vendredi 31 décembre 2010

Quelques fleurs














Quelques fleurs fraîches, encor roses,

Mais un peu pâlies par l'hiver,

Quelques blancs oeillets, quelques roses,
Un chrysanthème blond et fier,

Quelques violettes qu'arrose
La perle des rosées d'hier,

Bouquet triste, c'est peu de chose,

Mais un bouquet est toujours cher.

Car si dans la feuille qui tombe
Le vague parfum qui s'enfuit
Et le pétale qui pâlit,


Et dans la rose qui succombe,
On a vu tout s'évanouir

Tout a murmuré : "Souvenir."


Jules SUPERVIELLE, Brumes du passé in Oeuvres poétiques complètes, Paris, Gallimard, 1996, p. 5. Coll. "Bibliothèque de la Pléiade".

mercredi 29 décembre 2010

Démocratie

















"Les impasses de notre modèle de développement ne sont que les symptômes les plus évidents d'une déraison de la raison moderne, d'une pathologie collective développée au coeur même de notre civilisation et qui semble conduire celle-ci à s'autodétruire.
(...)
Comme l'avait très tôt compris Gramsci, dans une société moderne, la domination brute d'une classe minoritaire est impossible sans hégémonie culturelle, c'est-à-dire sans la colonisation des esprits par des représentations collectives qui étayent le pouvoir d'une minorité et l'asservissement du plus grand nombre.
(...)

Tandis que le sens commun dans les démocraties a toujours considéré une redistribution minimale des plus riches vers les moins riches comme une fonction essentielle de l'Etat, depuis trente ans, la tendance des finances publiques est de mettre les pauvres à contribution pour améliorer la fortune des riches.

(...)
Le défi contemporain des démocraties n'est donc certainement pas de remettre l'économie sous le contrôle du politique, vu qu'elle ne l'a jamais autant été, et rarement au service d'un projet aussi antidémocratique. Le seul vrai défi est de remettre les Etats sous le contrôle effectif des citoyens et au service du bien commun."

Jacques GENEREUX, La Grande Régression, Paris, Seuil, 2010, p. 41, 46, 78.

samedi 25 décembre 2010

Prière pour la Paix














Seigneur, fais de moi un instrument de Ta paix.
Là où est la haine, que je mette l’amour.
Là où est l’offense, que je mette le pardon.
Là où est la discorde que je mette l’union.
Là où est l’erreur, que je mette la vérité.
Là où est le doute, que je mette la foi.
Là où est le désespoir que je mette l’espérance.
Là où sont les ténèbres, que je mette Ta lumière.
Là où est la tristesse, que je mette Ta joie.

Ô Seigneur, fais que je ne cherche pas tant
à être consolé qu’à consoler,
à être compris qu’à comprendre,
à être aimé qu’à aimer.
Car c’est en se donnant que l’on reçoit,
c’est en s’oubliant à soi-même que l’on trouve,
c’est en pardonnant que l’on obtient le pardon,
et c’est en mourant que l’on ressuscite à l’éternelle vie.

Saint François d'Assise
(1181-1226)

***

Prayer of Peace

Lord, make me an instrument of Thy peace;
Where there is hatred, let me sow love;
Where there is injury, pardon;
Where there is doubt, faith;
Where there is despair, hope;
Where there is darkness, light;
Where there is sadness, joy.

O Divine Master,
Grant that I may not so much seek
to be consoled as to console;
to be understood as to understand;
to be loved as to love.

For it is in giving that we receive;
It is in pardoning that we are pardoned;
and it is in dying that we are born to eternal life.

Saint Francis of Assisi
(1181-1226)

vendredi 24 décembre 2010

Hodie puer natus est



















Sleep, sleep, beauty bright,
Dreaming in the joys of night;
Sleep, sleep; in thy sleep
Little sorrows sit and weep.

Sweet babe, in thy face
Soft desires I can trace,
Secret joys and secret smiles,
Little pretty infant wiles.

As thy softest limbs I feel,
Smiles as of the morning steal
O'er thy cheek, and o'er thy breast,
Where thy little heart does rest.

O the cunning wiles that creep
In thy little heart asleep!
When thy little heart does wake,
Then the dreadful light shall break

From thy cheek and from thy eye,
O'er the youthful harvests nigh.
Infant wiles and infant smiles
Heaven and Earth of peace beguiles.


William BLAKE (1757-1827), Blake: The Complete Poems
(Edited by W. H. Stevenson), Longman, London, 1989, pp. 138, 148

jeudi 23 décembre 2010

Fleurs



















"J'aime toujours plus les fleurs.
Elles me parlent de l'éphémère de la vie
et me mettent face à face
avec l'éternité."

Dom Elder CAMARA, Mille raisons pour vivre, Paris, Seuil, 1980, p. 56 (11 juillet 1956).

mercredi 22 décembre 2010

Le temps est proche...













"Le monde condamné, c'est le monde de l'argent, c'est-à-dire un monde contre nature.- Il y a un monde naturel qui a été le berceau charnel du Christ, "L'insertion (réciproque) du temporel dans l'éternel, du charnel dans le spirituel, de la nature dans la grâce, et l'articulation centrale du mystère de la destination de l'homme (1)."

"Car le surnaturel est lui-même charnel
Et l'arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol, et cherche jusqu'au fond
Et l'arbre de la race est lui-même éternel (2)."

Pierre TEILHARD de CHARDIN, Journal 26 août 1915-4 janvier 1919, Paris, Fayard, 1975, p. 174.
_________________
(1) Un compagnon de Péguy, Joseph Lotte (1875-1914) pages choisies par Pierre Pacary, Paris, J.Gabalda, 1917, p. 321.
(2) Charles PEGUY

lundi 13 décembre 2010

Espoirs, illusions...

La pensée du jour :

"... le gouvernement des hommes est devenu l'empire du simulacre, qui vise à convoquer chaque jour les fantômes d'une socialité perdue"

(...)
"La foi dans le changement attisée par d'habiles communicants ne s'accommode pas facilement du statu quo imposé par les pouvoirs établis et les puissances d'argent."

Christian SALMON, L'aura perdue d'Obama, in "Le Monde" daté Dimanche 5-Lundi 6 décembre 2010.

vendredi 10 décembre 2010

Plutôt Péguy...















"... le pouvoir ou l'ombre du pouvoir finit toujours par instituer une écriture axiologique, où le trajet qui sépare ordinairement le fait de la valeur, est supprimé dans l'espace même du mot, donné à la fois comme description et comme jugement [1]."

