dimanche 21 juin 2009

Marcher













 


"...Nous allons, et rien que par ce mouvement tout physiologique nous affirmons déjà qu'ici- bas nous n'avons aucune demeure permanente, que nous sommes en route, que nous ne sommes pas encore vraiment arrivés, que nous cherchons encore le but et que nous sommes véritablement des pélerins, des voyageurs entre deux mondes, des hommes en transit, mus et se mouvant eux-mêmes, contrôlant le mouvement imposé et constatant que, dans le mouvement indiqué, on ne parvient pas toujours là où le chemin avait été tracé. Dans la démarche la plus simple qui est l'allure de celui qui suit et qui est libre, toute l'existence de l'homme est ainsi déjà vraiment là, posée devant lui, existence dont la foi du chrétien révèle le but et promet qu'il y parviendra : existence d'un mouvement sans fin qui se connaît et sait qu'il n'est pas encore terminé, qui cherche et qui est sûr de trouver car (et ici encore nous ne pouvons parler autrement) Dieu lui-même vient dans la descente et dans le retour du Seigneur qui est notre avenir.

Nous marchons, nous devons chercher. Mais la Fin véritable vient au devant de nous, elle nous cherche; elle ne le fait cependant que dans la mesure où nous marchons et allons à sa rencontre. Et quand nous aurons trouvé, parce que nous fûmes d'abord trouvés, nous verrons bien que notre rencontre elle-même était déjà portée (et ce support on l'appelle la grâce) par la puissance du mouvement qui parvient jusqu'à nous, par le mouvement de Dieu vers nous.


Karl RAHNER, Vivre et croire aujourd'hui, Paris, Desclée de Brouwer, 1967 pourla trad. frçse.

jeudi 18 juin 2009

18 Juin


















Le succès de l'entreprise engagée le 18 juin 1940 se trouvait assuré dans l'ordre international, tout comme il l'était aussi dans le domaine des armes et dans l'âme du peuple français. Le but allait être atteint, parce que l'action s'était inspirée d'une France qui resterait la France pour ses enfants et pour le monde. Or, en dépit des malheurs subis et des renoncements affichés, c'est cela qui était vrai. Il n'y a de réussite qu'à partir de la vérité.


Charles de GAULLE, Mémoires, Tome III, p. 90.

mardi 16 juin 2009

Les Vagues (fragment)














Tout y sera : mon existence,
Telle qu'elle est et qu'elle fut,
Mes élans avec ma constance,
Ce que, les yeux ouverts, j'ai vu.

Innombrables, devant moi grondent
Les vagues sur un ton mineur.
Dans le ressac elles abondent,
Gaufres brûlant sous la chaleur.

Innombrables, sur le rivage,
Bétail que le ciel par troupeaux
A chassé vers le pâturage
Pour dormir, lui, sur le coteau.

En troupeaux, en rouleaux, en fuite,
De tout l'élan de mon ennui,
Vers moi s'élancent mes conduites,
Crêtes de ce qui fut subi.

Vagues encore inexplicables,
Tout se vêt de leur changement,
Telles écumes innombrables,
Relayant la mer dans son chant.


Boris PASTERNAK, Seconde naissance (1930-1931)

dimanche 14 juin 2009

Le champ du désir















Le domaine de l’incompréhensible, voilà le champ du désir et de la recherche humaine. Non que l’incompréhensible se donne à comprendre un jour comme un objet maîtrisé. Mais parce que seul l’incompréhensible – ou l’impossible – fonde le mouvement d’ouverture d’un désir qui trouve ce qui le fait vivre dans l’acte même où il cherche, et qui continue de chercher dans l’acte même où il trouve. Cette dimension paradoxale du désir indique l’ouverture du temps au Réel qui est le présent de la parole – dans le corps.

Denis VASSE, La chair envisagée, Paris, Seuil, 1988 & 2002.

vendredi 12 juin 2009

OFFRANDE







Un sourire préalable
Pour le mort que nous serons.
Un peu de pain sur la table
Et le tour de la maison.
Une longue promenade
A la rencontre du Sud
Comme un ambulant hommage
Pour l'immobile futur.
Et qu'un bras nous allongions
Sur les mers, vers le Brésil,
Pour cueillir un fruit des îles
Résumant toute la terre,
A ce mort que nous serons
Qui n'aura qu'un peu de terre,
Maintenant que par avance
En nous il peut en jouir
Avec notre intelligence.
Notre crainte de mourir,
Notre douceur de mourir.


