité, le Désir.

Ce qui caractérise les sociétés dites avancées, c’est que ces sociétés consomment aujourd’hui des images, et non plus, comme celles d’autrefois, des croyances ; elles sont donc plus libérales, moins fanatiques, mais aussi plus « fausses » (moins «authentiques») – chose que nous traduisons, dans la conscience courante, par l’aveu d’une impression d’ennui nauséeux, comme si l’image, s’universalisant, produisait un monde sans différences (indifférent), d’où ne peut alors surgir ici et là que le cri des anarchismes, marginalismes et individualismes : abolissons les images, sauvons le Désir immédiat (sans médiation) [5].


[1] Roland BARTHES, La chambre claire, Note sur la photographie, Paris, Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980.
[2] Ibid., p. 139.
[3] Ibid., p. 50.
[4] Ibid., p. 166.
[5] Ibid., p. 182.

vendredi 20 mars 2009

Help !







En France, c’est aujourd’hui la journée contre le SIDA.

La seconde chaîne diffuse un documentaire accablant sur la situation au Swaziland.

Est-il possible qu’en ce début du 21e siècle la communauté internationale se désintéresse à ce point de ce petit pays d’Afrique dont le quart des habitants, en raison de la pandémie, sont des enfants orphelins ?

Le « global village » compte donc des recoins plus éloignés des préoccupations de nos dirigeants que la planète Mars !

Un roi fainéant prévaricateur détourne à son seul profit la majeure partie des revenus d’un pays sans hôpitaux publics et sans système éducatif dignes de ce nom.

Dans le même temps, des prédicateurs-charlatans amassent des fortunes en misant sur la naïveté et l’inconscience de petites gens sans instruction.


Là-dessus, il faut que le pape s’en mêle, comme si la vie n’avait de valeur qu’in utero !


Tandis que gronde dans nos villes une légitime révolte contre les licenciements abusifs et les salaires indus de dirigeants d’entreprises aussi cyniques que cupides, la mort continue de faucher, dans l’indifférence générale des milliers de jeunes africains.


Qu’est-il advenu du « devoir d’ingérence » naguère prôné par notre ministre-médecin des Affaires Etrangères ? Les armes ne sont pas seules à porter la mort, la misère aussi peut tuer !

jeudi 19 mars 2009

(G)rève général(e)















Là où les comptes capitalistes ne sont plus justes, il se peut que les banqueroutiers soient amenés à faire une immense tache d'encre sur le grand livre de toute l'existence et à l'étendre encore pour que le monde entier devienne aussi noir que du charbon et qu'aucun vérificateur ne puisse amener le faussaire à rendre des comptes. Tout cela constitue une mystification bien plus grave encore que celle des façades pompeuses prêtes aujourd'hui à s'écrouler. Mais le travail grâce auquel l'Histoire progresse et a déjà progressé depuis bien longtemps, ouvre la voie de la bonne issue possible, celle qui est non pas un abîme mais une montagne se dressant dans l'avenir. Les hommes et le monde portent suffisamment d'avenir heureux; aucun projet n'est bon sans cette foi profonde en lui-même.


Ernst BLOCH, Le Principe Espérance, Paris, Gallimard, 1976 pour la traduction française.

mercredi 18 mars 2009

Questions













Peut-être la photographie – celle des autres : je ne suis pas assez «visuel» pour faire un bon photographe – m’aide-t-elle (un peu) à combattre l’abstraction, l'ennemi implacable de Tarrou dans La Peste ?

Quelqu’un que j’aime bien me lançait hier cet aveu angoissé : "Je me pose beaucoup de questions..."

Spontanément, m’est alors revenue à l’esprit cette réponse de Rilke à un jeune homme qui l’interrogeait :

Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. [1]

"En vérité", me suis-je dit, "n'es-tu pas, toi aussi, en train de te poser beaucoup de questions ?"
Et je me fis la même réponse.

P.S. Plus tard seulement, j’ai songé au jeune homme riche…[2]

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[1] Rainer-Maria RILKE, Lettres à un jeune poète, Paris, Grasset, 1956 pour la traduction française.
[2] Mat., 19, 16-22.

lundi 16 mars 2009

The pursuit of happiness... ou la déréliction ?