***

Dans mon "panthéon" personnel, l'insupportable Professeur Duhamel a rejoint l'inénarrable Arlette Chabot. Décidément, nos journalistes politiques n'auront jamais ni l'art ni la manière - encore moins l'humour... - de leurs homologues anglo-saxons !
Arrogants et imbus de leur personne (inévitable rançon de leur notoriété médiatique ?), ils n'ont de cesse de caresser l'opinion dans le sens du poil, au risque de lasser par leurs poncifs mille fois répétés, leur rabachage d'opinions communes, leur patente mauvaise foi.
Calquant désormais leur discours simpliste sur celui de politiciens démagogues (qu'il est loin le temps des Mendès France et des Rocard !), ils en viennent à mépriser le public qu'ils ont pour mission d'éclairer.

Car c'est bien dans les médias dits "grand public", à quelques exceptions près [2], que règne la pensée unique, un conformisme plat, une soumission servile à des modes et à des coteries - au fond et toujours (malgré la très pratique et très abusive disqualification dont souffrent ses idées depuis l'échec du "socialisme réel") à ce que Marx dénonça jadis sous le nom d'"idéologie dominante" au service d'intérêts de classe.
On se donne à peu de frais bonne conscience en ralliant la meute. Or qui ne sait aujourd'hui que le roi est nu ?

Faut-il que l'ignorance (ou l'oubli ?) soit à son comble pour que l'on en revienne à cette forme de discours stalinien dont Roland Barthes [3] démonta naguère les ressorts, et qui consiste à "exécuter" l'adversaire politique en usant d'un vocabulaire tautologique et normatif ("axiologique", disait Barthes) plutôt qu'à démontrer en quoi et pourquoi il est dans l'erreur [4].

Les gaullistes n'ont jamais souscrit aux idées du Front National : ils les ont toujours combattues. A visage découvert.
Les démagogues de tout poil (qu'ils soient de gauche ou de droite), aux arrière-pensées électoralistes, ne font que l'instrumentaliser.
__________________

[1] Roland BARTHES, Ecritures politiques, in Le degré zéro de l'écriture, Paris, Seuil, 1953 et 1964. Texte repris par les Editions Gonthier, bibliothèque Médiations, p. 22.
[2] On peut citer, par exemple, Yves Calvi et son émission "C dans l'air" sur la 5.
[3] Roland BARTHES, op. cit.
[4] "Dans l'univers stalinien, où la définition, c'est-à-dire la séparation du Bien et du Mal occupe désormais tout le langage, il n'y a plus de mots sans valeur, et l'écriture a finalement pour fonction de faire l'économie d'un procès : il n'y a plus aucun sursis entre la dénomination et le jugement, et la clôture du langage est parfaite, puisque c'est finalement une valeur qui est donnée comme explication d'une autre valeur." (Ibid., p. 25)

dimanche 21 novembre 2010

La vie




















Homoparentalité, mères porteuses, fécondation post mortem, etc. Les nouvelles "libertés" qu'accorderait le législateur resteraient-elles sans conséquences pour l'enfant ?

"Le biologique qui aura été dénié dans ce qu'il impose exigera, tôt ou tard, d'en rendre compte. L'enfant et ses parents devant constituer trois termes distincts et ordonnés, tout ce qui pervertit cet ordre créera, à plus ou moins long terme, des perturbations certaines [1]."

Une question...
___________________

[1] Aldo NAOURI, Une place pour le père, Paris, Seuil, 1985, p. 86-87. Collect. "Points".

jeudi 18 novembre 2010

Du remaniement à Haïti














Après le déluge de commentaires, plus ou moins objectifs et mesurés (il est de bon ton, dans les médias, de crier haro - quoi qu'il fasse ou dise - sur le Président de la République, et qui s’en abstient passe inévitablement pour un «godillot» !), il n’est pas inutile de rappeler, comme le fait dans sa chronique un journaliste du « Monde », certains chiffres dont le rapprochement est particulièrement éloquent (le coût du récent déplacement d’Obama et de sa suite en Asie : « 200 millions de dollars par jour » - au regard des sommes nécessaires à l’OMS pour combattre l’épidémie de choléra en Haïti : «163,9 millions de dollars»). Et le même journaliste d’en conclure, fort justement, qu’il est moins «perturbant» d’évoquer le dernier remaniement gouvernemental que ces tristes réalités.

De fait, concurremment aux fleuves d’encre que font couler les états d’âme de tel ministre évincé ou les réponses du Président aux questions délibérément personnelles que lui posent des journalistes plus intéressés par l’aspect « people » que par l’information politique (quid de la guerre en Afghanistan ? de l’avenir de notre système éducatif ?), on peut suivre dans la presse quelques pieuses envolées journalistiques sur la nécessité de venir en aide au peuple haïtien.


N’en déplaise à notre chroniqueur (dont on ne soupçonne ni la générosité ni la bonne foi), nous sommes tous, autant que nous sommes, victimes du même accablant sentiment d’impuissance devant l’injustice qui s’étale sous nos yeux.


Mais comment éviter, par exemple, le paradoxe consistant, pour le même journal dont la ligne éditoriale se voudrait fidèle à l’idéal de son fondateur, Hubert Beuve-Méry, et aux exigences de la justice et de la vérité (cf. le programme du CNR, à la Libération) à adjoindre régulièrement à sa livraison quotidienne des « suppléments » vantant les objets de convoitise (montres, bijoux, vêtements et gadgets en tous genres) les plus luxueux et les plus onéreux qu’offre le « marché » - inabordables, donc, pour l’immense majorité des gens... ?


On m’objectera sans doute qu’ « il faut bien vivre » et qu’un journal ne peut exister aujourd’hui sans la publicité (à moins de trouver de nouveaux « mécènes » qui seraient totalement désintéressés…).


Existe-t-il un moyen d’échapper à cette «conscience malheureuse» ? Est-il besoin d’espérer pour entreprendre ?


Entendons la voix d’Albert Camus – l’éditorialiste de «Combat» autant que le romancier de « La Peste » - qui prêtait à l’un de ses personnages, le journaliste Rambert, ces paroles décisives : « Il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul [1] ».


Dans ses « Lettres à un ami allemand », l’écrivain a ce cri de protestation :


« Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait. Vous avez supposé qu’en l’absence de toute morale humaine ou divine les seules valeurs étaient celles qui régissaient le monde animal, c’est-à-dire la violence et la ruse. (…) Et à la vérité, moi qui croyais penser comme vous, je ne voyais guère d’argument à vous opposer, sinon un goût violent de la justice qui, pour finir, me paraissait aussi peu raisonné que la plus soudaine des passions.

