mercredi 29 avril 2009
















"...that long fresh light of waning April days which affects us often with a sadness sharper than the greyest hours of autumn."

Henry JAMES, The Beast in the Jungle

samedi 25 avril 2009

De l'irrespect


















Après Ségolène Royal, c’est au tour de Rachida Dati d’être la cible de nos héroïques journalistes. A croire que, dans certaines rédactions, le mépris pour le peuple est désormais tel que l’on a pris le parti de s’aligner sur la presse « people » - mieux nommée la presse «poubelle».

Le degré zéro de l’objectivité est aujourd’hui atteint, qui consiste, sous les prétextes les plus fallacieux, à concentrer le tir un jour sur une femme de gauche, le lendemain sur une femme de droite.

Toute l’astuce consiste, en l’occurrence, à caresser l’opinion dans le sens du poil en jouant sur une « image », puis à surfer sur la vague au gré des fluctuations de popularité d’un personnage public que l’on a peu à peu construit puis lancé sur la scène politico-médiatique comme le font les publicitaires d’une marchandise.

S’agissant donc d’ « objectivité » (ce concept aussi incertain qu’évanescent), ce qui fait défaut à nos journalistes de la presse audio-visuelle lorsqu’on les compare à leurs homologues anglo-saxons, c’est ce que j’appellerais volontiers une forme de «détachement professionnel» ou d’impersonnalité du journaliste qui fait que, quelle que soit l’appartenance politique ou la notoriété de l’interviewé, le comportement demeure le même, qui allie une constante courtoisie dans la forme à une intraitable exigence sur le fond.

Là-bas, point de regards goguenards, de sourires narquois, d’airs entendus (ou de connivence…), de ton de supériorité ou de clins d’œil à un public supposé complice. Le professionnalisme exige et postule le respect : respect de la personne interrogée tout autant que de l’auditoire.

C’est bien en ce sens que Ségolène Royal à raison de s’élever contre ces mœurs exécrables qui, à force de tolérer l’irrespect et l’incivilité, du haut en bas de l’échelle sociale, finissent par miner notre démocratie.

Cela vaut autant pour le président de la République (on se souvient du « Casse-toi, pauvre c… ») que pour les ouvriers de Continental lorsqu’ils saccagent une sous-préfecture de la République [1].

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[1] La « res publica » : la « chose publique » ou, si l’on préfère, le « bien public ».

vendredi 24 avril 2009

Première conséquence de la nature de l’argent : la contradiction de l’économie marchande

















L’abstraction de l’argent lui permet de s’incarner dans le corps de toutes les marchandises sous la forme de leur valeur et ainsi de rendre possible leur échange. Mais cette même abstraction de l’argent lui permet de se retirer du corps de la marchandise et d’apparaître en face d’elle sous sa forme pure d’argent précisément. C’est ce qui se produit d’ailleurs lors de chaque vente. L’argent se tient alors en face de la marchandise comme un tiers, comme une réalité extérieure à la marchandise et que celle-ci doit affronter. L’échangeabilité de la marchandise, qui lui était intérieure en tant que sa valeur, lui devient extérieure en tant qu’argent : l’échange, la vente de la marchandise est devenue contingente par rapport à elle. La crise se révèle inhérente à l’économie marchande comme sa possibilité même. Cette possibilité permanente de la crise s’actualise dans le capitalisme pour autant que celui-ci ne vise plus à produire des marchandises, mais de l’argent, et que la production des marchandises n’est qu’un moyen de se procurer de l’argent par leur vente [1]. Il faut donc vendre tout de suite, mais cet impératif se heurte à la contingence de la vente, c’est-à-dire à l’extériorité de l’argent par rapport à la marchandise, qui exprime elle-même l’extériorité de la valeur d’échange par rapport à la valeur d’usage, qui exprime elle-même l’extériorité du travail social par rapport au travail vivant, leur dédoublement, qui n’est autre que la genèse transcendantale de l’argent et de l’économie en général.

Michel HENRY, Auto-donation, Penser philosophiquement l’argent, Paris, Beauchesne, 2004, pp. 175-176.
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[1] C'est moi qui souligne.

mercredi 22 avril 2009

Becalmed













Becalmed upon the sea of Thought,
Still unattained the land it sought,
My mind, with loosely-hanging sails,
Lies waiting the auspicious gales.

On either side, behind, before,
The ocean stretches like a floor, -
A level floor of amethyst,
Crowned by a golden dome of mist.

Blow, breath of inspiration, blow !
Shake and uplift this golden glow !
And fill the canvas of the mind
With wafts of thy celestial wind.

Blow, breath of song ! until I feel
The straining sail, the lifting keel,
The life of the awakening sea,
Its motion and its mystery !


Henry Wadsworth LONGFELLOW
, In the harbour.

mardi 21 avril 2009

A propos d'excuses...



