dimanche 29 mars 2009

Déséquilibres


L’information est imparfaite dans toute société (…) Mais l’information n’est pas seulement insuffisante, elle est aussi asymétrique, c’est-à-dire que certains monopolisent tel ou tel savoir afin d’en être les seuls bénéficiaires.

Jacques ATTALI, « Le Monde » daté vendredi 27 mars 2009.



Les limites d’une certaine « spécialisation » des rôles et des savoirs apparaissent de plus en plus nettement dans notre société et se traduisent par cette forme d’autisme dont font preuve des individus auxquels leur fonction sociale confère de lourdes responsabilités.
On a beaucoup parlé, ces derniers temps, des dirigeants d’entreprise et des spécialistes de la finance (banquiers, traders et autres gestionnaires de hedge funds) que leur aveuglement moral a conduits à une telle soumission au veau d’or, au culte de l’argent [1] qu’ils se sont eux-mêmes exclus de la communauté des petites gens (au point que la révolte gronde parmi les laissés-pour-compte de la société d’abondance - aujourd’hui comme à la veille de 1789 ? - contre les privilèges immérités).
Toutefois, dès lors qu’il s’agit de réfléchir au rôle de ceux que l’on englobe habituellement sous le nom d’ « élite », on sait qu’il ne faut pas seulement entendre sous ce terme l’ensemble des dirigeants politiques, économiques, syndicaux d’une communauté (voire, à l’ère de la globalisation, de la communauté humaine tout entière) mais également tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont détenteurs d’une autorité de fait, morale ou intellectuelle : écrivains, journalistes, enseignants, magistrats, religieux, etc.


Beaucoup d’intellectuels considérés comme des maîtres à penser, ou du moins comme des repères, par le citoyen ordinaire (qu’on ne voie rien de dépréciatif dans ce terme de « citoyen ordinaire » car j’entends ne faire ici qu’une constatation banale : tous nos concitoyens n’ont pas eu la chance d’avoir accès à l’enseignement supérieur) ont depuis longtemps failli à leur tâche.
Se pose donc le problème de l’ « élite » – ou de ce que l’on continue d’appeler ainsi – et de son rôle (j’oserais dire de sa mission, car il n’y a pas de distinction qui élève en honorant sans contrepartie de responsabilité).


Dans cette société du narcissisme, du raccourci, du clinquant (l’onomatopéique « bling bling » !), donc de la poudre aux yeux, la parole d’un journaliste (du seul fait qu’il jouit de l’énorme privilège d’avoir accès au media, ce qui, mécaniquement, amplifie la portée de ses propos) semble avoir plus de poids que celle du véritable « savant » (expert) – je veux dire de celui qui, par sa praxis, a acquis une réelle connaissance d’une situation ou d’un sujet.
C’est ainsi, par exemple, qu’un journaliste, s’imaginant, du haut de sa tribune médiatique, détenteur de toute l’intelligence des relations internationales, cherchera obstinément à en remontrer à ce même Premier ministre et ministre des Affaires Etrangères qui eut seul la lucidité et le courage de s'opposer à la puissance dominante quand la raison comme l’intérêt des peuples l’exigeait!

Je pose la question : pourquoi, aujourd’hui, l’avis du journaliste a-t-il apparemment plus de poids que celui de l’écrivain ?
Comment avons-nous insensiblement dérivé de l'époque où des journalistes de talent tels Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud, Jean Daniel, dialoguaient avec Sartre, Mauriac ou Camus, à ce moment que nous vivons où l’on n’entend plus que l’im-pertinence (préfixe privatif !), la prétention et la morgue de nos nouveaux journalistes (quand ce n’est pas leur ignorance discourtoise !) confondues avec la quête de la vérité et l’indépendance de jugement ?
On a bien compris qu’il est de bon ton parmi cette nouvelle «élite» médiatique de crier haro sur l’Eglise en l'accusant de toutes les hypocrisies (quand on ne la rend pas responsable de l’ensemble des maux dont souffre la société contemporaine !).

Ainsi s’empare-t-on d’un propos du pape, que l’on isole de son contexte (comme au « bon vieux temps » du stalinisme !), pour rendre Benoît XVI au moins "symboliquement" responsable de la propagation du sida en Afrique (!) - sans souffler mot, bien entendu, de l’action sanitaire, sur le terrain, des chrétiens engagés solidairement dans la vie quotidienne des populations africaines.
C’est ainsi encore que, par ignorance sans doute, on prend prétexte de ce qui n’est, au pire, qu’une maladresse d’expression tôt montée en épingle pour rééditer le sempiternel procès fait à l’Eglise d’être l’irréductible ennemie de la sexualité (oubliant que le christianisme est la religion de l’incarnation !).
Qui ne sait, pourtant, que le monothéisme d’Israël s’est affirmé précisément contre les cultes de la fécondité et les débordements orgiaques des sociétés qui l’environnaient [2]?
Ce journaliste qui, tous les matins, distille en pontifiant la bonne parole sur les ondes l’ignorerait-il ? Mais peut-être est-il tout simplement prisonnier de sa spécialité, si ce n’est de son idéologie et de sa «science»...

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[1] Ps. 135 : 15-18 ; Mat., 6, 24 ; Luc, 16, 13.
[2] Sur cet aspect de la société contemporaine voir aussi Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal, Gallimard, 2006.
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