Où était la différence ? C’est que vous acceptiez légèrement de désespérer et que je n’y ai jamais consenti. C’est que vous admettiez assez l’injustice de notre condition pour vous résoudre à y ajouter, tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur [2]. »


_____________________________

[1] Albert CAMUS, La Peste, in Œuvres complètes, vol. II, Paris, Gallimard, 2006, p. 178. Col. « Bibliothèque de la Pléiade ».

[2] Albert CAMUS, Lettres à un ami allemand, ibid., p. 26.

mardi 16 novembre 2010

L'Europe, l'Europe, l'Europe... ?




















Une phrase me paraît résumer parfaitement le défi auquel sont aujourd'hui confrontés les gouvernements de l'Europe (et au premier chef notre Président de la République et son gouvernement, qui se réclament tous deux du volontarisme gaulliste...) ; je l'emprunte à Benny Lévy [1] : "Est-ce que l'Europe peut être autre chose qu'un sous-ensemble du marché mondial ?"

Face aux périls qui menacent notre société (et il ne s'agit pas seulement de notre bien-être matériel !) nos gouvernements auront-ils la lucidité et le courage de se porter aux avant-postes, aux côtés de la Grèce, du Portugal et de l'Irlande - trois pays, trois nations auxquels notre « maison commune » doit tant (de la philosophie à la démocratie, des grands explorateurs de la planète à la musique et à la poésie) ? Ou bien l’égoïsme national et le repli sur soi l’emporteront-ils sur le devoir de solidarité ?

Il en va de notre crédibilité contre le cynisme des « marchés », bien sûr, mais plus encore de nos valeurs !

____________________


[1] Alain FINKIELKRAUT, Benny LEVY, Le Livre et les livres, Paris, Verdier, 2006, p. 57.


***

Nouveau gouvernement, nouvelle politique ?

"Un gouvernement n'est qu'un instrument, l'instrument d'une politique dont l'inspiration appartient au chef de l'Etat. C'est à la lumière de cette définition - qui rend compte de la réalité politique dans le régime présidentiel - qu'il convient d'apprécier la portée du remaniement ministériel. On doit, de ce point de vue, distinguer deux sortes de remaniements : les uns ayant un caractère technique, ont pour but de modifier la structure ou la composition du ministère, en vue de lui donner plus d'efficacité dans la poursuite d'une politique inchangée; les autres, ayant une siginification politique, ont pour fin d'adapter le gouvernement à un changement de la politique présidentielle."

René CAPITANT, 14 janvier 1966 in Ecrits politiques,Flammarion, 1971, p. 314.



dimanche 14 novembre 2010

Black Rook in Rainy Weather


















On the stiff twig up there
Hunches a wet black rook
Arranging and rearranging its feathers in the rain-
I do not expect a miracle
Or an accident

To set the sight on fire
In my eye, nor seek
Any more in the desultory weather some design,
But let spotted leaves fall as they fall
Without ceremony, or portent.

Although, I admit, I desire,
Occasionally, some backtalk
From the mute sky, I can't honestly complain:
A certain minor light may still
Lean incandescent

Out of kitchen table or chair
As if a celestial burning took
Possession of the most obtuse objects now and then --
Thus hallowing an interval
Otherwise inconsequent

By bestowing largesse, honor
One might say love. At any rate, I now walk
Wary (for it could happen
Even in this dull, ruinous landscape); sceptical
Yet politic, ignorant

Of whatever angel any choose to flare
Suddenly at my elbow. I only know that a rook
Ordering its black feathers can so shine
As to seize my senses, haul
My eyelids up, and grant

A brief respite from fear
Of total neutrality. With luck,
Trekking stubborn through this season
Of fatigue, I shall
Patch together a content

Of sorts. Miracles occur.
If you care to call those spasmodic
Tricks of radiance
Miracles. The wait's begun again,
The long wait for the angel,
For that rare, random descent.


Sylvia PLATH

jeudi 11 novembre 2010

Armistice du 11 Novembre 1918

















I HAVE A RENDEZ-VOUS WITH DEATH...

I have a rendez-vous with Death
At some disputed barricade,
When Spring comes back with rustling shade
And apple-blossoms fill the air -
I have a rendez-vous with Death
When Spring brings back blue days and fair
It may be he shall take my hand
And lead me into his dark land
And closes my eyes and quench my breath -
It may be I shall pass him still.
I have a rendez-vous with Death
On some scarred slope of battered hill,
When Spring comes round again this year
And the first meadow-flowers appear.

God knows't were better to be deep
Pillowed in silk and scented down,
Where Love throbs out in blissful sleep,
Pulse high to pulse, and breath to breath,
Where hushed awakenings are dear...
But I have a rendez-vous with Death
At midnight in some flaming town.
When Spring trips north again this year,
And I to my pledged word am true,
I shall not fail that rendez-vous.

Alan SEEGER, Poètes casqués 1940 [1]


J'ai un rendez-vous avec la Mort à quelque barricade disputée, quand le Printemps reviendra avec son ombre bruissante et que les fleurs de pommier voltigeront dans l'air ! J'ai un rendez-vous avec la Mort quand le Printemps ramènera les beaux jours azurés!

Il se peut qu'elle prenne ma main et me conduise vers son ténébreux domaine, qu'elle close mes yeux et arrête mon souffle...il se peut que je passe encore auprès d'elle. J'ai un rendez-vous avec la Mort sur le versant déchiqueté de quelque colline délabrée, quand le Printemps reviendra faire son tour cette année et qu'apparaîtront les premières fleurs des prés !

Dieu sait qu'il serait meilleur d'être étendu au creux des coussins, dans la soie et le duvet parfumé, où l'amour palpite en un bienheureux sommeil, pouls contre pouls, souffle contre souffle, où les réveils silencieux sont chers...Mais j'ai un rendez-vous avec la Mort, à minuit, dans quelque ville en flammes, quand le Printemps repartira vers le Nord, cette année, et je suis fidèle à la parole donnée : je ne manquerai pas à ce rendez-vous !
[2]"
______________________________
[1] Poète américain, engagé volontaire dans la Légion étrangère française au cours de la première guerre mondiale, mort pour la France en 1916.
Ce poème figure dans le recueil de Pierre SEGHERS La Résistance et ses poètes (France 1940/1945), Paris, Seghers, 1974, p. 42.