Que cela plaise ou non, une constatation s’impose, que fait Gilles Lipovetsky dans son livre "Le bonheur paradoxal" : La vie au présent a remplacé les attentes du futur historique et l’hédonisme, les militantismes politiques [1]. L’élection de Barack Obama (et, surtout, la campagne qui l’a précédée, avec un engagement renouvelé de la jeunesse américaine) apportera-t-elle un démenti durable à cette assertion ? Il est permis d’en douter. Il existe une tendance lourde que Lipovetsky énonce ainsi : Tandis que se développe une approche plus qualitative du marché prenant en compte les besoins et la satisfaction du client, nous sommes passés d’une économie axée sur l’offre à une économie axée sur la demande [2].

Ce renversement de perspective a donné naissance à ce que l’auteur appelle « la société d’hyperconsommation ». Cette société - la nôtre désormais - correspond à une nouvelle phase du capitalisme dans laquelle l’actionnaire, d’une part, et le client, de l’autre, sont rois.

La conséquence la plus significative de cette mutation de l’économie est que l’esprit de consommation s’infiltre jusque dans le rapport à la famille et à la religion, à la politique et au syndicalisme, à la culture et au temps disponible.

Si le nouveau régime marchand n’est pas à mettre au pilori, il n’est pas non plus à encenser. Contemporain d’un acheteur conscientisé et « professionnalisé », il est également producteur d’un « mauvais infini », de comportements débridés et excessifs, d’une foule de désordres subjectifs et d’échecs éducatifs. D’un côté la société d’hyperconsommation exalte les référentiels du mieux-être, de l’harmonie et de l’équilibre ; de l’autre elle se donne comme un système hypertrophique et incontrôlé, un ordre boulimique qui porte à l’extrême et au chaos et qui voit cohabiter l’opulence avec l’amplification des inégalités et de la sous-consommation. Les ratés sont doubles : ils concernent aussi bien l’ordre subjectif des existences que l’idéal de justice sociale.

C’est ainsi que l’âge du bonheur paradoxal appelle des solutions elles-mêmes paradoxales. Il nous faut clairement
moins de consommation, entendue comme imaginaire proliférant de la satisfaction, comme gaspillage de l’énergie et comme excroissance sans règle des conduites individuelles. L’heure est à la régulation et à la modération, au renforcement des motivations moins dépendantes des biens marchands. Des changements s’imposent afin d’assurer non seulement un développement économique durable mais aussi des existences moins déstabilisées, moins aimantées par les satisfactions consuméristes. Mais il nous faut aussi, à certains égards, plus de consommation : cela, pour faire reculer la pauvreté, mais aussi pour aider les personnes âgées et soigner toujours mieux les populations, mieux utiliser le temps et les services, s’ouvrir au monde, goûter des expériences nouvelles. Point de salut sans progrès de la consommation, fût-elle redéfinie par de nouveaux critères ; point d’espoir d’une vie meilleure si l’on ne remet pas en cause l’imaginaire de la satisfaction complète et immédiate, si l’on s’en tient au seul fétichisme de la croissance des besoins commercialisés. Le temps des révolutions politiques est achevé, celui du rééquilibrage de la culture consumériste et de la réinvention permanente de la consommation et des modes de vie est devant nous [3].

Saurons-nous relever le défi ?

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[1] Gilles LIPOVETSKY, Le bonheur paradoxal, Folio essais, p.9.
[2] Ibid., p.10.
[3] Ibid., pp.18-19.
C'est moi qui souligne.

mercredi 11 mars 2009

Démocratie














La soumission passive au libre-échange de classes qu'on aurait autrefois appelées "dirigeantes" évoque quelque chose de plus fort que ce que Marx a décrit dans L'idéologie allemande, où il s'est contenté de mettre en évidence une incapacité à appréhender la réalité des rapports sociaux autrement que d'un point de vue de classe.

Notre classe supérieure n'est, à vrai dire, peut-être même plus une classe, mais un ensemble atomisé d'individus trop payés, dérivant dans un monde sans structure métaphysique ou idéologique. Peut-être le terme approprié, pour désigner ce groupe égaré dans une histoire qu'il n'a plus la prétention de faire, devrait-il être celui de "classe dérivante".


Emmanuel TODD, Après la démocratie, Paris, Gallimard, 2008.



Des propos d’Emmanuel Todd, je retiendrai davantage son jugement sur la dérive d’une classe « atomisée », dont les privilèges économiques et l’individualisme forcené nous ont conduits à la crise actuelle, que sa dénonciation des erreurs de Marx. Il me semble qu’on a un peu vite enterré l’auteur du Capital dans l’euphorie qu’a provoquée la chute du mur de Berlin.

Opportunément débarrassée d’un mythe à la fois commode et encombrant, celui du « socialisme réel », le capitalisme triomphant s’est empressé de mettre en pratique le fameux précepte de Guizot : « Enrichissez-vous ! ».

