jeudi 29 octobre 2009

Le désert















Plus le temps passe et plus je me convaincs que le silence et l’espace sont bien le luxe de notre temps. J’écris le luxe car dans nos mégapoles modernes, ces « villes tentaculaires » qui hantaient l’imaginaire de Verhaeren déjà au siècle dernier, espace et silence – lorsqu’il s’en trouve encore – se payent au prix fort.
Un seul recours, dès lors, pour celui qui, pris au piège de la société marchande, se sent menacé de perdre son âme : faire retraite, s’enfuir au désert intérieur pour se régénérer dans l’ascèse du dépouillement.

Cette soif vitale de ressourcement, d’authenticité et de naturel qu’éprouve confusément l’homme urbain n’est sans doute pas étrangère au succès actuel des mouvements écologiques. Il se peut même que la vogue du « trekking », des randonnées sahariennes, voire de programmes télévisés comme « Kho Lanta » participe de la même nécessité de renouer avec son moi profond.

Migration vers soi-même : telle est l’expérience du désert intérieur. Je citerai ici Marie- Madeleine Davy :

La fine pointe de l’enseignement du désert – mais rares sont les élèves capables d’atteindre cette classe – serait de comprendre qu’il arrive un instant où toutes les voies s’évanouissent. Il n’y a plus de traces de voies. Elles se sont totalement estompées. Auparavant il y a eu recherche, déblaiement, creusement. Soudain la lueur fugitive du trésor apparaît. Peu importe le nom donné à ce trésor, à cette « perle », à ce royaume. La recherche est suspendue, arrêtés le déblaiement et le creusement. Tout a été trouvé. Désormais, il n’y a plus qu’à vivre cette expérience, à l’intérioriser davantage, à l’approfondir. Elle jaillira dans l’extériorité à la façon d’une source qui, ayant percé la terre qui la recouvrait, s’écoule en toute liberté et abreuve ceux qui ont soif. L’élève n’est pas l’auteur de la source, il la contenait ; elle le traverse et se répand. Toutes les voies convergent vers cette source unique.
Il n’est pas de meilleur pédagogue que la vie au désert qui fait table rase de tout l’encombrement dont l’homme était envahi. Il lui apprend le vide, la vacuité, voire la stérilité qui le laboure pour les semailles. Avant la fécondité, il convient nécessairement de passer par un état de jachère, si pénible soit-il.
L’enseignement du désert consiste donc dans un inlassable exercice de purification conduisant à une perpétuelle intériorisation. Cette intériorisation aboutit à la découverte de son propre désert intérieur, celui de son fond. Que l’étudiant tente de s’y tenir, dans le silence, il va pouvoir vaquer à l’extérieur avec d’autant plus de liberté, qu’il ne se sent plus directement concerné. Devenu capable d’aimer dans la mesure même de son détachement, il sera rempli de compassion – tout en étant dégagé de toute passion – ouvert et compréhensif à l’égard d’autrui.


Marie-Madeleine DAVY, Le désert intérieur, Paris, Albin Michel, 1985, Collect. « Spiritualités vivantes », pp. 134-135.
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