[2] Traduction d'Odette Raimondi-Matheron, Paris, Payot.

mardi 9 novembre 2010

9 Novembre 1970-9 Novembre 2010


















"Nous autres, vieux gaullistes, nous savons bien que, depuis le 18 juin, de Gaulle s'est toujours mis au service d'une politique inspirée par l'idée qu'il se faisait de la France, mais indépendante de sa propre personne. Jamais notre adhésion n'a pris la forme d'une allégeance personnelle, ni d'une confiance aveugle. Toujours nous l'avons suivi les yeux ouverts, lui donnant raison parce qu'il avait raison, approuvant à travers lui les principes d'une politique, comprenant mieux chaque jour que celle-ci plongeait ses racines dans la tradition républicaine de notre pays et qu'un grand élan d'humanisme l'ouvrait sur le monde de demain.
Ces vérités qui nous sont familières, commencent à pénétrer la conscience du pays tout entier, et spécialement celle des jeunes."


René CAPITANT, Ecrits politiques, Paris, Flammarion, 1971, p. 200.

lundi 8 novembre 2010

La pensée du jour :

"Des lendemains orageux peuvent se lever à l'horizon, qui rendraient nécessaire qu'un homme ayant vraiment la confiance du peuple fût à la tête de l'Etat. André Malraux a reproduit, dans "Les chênes qu'on abat", ce propos assez extraordinaire tenu par de Gaulle : "Le référendum vrai n'était pas sur les régions, ni sur le Sénat, il était sur la participation, et je me suis trouvé en face de l'ennemi vrai que j'ai eu pendant toute ma vie, qui n'est ni à droite, ni à gauche et qui est l'argent."
Or, l'argent continue aujourd'hui, en se masquant à peine, à faire la loi dans les coulisses du pouvoir."

(...)

"Les objectifs politiques des successeurs du gaullisme sont pratiquement ceux du capitalisme français, grand et petit, avec toutes les contradictions, voire les incohérences, que sa situation peut impliquer."

Louis VALLON
, De Gaulle et la démocratie, Paris, La Table Ronde, 1972, p. 165 et p. 86-87.

dimanche 7 novembre 2010


















"Evoquer le courage et la peur, c'est évidemment se trouver sous la menace. Et qu'est-ce que la menace surprême pour l'homme ? Est-ce seulement de mourir ? Ou n'est-ce pas de mourir sans avoir pris le risque de vivre en homme, c'est-à-dire sans avoir été introduit dans la problématique du désir qui le fonde comme sujet parlant ? N'est-ce pas de vivre sans s'être risqué - ou avoir été risqué - dans la parole au milieu des pulsions qui l'agissent et le sollicitent de tous côtés ? Le risque ultime de l'homme est le risque pris, au milieu des signifiants pulsionnels auxquels il est subordonné, de s'en remettre à la parole de l'Autre en tant qu'il est le lieu de la promesse. Là où il y a promesse, il y a attente d'un devenir. Là où il y a promesse, il y a danger et menace de ne pas voir se réaliser la promesse.
Toute parole de promesse
fiance l'homme à celui qui la tient. Ces fiançailles font dépendre le Sujet, dans son devenir, de la parole de l'Autre. Elles engendrent la confiance dans la mesure où la parole tient ses promesses ou, au contraire, la méfiance dans la mesure où elle ne les tient pas. Elles sont le temps de l'épreuve. Tout nouveau-né se trouve fiancé par la parole qui l'a engendré à l'Être du langage, à l'Autre. Convoqué au rendez-vous des pulsions, là où il a soif dans son corps et où il se désaltère, là où se trouvent satisfaites les pulsions de la vie, il y rencontre la parole qui l'altère, qui le marque du signifiant de l'Autre. Ses satisfactions sont subordonnées à la présence et au désir de l'Autre dont il garde au coeur la blessure et la trace. A travers tout ce qui le comble, il éprouve ce qui lui manque non dans l'ordre de la possession, mais dans l'ordre de l'être. Dans les meilleurs cas, ce n'est pas d'un manque à avoir qu'il souffre, c'est d'un manque à être qui avive le désir de l'Autre et, du même coup, en est le signifiant."

Denis VASSE, L'arbre de la voix, Paris, Bayard, 2010, p. 103-104.

lundi 1 novembre 2010

En la fête de tous les saints


















Dios

Siento a Dios que camina
tan en mí, con la tarde y con el mar.
Con él nos vamos juntos. Anochece.
Con él anochecemos. Orfandad…

Pero yo siento a Dios. Y hasta parece
que él me dicta no sé qué buen color.
Como un hospitalario, es bueno y triste ;
mustia un dulce desdén de enamorado :
debe dolerle mucho el corazón.

Cesar VALLEJO, Los heraldos negros (1918)
___________
Dieu

Je sens Dieu cheminer
tellement en moi, avec le soir et avec la mer.
Nous marchons côte à côte. La nuit tombe.
Ensemble nous nous obscurcissons. Orphelinage...

Mais moi je sens Dieu. Et même il me semble
qu'il me dicte je ne sais quelle bonne couleur.
Hospitalier, il est bon et triste;
se flétrit le doux dédain d'un amoureux :
son coeur doit déborder de souffrance.


César VALLEJO, "Dieu", Les Hérauts Noirs, in Poésie complète, Paris, Flammarion, 1983, p. 103.

mardi 26 octobre 2010

L'évidente nécessité de la mémoire ...

"Si...le travail de mémoire devient plus difficile désormais, cela tient à la violence des souvenirs, mais aussi à la mise en pièces de notre mécanique historique, qui autrefois nous grandissait et désormais nous rabaisse. Pourquoi se souvenir, si l'histoire avance à reculons ? Dans quel lieu la mémoire nous entraîne-t-elle ?"

Bruno LE MAIRE, Sans mémoire, le présent se vide, Paris, Gallimard, 2010, p. 73.

***
"Ce qui nous tient dans l'être ... nous y tient seulement aussi longtemps que, de nous-mêmes, nous retenons ce qui nous tient. Nous le retenons quand nous ne le laissons pas échapper de notre mémoire. La mémoire est le rassemblement de la pensée."

Martin HEIDEGGER, "Que veut dire penser ?", in Essais et conférences,Paris, Gallimard, 1958, p.151.