Ajouté à la perte des repères idéologiques et à la dévalorisation des instruments d’analyse traditionnels, le développement des techniques modernes de communication (ordinateur personnel, internet, téléphones portables, baladeurs, consoles de jeux, etc.) a précipité une dérive vers l’individualisme et le repli sur la sphère privée. L’hédonisme, encouragé par l’argent facile, a remplacé les valeurs de travail, d’effort, de frugalité - mais également de solidarité - promues par la génération de l’immédiat après-guerre sous l’effet de la nécessité. A la reconstruction matérielle, industrielle, économique de l’Europe ravagée par la guerre mondiale a succédé la construction de l’Europe politique souhaitée par les peuples et mise en œuvre grâce à la sagesse de dirigeants éclairés – Robert Schuman, Jean Monnet, Paul-Henri Spaak, Alcide de Gasperi, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer – à une époque où les mots « démocratie chrétienne » avaient encore un sens…

L’urgence est désormais à l’approfondissement de la démocratie non seulement dans le domaine strictement politique (par la promotion de la parité hommes-femmes, par l’intégration des étrangers en situation régulière, etc.) mais aussi dans le champ économique.

Pour atteindre ce but, il est certain que le levier principal devrait être l’éducation, mais également, après des décennies d’étrange silence – voire de coupable démission – un engagement renouvelé des intellectuels dans la théorie comme dans la pratique.

lundi 9 mars 2009

Un seul sourire






















Un seul sourire disputait
Chaque étoile à la nuit montante
Un seul sourire pour nous deux

Et l'azur en tes yeux ravis
Contre la masse de la nuit
Trouvait sa flamme dans mes yeux

J'ai vu par besoin de savoir
La haute nuit créer le jour
Sans que nous changions d'apparence.


Paul Eluard

dimanche 8 mars 2009


















Comme il m’arrive souvent, je me reprochais d’avoir eu concernant la culture – ou, plus exactement, à l’endroit d’une certaine conception de la culture – des mots qui pouvaient paraître injustes. Je me proposais donc d’y revenir afin qu’on ne se méprît pas sur ma véritable intention.

Le hasard vient heureusement à mon secours. Relisant Les Noyers de l’Altenburg, qui reste pour moi - avec L’espoir - dans sa forme inachevée (la suite de La lutte avec l’Ange a été détruite par la Gestapo [1]) l’un des livres les plus forts d’André Malraux, je suis tombé hier sur ce passage :

La culture est une religion. ( …) La culture ne nous enseigne pas l’homme, elle nous enseigne tout modestement l’homme cultivé, dans la mesure où il est cultivé ; comme l’introspection ne nous enseigne pas l’homme, mais tout modestement l’homme qui a l’habitude de se regarder !
(…)
- Je ne suis pas un très bon chrétien, continuait Thirard, mais je crois que la charité du cœur nous permet de connaître, – oui : de connaître ! – plus de l’homme que tous les livres qui m’entourent ici. La culture, considérée comme valeur suprême, aboutit inévitablement à faire pousser des mandarins chinois, ça crève les yeux, mes bons amis : son objet a toujours été de fonder la vie en qualité, si j’ose dire, mais c’est tout autre chose que de la fonder en vérité ! Quant à la psychologie, elle enseigne la vie, ma foi, comme les tableaux de bataille à devenir général, ou les marines à naviguer…
[2]

Aujourd’hui, journée des droits de la femme, c’est aussi la charité du cœur qui nous permet d’entrer en communion avec la détresse de toutes les femmes violentées et humiliées à travers le monde.

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[1] Note de Malraux en préface à l’édition de 1948.
[2] André MALRAUX, Les Noyers de l’Altenburg, Paris, Gallimard, 1948, pp.115-116.

vendredi 6 mars 2009

Carême



















De longues journées de solitude me laissent tout loisir de méditer, comme on peut le faire en de telles circonstances, sur les affaires du monde, les mœurs de nos contemporains, mon passé, peuplé d’êtres qui me sont chers, la vie qui lentement me quitte, la nécessité de trouver du sens à tout cela.

A guetter les signes des temps, on est vite tiraillé entre optimisme et découragement. Il n’y a là rien de nouveau. Face à l’inéluctabilité de l’oracle, défiant Sophocle et Cassandre, contre le Fatum résonne toujours, depuis deux millénaires, la voix de Jean-Baptiste [1] :
Rendez droit le chemin du Seigneur !