Jules SUPERVIELLE

mardi 9 juin 2009

Européennes (suite et fin)






Je ne sais s’il vaut la peine de revenir –fût-ce en quelques lignes – sur l’affligeant, le désolant spectacle offert vendredi dernier par l’émission « A vous de juger » (sur France 2) censée éclairer les téléspectateurs-citoyens sur les enjeux des élections européennes. D’autres ont déjà dénoncé l’incompétence de la journaliste arrogante chargée d’animer le « débat » (en vérité ce fut empoignade et cacophonie).

Cette indigne mise en scène de notre vie politique suffirait à expliquer l’abstention massive de nos concitoyens écoeurés. Est-il besoin de dire qu’elle ne m’étonnait pas outre mesure : comme beaucoup de Français, je suis, hélas, habitué à ce spectacle de dérision.
Non, la surprise – ô naïf lecteur, mon semblable, mon frère ! – m’est venue le lendemain de la lecture du compte rendu que faisait « Le Monde » de la passe d’armes entre le représentant des «Verts» et le leader du Modem.

Dans un article d’une rare partialité, Françoise Fressoz, sous le titre « François Bayrou fait basculer la campagne dans la polémique », imputait au seul président du Modem le tour odieux qu’avait pris le « débat ».
Apparemment peu troublée par la grossièreté d’un tutoiement que M. Cohn-Bendit imposait d’entrée de jeu à son interlocuteur, cette journaliste avait sans doute trouvé banal, naturel et «proportionné» le qualificatif d’ « ignoble » lancé par l’écologiste en réponse à l’argument, certes polémique, de François Bayrou concernant les prétendues « relations amicales » du leader «vert» avec le chef de l’Etat. Toujours est-il qu’on ne le retrouve pas dans son compte rendu et qu’elle semble ne l’avoir pas même entendu…

Passons sur l’évident respect de l’adversaire (comme sur la distinction…) que traduit, dans la forme comme dans le fond, l’apostrophe de M. Cohn-Bendit, fidèlement restituée, cette fois, par notre gazetière : « Mon pote, jamais tu ne seras président, t’es trop minable ! »
Le chef du Modem, piqué au vif, eût sans doute été mieux inspiré de ne pas répondre et d’encaisser le coup sans broncher ; son légendaire « ego » l’a probablement trahi, selon ce qu’escomptait son opposant, passé maître en l’art de la provocation.

Reste que l’on pouvait attendre plus d’objectivité de la part du journal d’Hubert Beuve-Méry que n’en démontre ce compte rendu tendancieux.

lundi 8 juin 2009














Une société d'efficacité et de rationalité bureaucratique qu'accompagnent de vastes industries du plaisir déracine les êtres des continuités profondes, les fait vivre dans l'immédiat et le superficiel, détruit ce qui subsiste encore des civilisations du silence et de la lenteur. Que l'Eglise alors rende aux hommes la "mémoire de l'éternité" : l'autre comme icône, comme visage, les matières comme sacrement, une Tradition vivante qui rouvre l'histoire dans l'être et permette une universalité (et d'abord en Europe) qui soit respect, rencontre, mariage des cultures...

Que les chrétiens démasquent les idoles, leurs rituels de fascination et de domination dans la pratique politique, le "fétichisme des marchandises" (pour reprendre un grand thème de Marx), la transmission des connaissances, les illusions, profitablement entretenues, du bonheur et de l'éternelle jeunesse, l'ignorance hystérique du sens spirituel que peuvent recevoir la vieillesse, la maladie et la mort...


Olivier CLEMENT, La révolte de l'Esprit, Paris, Stock, 1979, pp. 195-196.

jeudi 4 juin 2009

Elections européennes II








 

…chaque parler (chaque fiction) combat pour l’hégémonie ; s’il a le pouvoir pour lui, il s’étend partout dans le courant et le quotidien de la vie sociale, il devient doxa, nature : c’est le parler prétendument apolitique des hommes politiques, des agents de l’Etat, c’est celui de la presse, de la radio, de la télévision, c’est celui de la conversation ; mais même hors du pouvoir, contre lui, la rivalité renaît, les parlers se fractionnent, luttent entre eux.

