samedi 19 septembre 2009

Le combat de Ted Kennedy













La réforme du système de santé américain est bien un enjeu démocratique capital [1]. L’issue de la bataille engagée par Obama en faveur d’une couverture universelle du risque sanitaire pour tous les Américains [2] sera déterminante pour l’avenir, en ce sens qu’elle apportera une réponse claire à cette question : dans une société démocratique est-il admissible de concéder à des groupes d’intérêts privés (sociétés d’assurances, laboratoires pharmaceutiques) un pouvoir de vie ou de mort sur les citoyens ?

Le pouvoir exorbitant que leur puissance financière a conféré aux sociétés d’assurances et aux grands laboratoires pharmaceutiques est, en effet, symptomatique des deux risques majeurs que courent nos sociétés en ce début du XXIe siècle : le risque bureaucratique et le risque technocratique.

Le risque bureaucratique est illustré par les méthodes aujourd’hui employées par les compagnies d’assurances pour identifier les «sujets à risque» afin d’éviter de prendre en charge des individus jugés par elles non rentables ou de couvrir des risques qu’elles estiment excessifs en vertu de leur logique de profit (maladies de longue durée, personnes présentant des antécédents de maladies graves ou génétiques, etc.). Il se pourrait qu’un fichage des individus par le biais de questionnaires et dossiers médicaux préfigure des pratiques plus sélectives encore pouvant dériver un jour – qui sait ? – vers des formes inavouées d’eugénisme.

Quant au risque technocratique, on ne le voit que trop clairement se profiler en cette période de pandémies : sida, grippes aviaire et porcine (H5N1, H1N1) – pour ne rien dire des maladies endémiques comme la malaria, la bilharziose, etc. Le pouvoir des laboratoires pharmaceutiques détenteurs de brevets rémunérateurs et fournisseurs des vaccins leur confère de facto un droit de vie et de mort sur des populations entières. Leur soumission, en Occident, à la loi du profit ou leur dépendance, dans certains pays pauvres, de pouvoirs politiques véreux ou incapables de définir et de mettre en œuvre de véritables politiques de santé publique rendent plus que jamais nécessaire leur assujettissement à un contrôle démocratique.

Aujourd’hui comme hier reste donc posée la question (éthique) de l’usage que feront les êtres humains de leur propre puissance.

Le règne désormais universel de l’informatique porte-t-il en germe une société bureaucratique sur le modèle de ce qu’imaginait Orwell ? Ou, au contraire, la diffusion planétaire de l’internet, les progrès de l’éducation, l’extension des instruments du contrôle démocratique permettront-ils l’avènement d’une société à la fois globale et décentralisée, apte à toutes les formes de résistance, capable d’exercer à tout moment et en toutes circonstances ses droits inaliénables ?

Ainsi s’exprimait Hannah Arendt en des propos qui semblent visionnaires en ces temps de chômage massif et de tension persistante entre les puissances nucléaires et certains pays qui aspirent à posséder la bombe atomique :

« L’explosion démographique de notre époque coïncide avec la découverte de techniques qui, grâce à l’automatisation, rendront « superflue », ne serait-ce que sur le plan du travail, une grande partie de la population. Cette effarante coïncidence pourrait entraîner la « solution » de ce double « problème » par l’utilisation d’armes nucléaires auprès desquelles les chambres à gaz de Hitler ne seraient que des jeux d’enfants. Cela devrait suffire à nous faire trembler [3] . »

Eros ou Thanatos ? La maîtrise de l’atome et des biotechnologies servira-t-elle des fins mortifères ou favorisera-t-elle l’épanouissement de la Vie ?

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[1] "For almost a century, presidents and members of Congress have tried and failed to provide universal health benefits to Americans". The New York Times, 9/22/2009
[2] On ne peut toutefois oublier la présence sur le sol américain de quelque onze à douze millions d’immigrés « illégaux » sans couverture sociale officielle. C’est là un autre combat que devra livrer le Président Obama quitte à bousculer la droite conservatrice.
[3] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 1997, pp. 439-440 (col. Folio-Histoire).
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