jeudi 15 octobre 2009

Remords...











Etant coutumier des corrections (par profession, sûrement) et de la mauvaise conscience (par nature, probablement), je voudrais revenir sur mon précédent propos concernant l’attribution à Barack Obama du prix Nobel de la Paix.


Beaucoup d’encre a coulé à ce sujet et les commentaires acides comme les « papiers » ironiques et persifleurs n’ont pas manqué. Je ne voudrais pas mêler ma modeste voix au concert des détracteurs d’un président des Etats-Unis qui a su réunir sur son nom les suffrages de la jeunesse et des minorités de son pays et qui, par ses prises de position lucides et courageuses, a fait naître un grand espoir dans toutes les parties du monde.


S’il est bien vrai que pour lui le plus dur reste à faire, au plan intérieur comme sur la scène internationale, chacun s’accorde à lui reconnaître le mérite d’avoir, par quelques discours et décisions symboliques (Le Caire, Guantanamo, etc.) « recadré » l’Amérique dans ses idéaux.


Sa vision proclamée d’un monde dans lequel les Etats-Unis d’Amérique mettraient tout le poids de leur puissance à favoriser le dialogue et la collaboration entre les nations plutôt que la confrontation et le « choc des civilisations » me paraît rejoindre le vœu de tous les hommes de bonne volonté. On peut à tout le moins constater qu’il existe un certain nombre de points communs entre les intentions affichées de la nouvelle administration et les attentes de la communauté internationale.

Il serait certainement irréaliste de penser qu’Obama, dont la priorité ne peut être que la défense des intérêts américains, puisse un jour reprendre à son compte l’ensemble des propositions et recommandations d’intellectuels progressistes tels que Joseph Stiglitz ou Edgar Morin ; on peut cependant espérer qu’il ne se dérobera pas comme son prédécesseur à ce que Y. Courbage et E. Todd ont choisi d’appeler « le rendez-vous des civilisations [1]».


« La démographie n’arrive pas toujours à cacher derrière ses instruments mathématiques que son double sujet est également celui de la religion : la vie et la mort. L’évolution récente de l’Indonésie et de plusieurs autres pays d’Asie du Sud-Est, où la fécondité a notablement baissé mais ne semble pas devoir passer au-dessous du seuil de reproduction, interdit que l’on fasse l’économie de ce genre de question. Nous entrons d’ailleurs ici dans un domaine complètement nouveau, où se dissocie, se désintègre le stéréotype d’un islam antiféministe par nature. Nous allons très vite constater que les fécondités indonésienne et malaise ne peuvent être expliquées par le recours au poncif d’une spécificité musulmane, et surtout pas par la notion d’un statut de la femme abaissé par cette religion. (p. 138)


La religion, parce qu’elle est par nature une croyance collective autant qu’un rapport à Dieu, se prête avec efficacité à l’instrumentalisation idéologique : l’étiquetage religieux des groupes peut en réalité survivre à la disparition de la croyance métaphysique. (p. 144)


Pour comprendre la modernisation de l’Europe, nous devons être capables d’imaginer un cycle long dans lequel l’alphabétisation, la déchristianisation puis la baisse de fécondité accentuent dans un premier temps les différences entre zones religieuses, pour ensuite mener à une convergence. Une représentation analogue doit être utilisée pour comprendre la modernisation de l’ensemble du monde, ou plutôt l’extension du processus de modernisation mentale qui a d’abord touché l’Europe préalablement à d’autres continents. Le monde musulman est actuellement au cœur de la transition vers la modernité. Certains pays ont déjà rejoint l’Europe par leurs niveaux de fécondité. D’autres amorcent à peine leur évolution. Mais le processus est si clairement enclenché que nous devons spéculer sur l’émergence d’un monde réunifié. Les sociétés humaines ne seront jamais totalement semblables les unes aux autres et il serait absurde – et triste – d’imaginer un monde homogène dans ses moindres détails. La beauté de l’Europe réside largement dans les différences persistantes entre la Suède et l’Italie, entre l’Angleterre et la Hongrie. L’analyse démographique des sociétés ne peut évidemment se substituer à celle des différences culturelles, mais elle fixe une limite à ce qui est intellectuellement acceptable dans cet exercice. (p. 158)


Certaines puissances et certains chercheurs ont d’ailleurs intérêt à ce que s’installe dans les esprits la représentation d’un conflit de civilisation, qui masque la violence latente des conflits économiques. La démographie libère de cette paranoïa instrumentalisée et permet d’aller plus loin. Les populations du monde, de civilisations et de religions différentes, sont sur des trajectoires de convergence. La convergence des indices de fécondité permet de se projeter dans un futur, proche, dans lequel la diversité des traditions culturelles ne sera plus perçue comme génératrice de conflit, mais témoignera simplement de la richesse de l’histoire humaine. (p. 159)


______________________________

[1] Youssef COURBAGE & Emmanuel TODD, Le rendez-vous des civilisations, Paris, Seuil & La République des Idées, 2007.

C’est moi qui souligne.

Enregistrer un commentaire