Gaulliste depuis bien longtemps (je mentionnerai ici, pour faire bref et pour qu’on me situe, mon soutien à l’UDT de René Capitant et Louis Vallon, puis mon engagement auprès de Michel Jobert), j’appartiens à une génération qui ne pardonna jamais à la SFIO de Guy Mollet ses reniements, dont le plus grave fut à coup sûr celui de 1956. Ceux de mes concitoyens à qui reste un peu de mémoire ou qui ont quelque culture historique sauront de quoi je parle...

Ceci pour dire que je ne peux pas être, n’ai pas été et ne suis toujours pas un partisan de Ségolène Royal. Mais trop, c’est trop ! Comment n’être pas aujourd’hui révolté, écœuré, par la lâcheté, voire la vilenie, de ces journalistes hypocrites et fielleux comme de ces politiciens, jeunes ou vieux, en mal de maroquins ou dévorés d’ambition, qui ne s’entendent que pour fustiger, vilipender, invectiver, tourner en dérision l’ancienne (et, quoi qu'on en ait, courageuse !) candidate à la présidence de la République ?

On ne peut qu’être révulsé par cette propension au lynchage – fût-il seulement médiatique – à laquelle, par rancune et dépit, par machisme et jalousie, par opportunisme aussi, cèdent tant de pleutres qui affichent sans vergogne leur prétention à nous éclairer et à nous guider.

Devant le triste spectacle que nous offre la vie politique actuelle, alors que tant de problèmes, avivés par la crise, requièrent des solutions courageuses, en rupture avec des décennies de conservatisme, d’inertie, de veulerie morale et de paresse intellectuelle , on se prend à rêver pour notre pays d’un Obama, faute de trouver chez nos marionnettes de Canal l’énergie, la vision, l’ambition d’un Clémenceau, d’un de Gaulle ou d’un Mendès-France.

José Luis, Angela, mais surtout vous, mes compatriotes, devrions-nous consentir à leur pardonner, au seul motif qu’ils ne sauraient pas ce qu’ils font ?

dimanche 19 avril 2009

The beauty of the world...



















The beauty of the world which is so soon to perish, has two edges, one of laughter, one of anguish, cutting the heart asunder.


Virginia WOOLF

mercredi 15 avril 2009

A propos du néolibéralisme













Lu dans « Le Monde » du samedi 4 avril 2009 :

...le mode actuel du gouvernement des hommes et des sociétés. Ce mode a un nom : le néolibéralisme. Pour le dire avec Michel Foucault, cette rationalité consiste en une certaine
"conduite des conduites", une manière d'inciter les sujets à se conduire selon le modèle de l'entreprise et la norme générale de la concurrence.

En établissant partout des situations de concurrence entre les sujets, en les incitant à devenir les gagnants d'une compétition universelle, en instaurant contrôles et surveillances, et surtout en poussant à l'autocontrôle, en faisant de la performance la règle de vie de chacun, elle a pour effet la construction d'un nouveau sujet, d'un néosujet comme disent certains psychanalystes.

Une telle logique normative relève en effet tout autant du rapport à soi que du rapport aux autres. Elle est autant subjective que politique. C'est ce qui fait sa force et rend difficile de l'enrayer. Que l'on considère le chef de service qui se prend pour un "manageur moderne", le salarié soumis aux procédures culpabilisantes de "l'évaluation", le consommateur dont les désirs sont captés par l'espoir de joies ineffables acquises à bon prix, l'étudiant invité à confondre les progrès de la connaissance avec la croissance individuelle d'un "capital humain", c'est chaque subjectivité qui, sous tel angle particulier, est amenée à se conformer à l'impératif de l'illimitation. Se dépasser soi-même, s'outrepasser, telle est la maxime de la subjectivité néolibérale.

L'accumulation du capital est devenue le principe du fonctionnement individuel, comme s'il fallait que l'existence soit indexée à la vie de la finance, comme si chaque individu devait se regarder comme une "autoentreprise" : au "toujours plus" exigé des travailleurs (performance) répond le "toujours plus" espéré des consommateurs (jouissance). Pire encore, la jouissance de soi est censée s'éprouver dans le dépassement de toute limite. Aussi convient-il de parler d'un dispositif de "performance-jouissance".

Trois décennies de gouvernement néolibéral livrent cette leçon : pas d'extension possible du capital sans transformation de l'homme. Il s'agit en conséquence non seulement de prolétariser les populations jusqu'aux confins de la planète, d'accroître les inégalités entre riches et pauvres, mais aussi de "dynamiser" les sujets en faisant de chaque salarié un individu calculateur, maximisateur, un "entrepreneur de soi". Mme Thatcher, fidèle à l'éthique puritaine, avait trouvé la formule
: "Economics are the method, the object is to change the soul [1]."

Pierre DARDOT et Christian LAVAL, Vers un krach du sujet néolibéral ? L'échec du modèle performance-jouissance.
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[1] C'est moi qui souligne.

lundi 13 avril 2009

Paysage














C'est un cadre ancien qu'illumine,
Sous de grands arbres, jadis verts,
Un soleil d'assez bonne mine,
Quoique un peu mangé par les vers.