Roland BARTHES, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, p. 47.

***

A l’occasion des élections européennes se pose, une fois de plus, la lancinante question du rôle de la presse dans une démocratie.
Une variante de cette question pourrait d’ailleurs être ainsi formulée : la démocratie française n’aurait-elle, au bout du compte, que la presse qu’elle mérite, celle qui reflèterait son état d’achèvement, ou plutôt d’imperfection ?

A constater la hargne dont faisait preuve, ce matin, à l’égard de François Bayrou, le quarteron de journalistes qui fait la loi sur la radio publique, édictant la doxa, on était amené à s’interroger sur les motivations comme sur l’éthique de ces professionnels de l’information. Est-ce bien la recherche passionnée de la vérité qui anime ces journalistes ? Ne serait-ce pas plutôt l’idéologie - européisme et droit-de-l’hommisme, sous le manteau de la vertu, permettant à bon compte et en toute bonne conscience de donner des leçons à la planète entière ?

Nos Antigones des studios (confortablement appointées) se dressent ainsi, sans braver d’immenses périls, devant les Créons en charge du toujours sale boulot de la politique.
On prête ainsi au politique – on peut dire a priori – les motivations les plus sombres.
Un exemple ? Lorsque François Bayrou tente de rapporter les circonstances de son entretien avec Eva Joly concernant une éventuelle candidature de la juge sur une liste du Modem et fait valoir qu’il n’était pas en mesure d’accéder à sa demande d’être tête de liste puisqu’une telle désignation incombait aux seuls militants du parti, l’animateur de l’émission, sous prétexte de décrypter le discours prétendument codé de son interlocuteur, s’empresse de lâcher ce commentaire : « Vous insinuez donc que Mme Joly n’est qu’une opportuniste ? »
Une autre lecture, honnête celle-là - parce que respectueuse de l’autre et posant pour principe sa bonne foi - aurait pris acte du simple respect des procédures internes qui sont (ou devraient être) la règle dans tout parti démocratique !

Mais il y a plus grave que cette suspicion systématique du journaliste envers l’homme politique, et plus irritant encore que la morgue affichée à son endroit : lorsque François Bayrou soulève, à juste titre, le problème que pose la publication de sondages d’opinion dont, à la lumière des expériences passées et des «divergences» constatées entre prédictions et résultats, on peut légitimement mettre en doute la crédibilité, quelle est la réaction du journaliste ? Au lieu d’être interpellé par la récurrence d’un problème qui est posé à chaque élection, l’on s’indigne de ce que l’on puisse mettre en question les sondages et l’exploitation qui en est faite.
Et notre journaliste de mettre en demeure François Bayrou de dévoiler l’origine d’aussi inimaginables manipulations ! Comble du cynisme ou de l’inconscience, ce ne serait donc plus au journaliste qu’il appartiendrait de mener l’enquête (le journalisme d’investigation, qui fit longtemps la grandeur du métier, ne semble plus guère prisé de nos jours, à l’ère de la presse «people»…) mais au politique de faire le travail du journaliste et d’apporter la preuve de la collusion qu’il dénonce et dont il s’estime victime !
A l’évidence, ni la récente prolifération des instituts de sondages, ni l’identité des commanditaires, ni les contradictions relevées entre prédictions et résultats ne paraissent troubler le moins du monde nos sourcilleux journalistes, par ailleurs si prompts à protester de leur indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs.

Il est vrai que tout se joue désormais sur les apparences : le «bon» journaliste sera celui qui se montrera le plus «incisif» - comprenez le plus impertinent - voire le plus discourtois, dans le ton comme dans la forme, n’hésitant pas à couper la parole à son interlocuteur, à le rabrouer, à le morigéner, ou à lui faire la leçon…
Quant au travail de fond, à la difficile recherche de la vérité, au souci d’égal traitement de tous les «invités», hommes ou femmes, quelles que soient leurs opinions, la sympathie ou l’antipathie qu’ils inspirent, tout cela passe, semble-t-il, au second plan.

Pour finir, une question : le simulacre de débat auquel les élections européennes ont donné lieu a-t-il si peu que ce soit fait progresser notre démocratie ?