samedi 12 décembre 2009

La question nationale

















"Lorsque le fil de la tradition se rompit finalement, la brèche entre le passé et le futur cessa d'être une condition particulière à la seule activité de la pensée et une expérience réservée au petit nombre de ceux qui faisaient de la pensée leur affaire essentielle. Elle devint une réalité tangible et un problème pour tous; ce qui veut dire qu'elle devint un fait qui relevait du politique." [1]


Quel que soit le jugement que l’on porte quant à l’opportunité d’un débat sur la question nationale, force est de constater qu’aujourd’hui débat il y a. Certains l’abordent en termes vifs, souvent polémiques, parfois excessifs. Il était sans doute inévitable qu’un tel examen, mal préparé, mal encadré, donne lieu à beaucoup d’amalgames, d’approximations, de simplifications caricaturales. On aurait tort, toutefois, car ce serait une hypocrisie, d’en contester la légitimité, voire la nécessité.

La question – implicite ou explicite – que pose à tout individu détenteur d’une carte d’identité française son appartenance à une communauté : la communauté française, méritait, à un moment ou à un autre, d’être posée.

Pour y répondre, d’aucuns affirment qu’être français, c’est (et, selon eux, cela suffit) assumer les valeurs de la République. En effet, la devise – liberté, égalité, fraternité – propose, en un résumé emblématique, un idéal (asymptotique, comme tout idéal) que prolongent, dans une réalité toujours évolutive, les conquêtes récentes que sont, notamment, la laïcité, l’émancipation des femmes (par le droit de vote, le droit à l’avortement, l’égalité salariale), la sécurité sociale, etc.

On pourrait peut-être, s’en tenir là, s’il n’était par ailleurs nécessaire de prendre en compte le caractère incarné de l’existence humaine.

L’appartenance à une nation est l’une des déterminations possibles, mais ni nécessaire ni exclusive, de l’existence humaine : l’une des nombreuses composantes de ce que l’on résume sous le terme d’identité. Il en est d’autres, à l’évidence, tant physiques que psychologiques, sociales, morales, spirituelles, etc.
De cette caractéristique de l’existence humaine d’être "en situation" résulte son inscription dans une histoire, en tant que liberté incarnée.

Il s’agit donc, pour celui qui est résolu à assumer le risque et la responsabilité de cette liberté, de se déterminer avec la plus grande clairvoyance possible par rapport à une histoire collective dans laquelle il se trouve inséré, soit de facto parce qu’il a hérité à sa naissance de la citoyenneté (droit du sol ou ascendance parentale), soit par libre choix lorsqu’il s’est trouvé en âge ou en situation de demander sa naturalisation.

On sait que la personne humaine est à la fois tributaire d’un patrimoine génétique et d’une histoire personnelle qui contribuent, pour une certaine part, à la déterminer : c’est la dimension d’un passé qui, envisagé comme forme de passivité, pèse sur sa liberté pour la restreindre (d’où ce travail d’archéologie que constitue, par exemple, une psychanalyse) mais qu’elle est aussi capable de se projeter dans l’avenir en posant devant elle des valeurs qu’elle entend, par son travail et son engagement, faire advenir au réel de l’histoire, personnelle et collective (il s’agit là de la dimension que l’on pourrait appeler téléologique de l’existence humaine).

Aussi ne me paraît-il pas infondé de raisonner de la même manière lorsqu’il s’agit de réfléchir à la question de l’ « identité » nationale : cette identité ne me vient-elle pas à la fois de l’héritage d’un passé – d’une histoire que j’ai décidé, en toute liberté, de faire mienne (ce qui implique d’assumer sa part d’ombre, de la même façon que je ne puis me défaire de ces gènes hérités de mes parents – gènes qui me constituent, même s’ils me sont un handicap) et de l’affirmation de valeurs que je m’engage, tout aussi librement, non seulement à respecter mais encore à promouvoir à mon tour dans le présent et pour l’avenir.

Mais assumer n’est pas approuver ! Il m’appartient, dans mon inaliénable liberté, de porter le jugement moral que me dicte ma conscience sur les agissements de mes compatriotes et sur ce qui se fait en mon nom (jusqu’à une époque récente, la justice, rendue au nom du peuple français, pouvait condamner un être humain à la peine de mort). Je dois même assumer le risque qu’un tel jugement puisse me conduire jusqu’à la désobéissance civile (ce fut le cas, par exemple, de ceux de nos compatriotes qui, durant la seconde guerre mondiale, refusèrent la collaboration et rejoignirent la France libre). Car, à l’instar de la tragédie d’Antigone, le conflit peut, à certains moments et dans certaines circonstances, devenir inévitable entre légalité et légitimité, entre les impératifs de la loi immanente et les exigences de la Loi morale transcendante.

Cependant, une interprétation étroite, voire dogmatique ou «sacralisante» de la laïcité républicaine ne risque-t-elle pas d’aller jusqu’au déni de la réalité et de la vérité historique en refusant d’admettre que la France (comme ce fut le cas pour l’Europe) a effectivement - mais non exclusivement ! - des «racines chrétiennes» ?
Nous verrions-nous alors contraints - pour ne citer que l’exemple historique le plus emblématique sans doute de la récurrente division des Français – d’opérer un tri parmi les dreyfusards et d'établir une distinction entre l’indignation d’un Zola et celle d’un Péguy, sous prétexte que l’un croyait au ciel et que l’autre n’y croyait pas ?

En définitive, et quelles que soient ses origines, ses convictions politiques, sa foi religieuse ou la couleur de sa peau, on se reconnaît français dans l’assomption des valeurs d’émancipation dont l’expression politique, en terre de France, n'est autre que la République.
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[1] Hannah ARENDT, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972 pour la traduction française; Folio "essais", p. 25. (C'est moi qui souligne)
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