mercredi 15 avril 2009

A propos du néolibéralisme













Lu dans « Le Monde » du samedi 4 avril 2009 :

...le mode actuel du gouvernement des hommes et des sociétés. Ce mode a un nom : le néolibéralisme. Pour le dire avec Michel Foucault, cette rationalité consiste en une certaine
"conduite des conduites", une manière d'inciter les sujets à se conduire selon le modèle de l'entreprise et la norme générale de la concurrence.

En établissant partout des situations de concurrence entre les sujets, en les incitant à devenir les gagnants d'une compétition universelle, en instaurant contrôles et surveillances, et surtout en poussant à l'autocontrôle, en faisant de la performance la règle de vie de chacun, elle a pour effet la construction d'un nouveau sujet, d'un néosujet comme disent certains psychanalystes.

Une telle logique normative relève en effet tout autant du rapport à soi que du rapport aux autres. Elle est autant subjective que politique. C'est ce qui fait sa force et rend difficile de l'enrayer. Que l'on considère le chef de service qui se prend pour un "manageur moderne", le salarié soumis aux procédures culpabilisantes de "l'évaluation", le consommateur dont les désirs sont captés par l'espoir de joies ineffables acquises à bon prix, l'étudiant invité à confondre les progrès de la connaissance avec la croissance individuelle d'un "capital humain", c'est chaque subjectivité qui, sous tel angle particulier, est amenée à se conformer à l'impératif de l'illimitation. Se dépasser soi-même, s'outrepasser, telle est la maxime de la subjectivité néolibérale.

L'accumulation du capital est devenue le principe du fonctionnement individuel, comme s'il fallait que l'existence soit indexée à la vie de la finance, comme si chaque individu devait se regarder comme une "autoentreprise" : au "toujours plus" exigé des travailleurs (performance) répond le "toujours plus" espéré des consommateurs (jouissance). Pire encore, la jouissance de soi est censée s'éprouver dans le dépassement de toute limite. Aussi convient-il de parler d'un dispositif de "performance-jouissance".

Trois décennies de gouvernement néolibéral livrent cette leçon : pas d'extension possible du capital sans transformation de l'homme. Il s'agit en conséquence non seulement de prolétariser les populations jusqu'aux confins de la planète, d'accroître les inégalités entre riches et pauvres, mais aussi de "dynamiser" les sujets en faisant de chaque salarié un individu calculateur, maximisateur, un "entrepreneur de soi". Mme Thatcher, fidèle à l'éthique puritaine, avait trouvé la formule
: "Economics are the method, the object is to change the soul [1]."

Pierre DARDOT et Christian LAVAL, Vers un krach du sujet néolibéral ? L'échec du modèle performance-jouissance.
_________________________

[1] C'est moi qui souligne.
Enregistrer un commentaire