mercredi 21 octobre 2009

La Vie














Autre remords : ne pas avoir tenté d’expliciter (mais le peut-on hors de la foi ?) en quoi consiste et sur quoi se fonde mon espérance.
Mon propos d’hier n’allait-il pas à rebours de ce que je voulais communiquer ? Ne risquait-il pas, en réalité, d’incliner au désespoir ?

M’est revenue en mémoire, ce matin, cette réflexion pénétrante sur laquelle s’ouvre le beau texte de Gabriel Marcel (philosophe aujourd’hui injustement négligé) Présence et immoralité :

Chacun de nous peut avoir à certaines heures le sentiment que le monde est agencé de telle manière qu’il ne peut que fomenter en nous la tentation du désespoir, et à partir du moment où cette tentation s’est présentée, il semble véritablement que se lèvent de partout des incitations propres à la renforcer. C’est ce que j’ai voulu dire lorsque j’ai écrit autrefois que nous sommes cernés par le désespoir. Mais il ne faudrait pas répondre que ces heures sont celles de la lassitude ou du découragement ; elles se présentent hélas parfois comme celles de la plus impitoyable lucidité. Dans les moments que j’évoque, il m’apparaît que j’ai brusquement rejeté ou déchiré le voile d’illusions encourageantes qui recouvrait pour moi la vie, et à la faveur duquel je m’efforçais de me ménager une existence supportable. On dirait que brusquement la vie me présente un visage pétrifiant de méduse, et cette puissance fascinatrice semble mettre à son service ma volonté de rectitude, ma volonté de ne pas m’en laisser accroire. C’est l’heure du pessimisme tragique [1].

Que le monde dans lequel nous vivons apparaisse à la lumière crépusculaire de ce « pessimisme tragique » comme un monde scandaleux, qui le contesterait ? Dès lors, quelle raison opposer à la tentation du désespoir, quelle espérance ?

La réponse ne peut-être trouvée, à mes yeux, que dans la compréhension et l’humble acceptation de ce que signifie pour l’humain le don de la Vie. Le « fondement » tant, si ardemment et, parfois, si douloureusement recherché n’est autre chose que la vie elle-même.
Comme l’écrit si finement Michel Henry :

Nous venons dans la vie dans notre naissance. Naître ne veut pas dire venir au monde. Naître veut dire venir dans la vie. Nous ne pouvons venir au monde que parce que nous sommes déjà venus dans la vie. Mais la façon dont nous venons dans la vie n’a précisément rien à voir avec la façon dont nous venons au monde. Nous venons au monde dans la conscience, dans l’intentionnalité, dans l’In-der-Welt-sein. Nous venons dans la vie sans conscience, sans intentionnalité, sans Dasein. A vrai dire, nous ne venons pas dans la vie, c’est la vie qui vient en nous. En cela consiste notre naissance, la naissance transcendantale de notre moi. C’est la vie qui vient, elle vient en soi, de telle façon que, venant en soi, elle vient aussi en nous et nous engendre [2].
(…)
Ainsi seul un ego vivant est-il quelque chose que nous appelons un corps, c’est-à-dire quelque chose qui peut prendre appui sur lui-même, parce qu’il est donné à lui-même. Il n’est pas sans fondement, il a pris base dans son moi transcendantal et dans l’auto-donation de la vie. Dès lors, ayant pris base sur lui-même et sur chacun de ses pouvoirs, il peut les exercer. Il peut les exercer et cette capacité, il la vit constamment, il peut exercer ses pouvoirs quand il le veut, librement. Cet ego, en tant que corps vivant, est libre. Toute liberté repose sur un pouvoir et la liberté dont nous pouvons parler est la capacité de mettre en œuvre les pouvoirs que nous trouvons phénoménologiquement en nous et cela parce que nous sommes en possession, sur le fond de l’auto-donation de la vie, de l’ego lui-même et de chacun de ses pouvoirs en lui. Libres, nous ne le sommes jamais à l’égard de quoi que ce soit d’extérieur, mais seulement à l’intérieur de ce Je fondamental qui, lui-même, présuppose le moi et le Soi. Libre, l’ego ne l’est donc, en fin de compte, que sur le fond en lui d’un moi qui le précède nécessairement, c’est-à-dire sur le fond de ce Soi généré dans l’auto-engendrement de la vie, c’est-à-dire donné à lui-même dans l’auto-donation de la vie [3].

_____________________________


[1] Gabriel MARCEL, Présence et immortalité, Journal métaphysique (1938-1943) et autres textes, Paris, Flammarion, 1959.
[2] Michel HENRY, Auto-donation, Entretiens et conférences, Paris, Beauchesne, 2004, p. 131.
[3] Ibid., p. 134.
C'est moi qui souligne.
Enregistrer un commentaire