lundi 23 mars 2009

Blogging










Après une année de pratique – assez irrégulière, il est vrai – je suis presque naturellement amené à me demander ce que vise en dernier ressort (et peut-être inconsciemment ?) le « bloggeur ». Par là-même, je m’interroge sur ce qui peut bien constituer la spécificité de ce qu’on appelle un « blog » (ce qui le différencie, par exemple, du journal intime, le rapprochant davantage du «bloc-notes» tel que l’illustra Mauriac).

Il me semble que le trait le plus marquant du blog est qu’il consacre – et en quelque sorte institutionnalise – un rapport inédit entre l’image et l’écrit. Le blog instaure entre ces deux media une complémentarité d’un genre nouveau. S’il donne à voir en même temps qu’il veut informer et/ou faire penser (« food for thought » proclame un bloggeur !), il ne se distingue guère en cela de l’hebdomadaire ou du quotidien. Comme eux, il tend à abolir la distance entre ce que l’image comporte d’instantané et ce que l’écrit suppose de « secondarité », de distanciation et de réflexion, mais il le fait en instaurant un dialogue d’un genre nouveau, à la fois synthétique et immédiat, que seule a rendu possible la conjonction de l’ordinateur personnel et de la photographie numérique.
C’est pourquoi le blog apparaît aujourd’hui comme un instrument de communication aussi incontournable que le téléphone portable ou le site communautaire (du type Facebook, Myspace, etc.). Toutefois, il a sur ces derniers l’avantage de permettre une beaucoup plus ample créativité. Cette complémentarité – cette symbiose, pourrait-on dire – entre l’image et l’écrit agit, en effet, comme un catalyseur de créativité. Il suffit pour s’en convaincre d’aller faire un tour dans ce qu’on appelle la «blogosphère». Néanmoins, cette potentialité magnifique ne constitue pas, pour la plupart des blogs, une garantie d’originalité. De fait, beaucoup de blogs sont médiocres et insipides.

Il semble difficile de trouver le juste équilibre entre image et texte. Beaucoup de blogs privilégient l’image (au risque de faire la part trop belle à la photographie ?) et négligent le texte. Un texte, d’ailleurs, rarement travaillé, hâtivement écrit, à peine relu.
Ce qui me mène à penser qu’une réflexion, sans doute, s’impose préalablement à toute entreprise de « blogging » tant sur la Photographie elle-même que sur la place que l’on désire lui accorder par rapport au texte. Une telle réflexion me semble avoir été esquissée par Roland Barthes bien avant que le progrès technique ait rendu le « blog » possible.

Réfléchissant, à propos du roman, au rapport du texte et de l’image, Barthes écrivait ceci, dans « La chambre claire » [1], son essai sur la photographie :

Tous les auteurs sont d’accord, dit Sartre, pour remarquer la pauvreté des images qui accompagnent la lecture d’un roman : si je suis bien pris par ce roman, pas d’image mentale. Au Peu-d’Image de la lecture, répond le Tout-Image de la Photo ; non seulement parce qu’elle est déjà en soi une image, mais parce que cette image très spéciale se donne pour complète – intègre, dira-t-on en jouant sur le mot. L’image photographique est pleine, bondée : pas de place, on ne peut rien y ajouter. [2]

Renchérissant sur cette « tautologie » de l’image, Barthes soulignait aussi l’inintérêt de bien des photos dont nous sommes quotidiennement bombardés dans notre «civilisation de l’image».

Beaucoup de photos sont, hélas, inertes sous mon regard. Mais même parmi celles qui ont quelque existence à mes yeux, la plupart ne provoquent en moi qu’un intérêt général, et si l’on peut dire, poli : en elles, aucun punctum : elles me plaisent ou me déplaisent sans me poindre : elles sont investies du seul studium. Le studium, c’est le champ très vaste du désir nonchalant, de l’intérêt divers, du goût inconséquent : j’aime / je n’aime pas, I like / I don’t. Le studium est de l’ordre du to like, et non du to love ; il mobilise un demi-désir, un demi-vouloir ; c’est la même sorte d’intérêt vague, lisse, irresponsable, qu’on a pour des gens, des spectacles, des vêtements, des livres, qu’on trouve "bien". [3]


Combien plus parlant, plus « poignant » (c’est son mot) lui paraît être l’art du portrait, fût-il l’œuvre de l’amateur qui, presque par inadvertance, capture en un regard la vérité de l’être aimé.

Voir photographiés une bouteille, une branche d’iris, une poule, un palais, n’engage que la réalité. Mais un corps, un visage, et qui plus est, souvent, ceux d’un être aimé ? [4]

Achevant sa réflexion sur le jugement désabusé qu’il portait (déjà !) sur notre société d’hyperconsommation, le sémiologue plaidait avec ferveur pour une réhabilitation de ce qui seul compte, en vérité, le Désir.

Ce qui caractérise les sociétés dites avancées, c’est que ces sociétés consomment aujourd’hui des images, et non plus, comme celles d’autrefois, des croyances ; elles sont donc plus libérales, moins fanatiques, mais aussi plus « fausses » (moins «authentiques») – chose que nous traduisons, dans la conscience courante, par l’aveu d’une impression d’ennui nauséeux, comme si l’image, s’universalisant, produisait un monde sans différences (indifférent), d’où ne peut alors surgir ici et là que le cri des anarchismes, marginalismes et individualismes : abolissons les images, sauvons le Désir immédiat (sans médiation) [5].


[1] Roland BARTHES, La chambre claire, Note sur la photographie, Paris, Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980.
[2] Ibid., p. 139.
[3] Ibid., p. 50.
[4] Ibid., p. 166.
[5] Ibid., p. 182.
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