***
"La mémoire est source de libération et l'exil a pour origine l'oubli."

Rabbi Israël ben Eliezer

samedi 23 octobre 2010

L'esprit des institutions de la Ve République



















"L'adhésion des Français, qui consitue la source du pouvoir, en constitue par là même les limites. Elu par le peuple sur le projet politique qu'il propose au pays, le président doit aussi consulter celui-ci lorsque des choix majeurs mettent en cause la souveraineté de la nation et les voies que celle-ci emprunte. Si l'adhésion fait défaut, si le peuple rejette les choix et la ligne tracée par le chef de l'Etat, si seulement il apparaît qu'il se détache de lui, celui-ci ne peut ni imposer ses desseins ni s'imposer lui-même sans violer le principe des institutions. Cette règle, au-delà du droit, relève de l'esprit, mais elle se situe au coeur de la Ve République.
(...)
Les lointains successeurs du Général semblent définitivement inaptes à comprendre, plus encore à imaginer, que telles sont les exigences du légitime pouvoir dans la démocratie."

Marie-France GARAUD, Impostures politiques, Paris, Plon, 2010, p.111.

jeudi 21 octobre 2010

Une France schizophrène ?



















« La mise en pratique de la loi trouve son seul terrain d’exercice dans la révélation que l’homme est sujet divisé contre lui-même, conflictuel. La loi symbolise sous forme négative les pulsions qui poussent l’homme à agir. Obéir positivement à la loi, c’est toujours pour l’homme respecter la limite mise à sa pulsion par la parole qui est adressée au nom de l’Autre (1). »

Denis VASSE


Les manifestations suscitées par le projet de loi sur les retraites renvoient les Français à leur pratique de la démocratie.
Il se confirme que depuis la Révolution de 1789 celle-ci est plus conflictuelle que consensuelle.
Faut-il le regretter, en citant en exemple, comme le font certains, les mœurs plus apaisées des démocraties scandinaves (ou, plus largement, si l’on y inclut l’Angleterre et l’Allemagne, « nordiques ») ou, au contraire, s’en réjouir ?

Il m’est arrivé bien souvent, au cours de mes voyages en Europe comme en Amérique du Nord, de déplorer la passivité de citoyens facilement conditionnés par les medias dominants (la plupart du temps entre les mains d’oligarchies économiques) et par un style de vie orienté vers le bien-être matériel et la sécurité. C’est pourquoi je trouve réconfortante, à bien des égards, la combativité du peuple français (2).

Soit dit en passant, après la période d’intense repentance que nous avons connue il y a peu, malgré notre irrépressible tendance à l’auto-flagellation, en dépit des quolibets ou de l’ hypocrite commisération exprimés par « le parti des émigrés », je n’oublie pas que la France fut – ce que rappelait récemment Arno Klarsfeld - le pays d’Europe qui sauva de l’extermination le plus grand nombre de Juifs et celui qui accueille encore, malgré le lamentable épisode des « Roms », toute sa part de la « misère du monde ».

Notre pratique de la démocratie, que d’aucuns sont si prompts à dénoncer (et quoi qu’en aient les inconditionnels défenseurs de l’ordre !), ne fait que mettre en évidence les intimes contradictions qui sont les nôtres. Comme tous les êtres humains, nous oscillons sans cesse et sommes continuellement écartelés entre notre désir de liberté et notre besoin de sécurité. Nous sommes partagés, divisés contre nous-mêmes, comme le pointait Denis Vasse. D’où nos récurrentes éruptions de violence revendicative suivies de réactions non moins violentes dues à la crispation autoritaire des tenants de l’ordre établi.

Cela ne peut qu’inciter à une réflexion renouvelée sur l’écart qui demeure entre deux légitimités revendiquées : celle du suffrage universel, qui reste le fondement de la démocratie représentative, et celle du peuple en mouvement qui se souvient d’être, en dernière analyse, la source même du pouvoir légal et donc se réclame d’une forme de démocratie directe.

Ainsi le décalage entre ces deux conceptions antagonistes de la démocratie ne fait-il que refléter la « différance », c’est-à-dire cette intrusion de la temporalité, cette faille ou glissement perpétuel, qui rend inévitable le conflit entre légalité et légitimité. Car la démocratie représentative ne peut qu’avoir un temps de retard sur les aspirations actuelles du peuple.

Tenue par ses mandants de maintenir un ordre sans lequel il n’est pas de société viable, la démocratie représentative, dont le gouvernement n’est que l’émanation, se voit opposer l’exigence du mouvement dont le peuple dans la rue se veut la légitime expression face au pouvoir légal.

S’extériorise et se projette ainsi sur la société le conflit intérieur, celui des « forces hétéronomiques des pulsions et du désir » dont l’un des termes, essentiellement « anarchique », refuse de se soumettre à la loi qui entend le structurer en lui imposant une limite.

Sécurité ou liberté ? Légalité ou légitimité ? Seule la prise en compte du désir de l’Autre, en d’autres termes, de l'existence du tiers et de son (bon) droit (3) peut apporter une réponse à la question toujours posée de la justice.
____________________________________
(1) Denis VASSE, Un parmi d'autres, Paris, Seuil, 1978, pp. 12-13.
(2) cf. l'article de Mark Weisbrot in "The Gardian" : http://www.guardian.co.uk/commentisfree/cifamerica/2010/oct/20/france-protest
(3) cf. Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, passim.

dimanche 19 septembre 2010

La vérité cherche à se dire














"Parler n'est pas parler à l'autre. Parler, c'est d'abord se parler à soi, pour tout sujet. C'est se parler, face à cet autre qui fait office de garde-fou. Comme si sa présence non seulement cautionne le déroulement du propos au plus près de la vérité qui se cherche, mais viendrait, comme dans un préalable, faire obstacle à la complaisance que chacun se trouve avoir à son propre endroit. Parler, c'est cela, mais c'est aussi un mouvement irrépressible originé dans une maturation, secrète, enfouie, inaccessible de la problématique qui s'expose et qui aurait enfin atteint une limite, une véritable "ligne de bascule". Au point que cette ligne dessinée, entraperçue, vaguement définie imposerait d'être montrée à l'interlocuteur, de le prendre à témoin, pour être enfin entérinée, visible, et délivrer le message qu'à bas bruit elle s'est évertuée à composer. C'est la raison pour laquelle l'interlocuteur ne peut qu'être tenu au respect infini des formulations, faire son propre deuil des trous qui parsèment le récit en renonçant à en saisir une explication linéaire, unidirectionnelle et rassurante, narrable en quelque sorte."

