vendredi 24 avril 2009

Première conséquence de la nature de l’argent : la contradiction de l’économie marchande

















L’abstraction de l’argent lui permet de s’incarner dans le corps de toutes les marchandises sous la forme de leur valeur et ainsi de rendre possible leur échange. Mais cette même abstraction de l’argent lui permet de se retirer du corps de la marchandise et d’apparaître en face d’elle sous sa forme pure d’argent précisément. C’est ce qui se produit d’ailleurs lors de chaque vente. L’argent se tient alors en face de la marchandise comme un tiers, comme une réalité extérieure à la marchandise et que celle-ci doit affronter. L’échangeabilité de la marchandise, qui lui était intérieure en tant que sa valeur, lui devient extérieure en tant qu’argent : l’échange, la vente de la marchandise est devenue contingente par rapport à elle. La crise se révèle inhérente à l’économie marchande comme sa possibilité même. Cette possibilité permanente de la crise s’actualise dans le capitalisme pour autant que celui-ci ne vise plus à produire des marchandises, mais de l’argent, et que la production des marchandises n’est qu’un moyen de se procurer de l’argent par leur vente [1]. Il faut donc vendre tout de suite, mais cet impératif se heurte à la contingence de la vente, c’est-à-dire à l’extériorité de l’argent par rapport à la marchandise, qui exprime elle-même l’extériorité de la valeur d’échange par rapport à la valeur d’usage, qui exprime elle-même l’extériorité du travail social par rapport au travail vivant, leur dédoublement, qui n’est autre que la genèse transcendantale de l’argent et de l’économie en général.

Michel HENRY, Auto-donation, Penser philosophiquement l’argent, Paris, Beauchesne, 2004, pp. 175-176.
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[1] C'est moi qui souligne.
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