Le paysage est plein d'amantes
Et du vieux sourire effacé
De toutes les femmes charmantes
Et cruelles du temps passé.

Sans les éteindre, les années
Ont couvert de molles pâleurs
Les robes vaguement traînées
Dans de la lumière et des fleurs.

Un bateau passe. Il porte un groupe
Où chante un prélat violet;
L'ombre des branches se découpe
Sur le plafond du tendelet.

A terre un pâtre, aimé des muses,
Qui n'a que la peau sur les os
Regarde des choses confuses
Dans le profond ciel, plein d'oiseaux.


Victor HUGO, Les chansons des rues et des bois, Livre premier, VI, 20.

dimanche 12 avril 2009














Come,
People of God,
Christ our Passover
is sacrificed,
and in sharing his banquet
we pass with him
from death to life !
He has risen...
he is going before us
into his Kingdom !
Alleluia !

samedi 11 avril 2009

Ethique

Le sens de nos actes est-il dans nos intentions ou dans les effets qu'ils produisent au-dehors ?

Maurice MERLEAU-PONTY

vendredi 10 avril 2009

Nuit













Nuit. Personne ne priait pour que la nuit passe vite. Les étoiles n'étaient que les étincelles du grand feu qui nous dévorait. Que ce feu vienne à s'éteindre un jour, il n'y aurait plus rien au ciel, il n'y aurait que des étoiles éteintes, des yeux morts.


Elie WIESEL, La nuit, Paris, ed. de Minuit, 1958, p.41.

jeudi 9 avril 2009













Il faut que le coeur, s'armant d'audace, imprègne la raison de sa chaleur vitale, même si la raison doit renoncer à sa rigueur logique pour faire place à l'amour et aux pulsations de la vie.

Bruno BETTELHEIM, The informed heart, New York, The Free Press, 1960. Trad. fçse. Le coeur conscient, Paris, Laffont, 1972, p.12.

dimanche 5 avril 2009

Globalisation













Le système économique globalisé induit des équilibres sociaux globalisés et, potentiellement, des luttes de classes globalisées selon le modèle présenté par Marx et Engels dans le
Manifeste du parti communiste. Si les dirigeants économiques des deux rives de l'Atlantique utilisent les travailleurs chinois pour faire baisser les salaires dans leurs propres pays, ils sont d'une certaine manière des dirigeants en Chine. Si les communistes chinois poussent leur main-d'oeuvre à travailler pour les multinationales américaines et européennes, ils sont aussi en un sens nos dirigeants. On doit pousser jusqu'à son terme logique la réflexion sur la globalisation, cesser de traiter certaines variables comme mondiales et d'autres comme nationales. C'est aussi une pure hypocrisie que de concevoir l'écologie dans un cadre national ou même continental, d'opposer avec bonne conscience les efforts de l'Europe pour réduire la pollution et la destruction de l'environnement par la Chine. C'est bien parce que les dirigeants européens encouragent la délocalisation de la production en Chine, où les rendements énergétiques sont dignes du XIXe siècle, que la pollution augmente dans le monde. L'Europe ne progresse pas sur le plan écologique, elle délocalise sa pollution.

Emmanuel TODD, Après la démocratie, Paris, Gallimard, 2008, p.196.

jeudi 2 avril 2009

Tout dire















Le tout est de tout dire et je manque de mots
Et je manque de temps et je manque d'audace
Je rêve et je dévide au hasard mes images
J'ai mal vécu et mal appris à parler clair

Tout dire les rochers la route et les pavés
Les rues et leurs passants les champs et les bergers
Le duvet du printemps la rouille de l'hiver
Le froid et la chaleur composant un seul fruit

Je veux montrer la foule et chaque homme en détail
Avec ce qui l'anime et qui le désespère
Et sous ses saisons d'homme tout ce qu'il éclaire
Son espoir et son sang son histoire et sa peine

Je veux montrer la foule immense divisée
La foule cloisonnée comme en un cimetière
Et la foule plus forte que son ombre impure
Ayant rompu ses murs ayant vaincu ses maîtres

La famille des mains la famille des feuilles
Et l'animal errant sans personnalité
Le fleuve et la rosée fécondants et fertiles
La justice debout le bonheur bien planté


Paul ELUARD, Pouvoir tout dire (1951) [1]
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[1] Paul ELUARD, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, 1968. Bibl. de la Pléiade, tome II, p. 363.

mercredi 1 avril 2009

Le besoin de vérité


















Le besoin de vérité est plus sacré qu'aucun autre.
...
Le public se défie des journaux, mais sa défiance ne le protège pas. Sachant en gros qu'un journal contient des vérités et des mensonges, il répartit les nouvelles annoncées entre ces deux rubriques, mais au hasard, au gré de ses préférences. Il est ainsi livré à l'erreur.
...
Il n'y a aucune possibilité de satisfaire chez un peuple le besoin de vérité si l'on ne peut trouver à cet effet des hommes qui aiment la vérité
.

Simone WEIL, L'enracinement, Paris, Gallimard, 1949.