Aldo NAOURI, Une place pour le père, Paris, Seuil, 1985, p. 63, Collection "Points".

vendredi 17 septembre 2010

La Vérité
















"La connaissance veut la vérité, et la vérité est unique et embrasse tout. Elle signifie que ce qui est apparaît à l'esprit à la clarté des données éternelles. Mais, pour en arriver là, l'esprit doit entrer en relation avec les différents domaines de l'être, selon leurs exigences spécifiques. Pour que j'accède à la connaissance de la vérité du vivant, je dois l'affronter dans une attitude d'esprit différente de celle qui convient aux choses inanimées. Si je veux saisir la vérité de l'esprit, je dois prendre une autre perspective que s'il s'agit de la vérité de la machine. La vérité ne resplendit que lorsque l'homme fait face à la réalité, à chaque fois selon l'exigence de cette réalité elle-même. Plus le réel est d'ordre élevé, plus se fait grande la revendication qu'il adresse à l'esprit qui l'appréhende, mais plus grande aussi est la tentation d'atténuer cette revendication en la ramenant au niveau des choses plus basses, pour se rendre ainsi plus aisée la tâche de l'esprit. C'est ainsi qu'il est fort séduisant de penser chimiquement ce qui est vivant ou de penser biologiquement l'esprit, car on ménage sa peine et l'on acquiert une apparence de rigueur scientifique; en vérité, on a péché par paresse d'esprit, on a fait violence à la conscience du savoir et perdu l'essentiel de l'objet. Cela vaut déjà à l'intérieur de toute pensée d'ordre naturel et de son objet, l'univers."

Romano GUARDINI, Les fins dernières, trad. fçse, Paris, Les éditions du Cerf, 1951, pp. 80-81.

dimanche 12 septembre 2010

La pensée du jour :

"La multiplication des moyens de communication, c'est aussi la multiplication de la médiocrité."

Patrick BESSON in "Le Monde" daté du Samedi 11 septembre 2010, p. 21.

samedi 11 septembre 2010

"Sur le sable, sur la neige, j'écris ton nom..."















Not like the brazen giant of Greek fame,
With conquering limbs astride from land to land;
Here at our sea-washed, sunset gates shall stand
A mighty woman with a torch, whose flame
Is the imprisoned lightning, and her name
Mother of Exiles. From her beacon-hand
Glows world-wide welcome; her mild eyes command
The air-bridged harbor that twin cities frame.
"Keep ancient lands, your storied pomp!" cries she
With silent lips. "Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost to me,
I lift my lamp beside the golden door!"


Emma LAZARUS, The New Colossus, 1883

mardi 7 septembre 2010

La pensée du jour :

"L'époque qui a succédé au déclin du Moyen-Age paraît se définir par cette scission qui s'est faite dans la pensée de l'homme, d'une part entre la matière nue, d'autre part entre l'esprit pur, mais prise dans le sens de la raison. Cette tension provoqua quelque chose de considérable. Science et technique modernes en dérivent. Mais aussi, dans une large mesure, la perte de tout ce qui s'appelle image et symbole, à la fois corporalité vivante et imprégnée d'âme, et spiritualité incarnée et accessible au regard. Oui, l'homme a été à sa perte, l'homme et avec lui la chose. Devant l'efficacité des réussites humaines, tout cela a longtemps passé inaperçu; peu à peu, on en reprend conscience. Nous en vivons les conséquences, et tout ce qui fut perdu annonce à nouveau sa venue, ne fût-ce pour le moment que sous forme de détresse et de nostalgie."

Romano GUARDINI, Les fins dernières, Paris, Les éditions du Cerf, 1951, pp. 104-105.

lundi 30 août 2010

De l'enseignement de la langue française à l'école




















La Grèce (celle de Karamanlis et de Papandreou, et non celle d’Homère et de Platon !) faisant office d’épouvantail, les gazettes abondaient, ces dernières semaines, en scénarios apocalyptiques visant à nous mettre en garde contre la dérive de nos finances.
La fin de l’histoire (non, certes, la paisible fin imaginée par Fukuyama !), le grand « boum » final, ce n’est pas l’atome qui nous en menace, comme le craignait Jaspers, mais l’éclatement d’une autre « bulle » (qui ne serait pas l’œuvre de Benoît XVI, puisque, si l’on suit Alain Minc, il n’a plus même droit à la parole !) : après la « bulle » des valeurs technologiques (en volapük on dit Nasdaq) et la « bulle » de l’immobilier (en volapük on dit subprimes), c’est maintenant la « bulle » de la dette qui risque de nous exploser au nez ! Au nez de nos enfants, plutôt, s’inquiètent les bonnes âmes, dans un élan d’altruisme.De la réduction de la dette dépend donc notre survie. Prions Sainte Geneviève ou, pour rester laïques, tournons-nous vers Christine Lagarde avec l’espoir d’être protégés...

En ces sombres temps, il me semble néanmoins ne pas être le seul à discerner d’autres périls. Car notre mal vient de plus loin : ce qui nous guette et provoque nos alarmes, c’est moins la banqueroute financière que la montée d’une nouvelle barbarie ! Celle-ci est lente, mais inexorable comme la marée. D’ici peu, les dernières digues auront cédé et ne subsisteront de ce qui fut une civilisation que des vestiges, dans quelques universités et musées – ce que sont aux indiens les réserves.

Il y a belle lurette que la catastrophe est annoncée. Le dernier rempart était l’école, croyait-on. Las ! un travail de sape entamé il y a plus de quarante ans est en passe d’atteindre son but : produire des sujets formatés sachant tout juste lire et compter, usant d’un vocabulaire rudimentaire, mais maniant à la perfection les derniers produits de la révolution technologique : téléphones portables, internet wi-fi, consoles de jeux (pour certains parents : ces bénies wii-wii !) et autres merveilles de la société de la communication…

Oublions les fictions à thèse – optimiste ou pessimiste – du cinéma tels que Entre les murs (2008) ou La journée de la jupe (2008) : quel bachelier d’aujourd’hui (environ 60 % d’une classe d’âge, me dit-on) peut encore replacer Bossuet dans son siècle, rendre à Arouet son nom de plume, identifier le genre littéraire illustré par Joubert, citer le cardinal de Retz dans une copie de français ou d’histoire ? S’il est vrai que l’élève studieux ne va pas encore, comme me le suggérait un collègue sur le ton de la plaisanterie, jusqu’à confondre Rimbaud avec un héros de film d’action, l’inculture, si j’ose dire, progresse.