Comme l’écrit Thomas Merton :

There is no leaf that is not in Your care. There is no cry that was not heard by You before it was uttered. There is no water in the shales that was not hidden there by Your wisdom. There is no concealed spring that was not concealed by You. There is no glen for a lone house that was not planned by you for a lone house. There is no man for that acre of woods that was not made by You for that acre of woods.
But there is greater comfort in the substance of silence than in the answer to a question. Eternity is in the present. Eternity is in the palm of the hand. Eternity is a seed of fire, whose sudden roots break barriers that keep my heart from being an abyss.
[2]

On voudrait trouver la bonne distance, le juste équilibre entre le devoir d’honnêteté qui oblige à ne pas celer le lieu d’où l’on parle (une leçon de mon maître Michel Oriol !) et la volonté de rester ouvert, réceptif, accueillant à tous les points de vue, à toutes les conditions, à tous les vivants – mais sans jamais abdiquer la liberté de dire, s’il le faut, avec Augustin : Odi tua, amo te [3] …

Veiller à ne pas verser dans l’égotisme ou le narcissisme, mais ne pas refuser de s’exposer, quitte à courir le risque de se tromper et d’être corrigé.
Ne pas craindre de prendre parti, mais avec le seul souci de la justice.

La culture, dans ses formes occidentales livresque, musicale, artistique est une richesse de riches. Puissions-nous en avoir conscience et aspirer, avant tout, à demeurer des " pauvres en esprit ".

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[1] …on t’appellera prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant le Seigneur pour lui préparer le chemin, pour révéler à son peuple qu’il est sauvé, que ses péchés sont pardonnés. Telle est la tendresse du cœur de notre Dieu… (Luc, 1, 76-77)

[2] Il n’est pas une feuille dont Vous n’ayez souci. Il n’est pas un cri que Vous n’ayez entendu avant même qu’il ait été lancé. Il n’est pas d’eau dans l’argile qui n’y ait été enfouie par Votre sagesse. Il n’est pas de printemps secret que vous n’ayez voulu secret. Il n’est pas de vallon pour une maison isolée que Vous n’ayez destiné à une maison isolée. Il n’est pas un homme pour cet arpent de forêt que vous n’ayez fait pour cet arpent de forêt.
Mais il y a plus de consolation dans la teneur du silence que dans la réponse à une question. L’éternité est tout entière dans le présent. L’éternité tient dans le creux de la main. L’éternité, c’est une graine de feu dont les soudaines racines transpercent les barrières qui empêchent mon cœur d’être un gouffre sans fond. (C’est moi qui traduis)

[3] Je hais tes actes, mais, toi, je t’aime.

Culture de masse et mythologie








De James Dean à Robert Pattinson...

Comme toute culture, la culture de masse produit ses héros, ses demi-dieux, bien qu'elle se fonde sur ce qui est, précisément, la décomposition du sacré : le spectacle, l'esthétique. Mais, précisément, la mythologisation est atrophiée ; il n'y a pas de vrai dieux ; héros et demi-dieux participent à l'existence empirique, infirme et mortelle. Sous la pression inhibante de la réalité informative et du réalisme imaginaire, sous la pression orientante des besoins d'identification et des normes de la société de consommation, il n'y a pas de grand envol mythologique, comme dans les religions ou les épopées, mais un déploiement à ras de terre. L'Olympe moderne se situe au-delà de l'esthétique, mais non pas déjà dans la religion.

Edgar MORIN, L'esprit du temps, Paris, Grasset, 1962.

jeudi 5 mars 2009

And Death Shall Have no Dominion













Dans la crainte et dans l'espérance.

And death shall have no dominion.
Dead men naked they shall be one
With the man in the wind and the west moon;
When their bones are picked clean and the clean bones gone,
They shall have stars at elbow and foot;
Though they go mad they shall be sane,
Though they sink through the sea they shall rise again;
Though lovers be lost love shall not;
And death shall have no dominion.


Dylan THOMAS

mercredi 4 mars 2009

Crépuscules...








Effet de cette « conscience malheureuse » qui taraude quiconque consent à vivre les yeux ouverts en ce monde d’injustice, il est tout aussi difficile aujourd’hui de se soustraire aux sollicitations de l’actualité (c’est-à-dire de l’Histoire en train de se faire) que d’y investir toute son énergie.

Il faut des êtres exceptionnels, de grands écrivains comme Malraux, Hemingway, Orwell, Forster ou de grands mystiques comme Simone Weil, Dietrich Bonhöffer, par exemple, pour réussir à concilier action et réflexion en une œuvre dont on ne saurait distinguer les deux versants.

