lundi 16 mars 2009

The pursuit of happiness... ou la déréliction ?













Que cela plaise ou non, une constatation s’impose, que fait Gilles Lipovetsky dans son livre "Le bonheur paradoxal" : La vie au présent a remplacé les attentes du futur historique et l’hédonisme, les militantismes politiques [1]. L’élection de Barack Obama (et, surtout, la campagne qui l’a précédée, avec un engagement renouvelé de la jeunesse américaine) apportera-t-elle un démenti durable à cette assertion ? Il est permis d’en douter. Il existe une tendance lourde que Lipovetsky énonce ainsi : Tandis que se développe une approche plus qualitative du marché prenant en compte les besoins et la satisfaction du client, nous sommes passés d’une économie axée sur l’offre à une économie axée sur la demande [2].

Ce renversement de perspective a donné naissance à ce que l’auteur appelle « la société d’hyperconsommation ». Cette société - la nôtre désormais - correspond à une nouvelle phase du capitalisme dans laquelle l’actionnaire, d’une part, et le client, de l’autre, sont rois.

La conséquence la plus significative de cette mutation de l’économie est que l’esprit de consommation s’infiltre jusque dans le rapport à la famille et à la religion, à la politique et au syndicalisme, à la culture et au temps disponible.

Si le nouveau régime marchand n’est pas à mettre au pilori, il n’est pas non plus à encenser. Contemporain d’un acheteur conscientisé et « professionnalisé », il est également producteur d’un « mauvais infini », de comportements débridés et excessifs, d’une foule de désordres subjectifs et d’échecs éducatifs. D’un côté la société d’hyperconsommation exalte les référentiels du mieux-être, de l’harmonie et de l’équilibre ; de l’autre elle se donne comme un système hypertrophique et incontrôlé, un ordre boulimique qui porte à l’extrême et au chaos et qui voit cohabiter l’opulence avec l’amplification des inégalités et de la sous-consommation. Les ratés sont doubles : ils concernent aussi bien l’ordre subjectif des existences que l’idéal de justice sociale.

C’est ainsi que l’âge du bonheur paradoxal appelle des solutions elles-mêmes paradoxales. Il nous faut clairement
moins de consommation, entendue comme imaginaire proliférant de la satisfaction, comme gaspillage de l’énergie et comme excroissance sans règle des conduites individuelles. L’heure est à la régulation et à la modération, au renforcement des motivations moins dépendantes des biens marchands. Des changements s’imposent afin d’assurer non seulement un développement économique durable mais aussi des existences moins déstabilisées, moins aimantées par les satisfactions consuméristes. Mais il nous faut aussi, à certains égards, plus de consommation : cela, pour faire reculer la pauvreté, mais aussi pour aider les personnes âgées et soigner toujours mieux les populations, mieux utiliser le temps et les services, s’ouvrir au monde, goûter des expériences nouvelles. Point de salut sans progrès de la consommation, fût-elle redéfinie par de nouveaux critères ; point d’espoir d’une vie meilleure si l’on ne remet pas en cause l’imaginaire de la satisfaction complète et immédiate, si l’on s’en tient au seul fétichisme de la croissance des besoins commercialisés. Le temps des révolutions politiques est achevé, celui du rééquilibrage de la culture consumériste et de la réinvention permanente de la consommation et des modes de vie est devant nous [3].

Saurons-nous relever le défi ?

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[1] Gilles LIPOVETSKY, Le bonheur paradoxal, Folio essais, p.9.
[2] Ibid., p.10.
[3] Ibid., pp.18-19.
C'est moi qui souligne.
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