Ouvrez un manuel de français : aux côtés de quelques textes de nos incontournables gloires littéraires (Molière, Hugo, Balzac, Zola, etc.) figurent désormais, sous prétexte d’ouverture aux autres cultures du monde, quantité de textes traduits. Etant donné le poids des programmes scolaires et le nombre d’heures limité consacré à l’enseignement du français, c’est faire définitivement l’impasse sur beaucoup de nos grands écrivains. Quelle autre occasion, une fois sortis de l’école, nos jeunes élèves auront-ils de se familiariser avec les trésors de notre langue et de notre littérature ?

Et si le but est d’inculquer à nos enfants l’esprit de tolérance, certaines pages de Voltaire à propos de l’affaire Calas ou de Péguy sur l’affaire Dreyfus ont une valeur pédagogique qu’on peut difficilement contester. On m’objectera que le témoignage direct est irremplaçable et qu’il a d’autant plus de force qu’il porte sur la plus épouvantable tragédie de l’histoire. C’est pourquoi il est bon, en effet, que les collégiens et lycéens soient confrontés à des récits comme le Journal d’Anne Frank ou Si c’est un homme. De tels témoignages ont assurément toute leur place dans l’éducation à la tolérance et dans la lutte - jamais achevée - contre le racisme et l’antisémitisme. Il reste que la classe d’instruction civique est un lieu non moins adéquat que la classe de français pour commenter le récit de la petite fille d’Amsterdam ou celui de Primo Lévi.

La classe de français devrait rester le lieu privilégié de l’apprentissage de la langue et de la confrontation avec les grands textes qui l’ont illustrée.

dimanche 29 août 2010

Retour d’Amérique (VI)



















Travailler, manger, acheter (variante de notre «métro, boulot, dodo») : tel semble être le triptyque régissant la vie américaine. On peut y ajouter le souci du confort ainsi que la télévision, véhicule autant que témoin de cette idéologie matérialiste et de sa mise en pratique.

Paradoxalement, l’éthique du travail (« work ethics »), héritée du calvinisme (et qui fit en son temps la fortune de la « bourgeoisie conquérante » européenne), relayée par les empiristes et les théoriciens de l’économie, reste la forme la plus subtile - mais non la moins efficace - du « divertissement ».

Alors que le communisme maintenait son emprise sur la population en gérant la pénurie, le libéralisme à l’américaine le fait, à l’inverse, en faisant miroiter puis en réalisant l’abondance. C’est sans doute ce modèle que notre président avait en tête lorsqu’il lança son fameux slogan de campagne « Travailler plus pour gagner plus », avant que la crise ne vînt contrarier son projet. Enfermé dans le cercle vicieux (à l’américaine !) du « travailler plus pour consommer davantage » le bon peuple se fût peut-être montré moins regardant qu'aujourd'hui sur les privilèges de la classe dirigeante et sur ses prébendes…

Mais on ne peut retenir d’un bref séjour outre atlantique, dans ce pays de tous les excès, une image seulement négative. Le sentiment qui, finalement, l’emporte est celui d’une véritable et incontestable liberté.

Non seulement l’espace y paraît sans limites, mais les comportements, les goûts, les manières de se vêtir ou de se distraire, les opinions comme les croyances les plus divers : tout y est permis, accepté, respecté pour peu que l’on se garde d’empiéter sur la liberté de son voisin et de heurter la bienséance.

Même sanglée dans son conformisme puritain, la société américaine tolère toutes les extravagances et se montre respectueuse des individus comme des communautés et des Etats. (Quitte à en payer chèrement le prix, comme lors de ces fréquentes et imprévisibles explosions de violence qui font d’innocentes victimes parce qu'un déséquilibré a pu se procurer librement des armes en vertu d’un sacro-saint Amendement à la Constitution !)

Car la Constitution (contrairement, semble-t-il, à nos habitudes françaises…) est considérée ici, à l'instar de la Bible, comme un texte intangible et sacré. Les deux références trouvant leur apothéose tous les quatre ans lors de la cérémonie de l’ « inauguration » (prestation de serment) du Président, le 20 janvier.

samedi 28 août 2010

The Moon

The moon was but a chin of gold
A night or two ago,
And now she turns her perfect face
Upon the world below.

Her forehead is of amplest blond ;
Her cheek like béryl stone ;
Her eye unto the summer dew
The likest I have known.

Her lips of amber never part ;
But what must be the smile
Upon her friend she could bestow
Were such her silver will !

And what a privilege to be
But the remotest star !
For certainly her way might pass
Beside your twinkling door.

Her bonnet is the firmament,
The universe her shoe,
The stars the trinkets at her belt,
Her dimities of blue.


Emily DICKINSON, Selected poems and letters. Edited by Robert N. Linscott, New York, Doubleday, 1959, p. 157.

Note

Qu’on me permette de signaler l’étude que consacre Lyndall Gordon à la poétesse sous le titre Lives Like Loaded Guns : Emily Dickinson and her Family’s Feuds (Viking Press) (1).
___________________
(1) It is a rare thing for a literary biographer to take on a well-known poet and completely rewrite history. This astonishing book, written with common sense and compassion, will do nothing less than revolutionise the way in which Dickinson is read for years to come. ("The Economist")

vendredi 27 août 2010

La liberté spirituelle

"Christian social action must liberate man from all forms of servitude, whether economical, political, or psychological. The words are easily said. Anyone can say them, and everyone does in some way or other. And yet in the name of liberty, man is enslaved. He frees himself from one kind of servitude and enters into another. This is because freedom is bought by obligations, and obligations are bonds. We do not sufficiently distinguish the nature of the bonds we take upon ourselves in order to be free.

If I obligate myself spiritually in order to be free economically, then I buy a lower freedom at the price of a higher one, and in fact I enslave myself. (In ordinary words, this is called selling my soul for the sake of money, and what money can buy.)

Today, as a matter of fact, there is very little real freedom anywhere because everyone is willing to sacrifice his spiritual liberty for some lower kind. He will compromise his personal integrity (spiritual liberty) for the sake of security, or ambition, or pleasure, or just to be left in peace
."

Thomas MERTON, Conjectures of a guilty bystander, New York, Doubleday, 1965, p. 80.