S’il est vrai que La recherche coïncide parfaitement, dans son déroulement même, avec la vie de Proust, l’écrivain ne se mêle guère de s’engager au sens où le voulait Sartre. Il faut dire que les grandes idéologies mortifères, nazisme et stalinisme, sont passées par là !

Notre temps est à l’individualisme et au narcissisme, à la quête effrénée de la jouissance ou au repli sur soi. D’où ces comportements à risque qui tentent de plus en plus de jeunes, prêts à risquer leur vie, précisément pour se sentir vivre, dans l’intensité et l’immédiateté de la sensation (« rodéos » du samedi soir dans les banlieues de Paris, ski hors piste, saut à l’élastique, parapente, rafting, etc. - pour ne rien dire de l'alcool, de la drogue ni de la sexualité).

On m’objectera qu’au sortir de la guerre on assista à des comportements similaires. Le cinéma de l’époque en témoigne : qu’on songe à Rebel without a cause de Nicholas Ray et à celui qui fut l’idole de toute une génération, James Dean.

Mais il y eut aussi le néo-réalisme italien et sa pléiade de chefs d’œuvre (de Ladri di biciclette de Vittorio de Sica à Riso amaro de Giuseppe de Santis en passant par La terra trema de Luchino Visconti - il faudrait tous les citer !) qui ne cessa jamais de prendre en compte l’éternelle soif de transcendance (c’est-à-dire d’Amour) qui est au cœur de l’homme.

Un des sommets, sans doute, de l’écriture cinématographique fut atteint avec Europa ’51 de Roberto Rossellini.

On est loin des films d’évasion dans le fantastique et l’on ne m’en voudra pas trop, j'espère, de regretter le Visconti d’autres « crépuscules »… [1]

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[1] Ludwig (1972) a pour titre français Le crépuscule des dieux.

lundi 2 mars 2009

What lips my lips have kissed...














Un temps maussade en ce début mars ; un hiver qui n'en finit pas de nous infliger ses frimas ! La crise économique, de jour en jour aggravée ; les conflits - du Darfour à l'Afghanistan, de Gaza à la RDC - indéfiniment prolongés... Difficile d'échapper au pessimisme ambiant !

Tirant argument du succès du film "Twilight " (Roméo et Juliette version vampires) et sans doute soucieux de combattre la crise en même temps que la morosité, TF1 nous incitait ce soir dans son journal de 20 heures... à aller au cinéma.

Amateur du septième art - donc, aussi, du cinéma fantastique ("Le testament d'Orphée ", "La Belle et la Bête " ; l'oeuvre de René Clair ; celle de Fritz Lang : quels merveilleux souvenirs de matinées au ciné-club !)-, je confesse pourtant un faible pour la poésie romantique (eh, oui, j'assume jusqu'au "I fall upon the thorns of life, I bleed " de Shelley !). C'est pourquoi ma nostalgie prendra ce soir la forme d'un poème :

What lips my lips have kissed, and where, and why,
I have forgotten, and what arms have lain
Under my head till morning; but the rain
Is full of ghosts tonight, that tap and sigh
Upon the glass and listen for reply;
And in my heart there stirs a quiet pain
For unremembered lads that not again
Will turn to me at midnight with a cry.
Thus in the winter stands a lonely tree,
Nor knows what birds have vanished one by one,
Yet know its boughs more silent than before:
I cannot say what loves have come and gone;
I only know that summer sang in me
A little while, that in me sings no more.


Edna St. Vincent Millay

dimanche 1 mars 2009

Un monde humain ?















Lu dans "Le Monde" du 28 février :


Quel est donc l'impact de ces mutations du monde global sur la structuration individuelle du sujet et son psychisme ? Privé de ses repères, l'homme postmoderne, anonyme, interchangeable et solitaire, manque d'une organisation interne robuste et durable; sans identifications, il ne peut y avoir de construction durable de l'identité. Si je ne peux me bâtir au sein d'une réalité qui tout à la fois se dérobe et m'échappe, je ne suis pas en mesure d'en saisir le principe et de me l'approprier; il ne me reste que le plaisir, la jouissance illusoire, dangereuse, mortelle du "tout, tout de suite" si bien exploitée par les techniques marchandes et la virtualisation des transactions. Une société qui réduit l'esprit à la matière, qui traite les sujets comme des objets négociables, le désir comme un besoin, ne peut que renvoyer chacun à sa part obscure et dissimulée, au négatif qui nous habite tous.

Henri SZTULMAN, L'avenir d'une désillusion.