jeudi 4 juin 2009

Elections européennes II








 

…chaque parler (chaque fiction) combat pour l’hégémonie ; s’il a le pouvoir pour lui, il s’étend partout dans le courant et le quotidien de la vie sociale, il devient doxa, nature : c’est le parler prétendument apolitique des hommes politiques, des agents de l’Etat, c’est celui de la presse, de la radio, de la télévision, c’est celui de la conversation ; mais même hors du pouvoir, contre lui, la rivalité renaît, les parlers se fractionnent, luttent entre eux.

Roland BARTHES, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, p. 47.

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A l’occasion des élections européennes se pose, une fois de plus, la lancinante question du rôle de la presse dans une démocratie.
Une variante de cette question pourrait d’ailleurs être ainsi formulée : la démocratie française n’aurait-elle, au bout du compte, que la presse qu’elle mérite, celle qui reflèterait son état d’achèvement, ou plutôt d’imperfection ?

A constater la hargne dont faisait preuve, ce matin, à l’égard de François Bayrou, le quarteron de journalistes qui fait la loi sur la radio publique, édictant la doxa, on était amené à s’interroger sur les motivations comme sur l’éthique de ces professionnels de l’information. Est-ce bien la recherche passionnée de la vérité qui anime ces journalistes ? Ne serait-ce pas plutôt l’idéologie - européisme et droit-de-l’hommisme, sous le manteau de la vertu, permettant à bon compte et en toute bonne conscience de donner des leçons à la planète entière ?

Nos Antigones des studios (confortablement appointées) se dressent ainsi, sans braver d’immenses périls, devant les Créons en charge du toujours sale boulot de la politique.
On prête ainsi au politique – on peut dire a priori – les motivations les plus sombres.
Un exemple ? Lorsque François Bayrou tente de rapporter les circonstances de son entretien avec Eva Joly concernant une éventuelle candidature de la juge sur une liste du Modem et fait valoir qu’il n’était pas en mesure d’accéder à sa demande d’être tête de liste puisqu’une telle désignation incombait aux seuls militants du parti, l’animateur de l’émission, sous prétexte de décrypter le discours prétendument codé de son interlocuteur, s’empresse de lâcher ce commentaire : « Vous insinuez donc que Mme Joly n’est qu’une opportuniste ? »
Une autre lecture, honnête celle-là - parce que respectueuse de l’autre et posant pour principe sa bonne foi - aurait pris acte du simple respect des procédures internes qui sont (ou devraient être) la règle dans tout parti démocratique !

Mais il y a plus grave que cette suspicion systématique du journaliste envers l’homme politique, et plus irritant encore que la morgue affichée à son endroit : lorsque François Bayrou soulève, à juste titre, le problème que pose la publication de sondages d’opinion dont, à la lumière des expériences passées et des «divergences» constatées entre prédictions et résultats, on peut légitimement mettre en doute la crédibilité, quelle est la réaction du journaliste ? Au lieu d’être interpellé par la récurrence d’un problème qui est posé à chaque élection, l’on s’indigne de ce que l’on puisse mettre en question les sondages et l’exploitation qui en est faite.
Et notre journaliste de mettre en demeure François Bayrou de dévoiler l’origine d’aussi inimaginables manipulations ! Comble du cynisme ou de l’inconscience, ce ne serait donc plus au journaliste qu’il appartiendrait de mener l’enquête (le journalisme d’investigation, qui fit longtemps la grandeur du métier, ne semble plus guère prisé de nos jours, à l’ère de la presse «people»…) mais au politique de faire le travail du journaliste et d’apporter la preuve de la collusion qu’il dénonce et dont il s’estime victime !
A l’évidence, ni la récente prolifération des instituts de sondages, ni l’identité des commanditaires, ni les contradictions relevées entre prédictions et résultats ne paraissent troubler le moins du monde nos sourcilleux journalistes, par ailleurs si prompts à protester de leur indépendance vis-à-vis de tous les pouvoirs.

Il est vrai que tout se joue désormais sur les apparences : le «bon» journaliste sera celui qui se montrera le plus «incisif» - comprenez le plus impertinent - voire le plus discourtois, dans le ton comme dans la forme, n’hésitant pas à couper la parole à son interlocuteur, à le rabrouer, à le morigéner, ou à lui faire la leçon…
Quant au travail de fond, à la difficile recherche de la vérité, au souci d’égal traitement de tous les «invités», hommes ou femmes, quelles que soient leurs opinions, la sympathie ou l’antipathie qu’ils inspirent, tout cela passe, semble-t-il, au second plan.

Pour finir, une question : le simulacre de débat auquel les élections européennes ont donné lieu a-t-il si peu que ce soit fait progresser notre démocratie ?
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