mardi 15 décembre 2009

La question nationale (suite)















« … l’appel à la pensée se fait entendre dans l’étrange entre-deux qui s’insère parfois dans le temps historique où non seulement les historiens mais les acteurs et les témoins, les vivants eux-mêmes, prennent conscience d’un intervalle dans le temps qui est entièrement déterminé par des choses qui ne sont plus et par des choses qui ne sont pas encore. Dans l’histoire, ces intervalles ont montré plus d’une fois qu’ils peuvent receler le moment de la vérité. » [1]

D’une autre façon, certes, que ne le concevait Hannah Arendt dans les années 50, nous nous trouvons à nouveau dans cet «entre-deux» où peut poindre la vérité.

C’est à ce point, sans doute, si elle peut prétendre à quelque légitimité, que l’interrogation sur le phénomène induit par les migrations de populations à l’échelle mondiale (immigration/émigration) peut aujourd’hui rejoindre le questionnement sur l’ « identité » nationale.

Plusieurs facteurs conjuguant leurs effets, de nombreux enfants issus des générations de l’après-guerre se sont trouvés en porte-à-faux par rapport à ce qu’on pourrait appeler l’ «héritage naturel» de la tradition française. Les deux vecteurs principaux de cet héritage restant la famille et l’école de la République.

D’importants éléments de clivage - ou de distinction, pour reprendre le terme de Bourdieu - au sein d’une population loin d’être uniforme subsistaient, notamment, la classe sociale (ouvriers vs bourgeois, par exemple) et la tradition familiale (religieux vs libres penseurs). On pourrait dire à ce propos, en un raccourci forcément simplificateur, que l’une des conquêtes politiques majeures de notre République, la laïcité, fut le résultat de ce double antagonisme, lui-même hérité du conflit entre l’Ancien régime et la Révolution de 1789.

On peut donc concevoir qu’au sein d’une république désormais laïque, respectueuse de la liberté de pensée, il ne soit pas impossible de trouver sa place.
Les problèmes surgissent à partir du moment où la génération actuelle reçoit pour seul « héritage » ce moment historique de l’«entre-deux».
A ce moment où l’histoire hésite - crise économique et chômage aidant -, il n’est guère étonnant, en effet, qu’il lui semble n’avoir ni passé ni avenir.

Pour nombre de ces jeunes Français qui la composent, des parents venus d’outre-Méditerranée se sont trouvés écartelés entre deux cultures, à la recherche d’une synthèse qu’ils n’avaient, le plus souvent, ni les moyens économiques ni les instruments culturels de réaliser en si peu de temps.

(Jeune professeur, je me revois, en compagnie d’une de mes collègues de l’université, donnant des cours d’alphabétisation à des travailleurs maghrébins assommés de fatigue après une journée de labeur sur des chantiers de construction).

La mise en question de la structure familiale traditionnelle qu’ont provoqué l’évolution des mœurs, la montée du chômage liée aux difficultés économiques, un urbanisme aberrant (la liste n’est pas exhaustive…) s’ajoute à l’inadéquation d’une école trop lente à adapter ses programmes et ses méthodes au nécessités du monde actuel et à la diversité de son nouveau public.
(Dans un tel contexte, on ne peut que s’interroger sur l’étrange raisonnement qui a pu conduire le gouvernement à proposer une réforme de l’enseignement de l’histoire contraire au bon sens : le nombre d’heures consacré à cette discipline diminuant, alors que la connaissance de l’histoire universelle permet de se situer dans l’enchaînement des générations, dans l’arc-en-ciel des cultures mondiales et représente, de ce fait, un facteur d’intégration).

La contestation de la famille et de l’école comme lieux traditionnels de transmission d’un « héritage » – celui-ci étant soit absent soit perçu comme inadapté - doit nous inciter à aborder de façon totalement novatrice le problème de cet «héritage» et, par suite, la question nationale. Mais en prenons-nous le chemin ?

A l’heure où nous parlons, le seul héritage de cette génération est celui d’un présent à inventer dans l’acceptation commune d’un métissage qui devrait constituer pour tous un enrichissement.
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[1] Hannah ARENDT, La crise de la culture, op.cit., p. 19.
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