***

L’action des chrétiens dans le monde a pour mission de libérer l’homme de toute forme de servitude, qu’elle soit économique, politique ou psychologique. C’est facile à dire. C’est à la portée de n’importe qui de le dire, et c'est ce que nous disons tous, d’une façon ou d’une autre. Et pourtant, au nom de la liberté, l’homme est asservi. Il se libère d’une forme de servitude pour se précipiter dans une autre. Cela, parce qu’on achète sa liberté au prix de concessions, mais ces concessions sont contraignantes. Nous ne discernons pas suffisamment la nature des concessions que nous faisons en vue de nous libérer.

Si, pour me libérer économiquement, j'aliène ma liberté spirituelle, alors, j’achète une liberté inférieure au prix d’une liberté supérieure, et, en réalité, je m’asservis. (En termes simples, cela s’appelle vendre son âme pour de l’argent et pour ce que l’argent peut acheter.)

Et, de fait, il y a très peu de véritable liberté, de quelque côté qu’on se tourne aujourd’hui, car tout le monde est prêt à sacrifier sa liberté spirituelle pour le gain d’une liberté illusoire. On compromettra son intégrité personnelle (sa liberté spirituelle) au nom de la sécurité ou de l’ambition, ou du plaisir, ou simplement pour avoir la paix.

(ma traduction)

jeudi 26 août 2010

Retour d’Amérique (V)



















Etonnante Amérique dont la puissance militaire et l’influence culturelle se déploient, à peine contestées, sur les cinq continents mais qui, à l’intérieur de ses frontières protégées, reste, dans ses profondeurs, de toutes les sociétés occidentales, sans doute la plus repliée sur elle-même, la moins concernée par le destin du reste du monde.

Amérique en apparence auto-suffisante (mais tout – ou presque - ce qui se vend ici est estampillé « made in China » !) et si peu consciente de son possible déclin ! Qui lui rappellera le mot de Valéry : « Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles » ?

Je m’interroge – comme l’ont fait avant moi nombre d’amoureux de l’Amérique – sur cette relation très particulière, d’amour et de désamour, que les Français entretiennent avec ce pays.

Je vois l’origine de ces sentiments mitigés, ambivalents, dans l’attitude souvent exaspérante, faite d’ignorance, d’un sentiment de supériorité, empreinte souvent de condescendance et, pour ce qui concerne au moins la frange éduquée de l’establishment, parfois teintée de jalousie à l’égard d’une intelligenzia française dont on envie l’influence et le prestige qu’elle conserve (pour combien de temps encore ?) sur les campus universitaires (voir la vogue des Derrida, Deleuze, Baudrillard, Kristeva, Lyotard, Ricoeur, Bourdieu, Serre, etc.).

De son côté, l’ambivalence française vis-à-vis des USA pourrait, à mon sens, être imputable à une non moins grande ignorance des Français de la réalité américaine, dont la production cinématographique et télévisuelle ne restitue qu’une image partielle et quelque peu déformée.
Il est possible, d’autre part, que l’américanolâtrie d’une large fraction de la classe dirigeante française, tant politique qu’économique et médiatique, n’y soit pas étrangère. On peut penser qu’une certaine méconnaissance de la langue, de la mentalité et de l’histoire des Etats-Unis ainsi que la fascination qu’exercent la puissance et la vitalité de ce pays-continent sur le visiteur de la « vieille Europe » contribuent largement à expliquer le phénomène.

mercredi 25 août 2010

La pensée du jour :

"...s'il y a une chose que nos philosophes, "modernes" ou "postmodernes", ont en commun, par-delà les conflits qui les opposent, c'est cet excès de confiance dans les pouvoirs du discours. Illusion typique de lector, qui peut tenir le commentaire académique pour un acte politique ou la critique des textes pour un fait de résistance, et vivre les révolutions dans l'ordre des mots comme des révolutions radicales dans l'ordre des choses."

Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 2003, p. 11.

Retour d'Amérique (IV)













• Le « melting pot »

En caricaturant un peu : l’observateur superficiel ou le voyageur pressé pourrait bien se dire que l’Amérique n’est plus anglo-saxonne.

La langue espagnole, désormais seconde langue du pays, est en voie de s’imposer à la faveur d’un flux migratoire devenu indispensable au bon fonctionnement de l’économie américaine.

Le communautarisme dont l’Amérique s’enorgueillit depuis l’époque où elle devait son peuplement à l’émigration d’origine européenne (qu’on songe au poème d’Emma Lazarus gravé sur le socle de la statue de la Liberté) constitue aujourd’hui un défi à la politique du « melting pot ».
L’idéal dont témoignent les vers inspirés de la poétesse vantant la terre d’accueil de tous les réprouvés de la planète s’est mué en un réalisme rendu plus terre à terre à mesure que les considérations et intérêts économiques prenaient le pas sur le messianisme proclamé.
On peut craindre désormais que ce réalisme communautariste ne finisse par l’emporter, n’en déplaise aux nostalgiques adeptes du « Tea Party » et autres conservateurs.

Va-t-on vers une Amérique à deux vitesses et à double peuplement ?

Dans nombre d’Etats de l’Union, deux populations vivent déjà côte à côte, sans toutefois s’ignorer, dépendantes qu’elles sont l’une de l’autre. Pour faire simple : la majorité anglophone, économiquement dominante et principalement d’origine européenne, ne saurait se passer des services de la minorité, en partie composée d’immigrants illégaux venus d’Amérique centrale (principalement du Mexique) et du sous-continent latino-américain.

On le sait, les facteurs démographiques pourraient bien peser plus que toute autre détermination sur l’avenir de la planète, la démographie s’imposant comme l’une des branches maîtresses de la science politique, à l’égal de la géostratégie.

Les Etats-Unis n’échappant pas à cette évolution, on peut voir là le principal défi lancé au système éducatif américain aujourd’hui confronté (comme d’ailleurs le nôtre) au problème de l’assimilation d’une population exogène dont les « valeurs » (langue, coutumes, religion) sont différentes de celles des pères fondateurs (« The Pilgrim Fathers »).

Quelle que soit la grille de lecture adoptée (prévalence des infrastructures économiques ou, à l’inverse, primauté des superstructures «culturelles »), on voit mal comment les USA pourraient faire l’économie d’une révision déchirante. C’est, du moins, ce que commande l’appréhension lucide des nouvelles réalités internes comme aussi l’appréciation réaliste de l’évolution récente des équilibres mondiaux, démographiques et économiques.

mardi 24 août 2010

Retour d'Amérique (III)













• Le « mall »

Symbole de l’Amérique commerçante : le « mall » !
A la fois but de la promenade du dimanche, lieu des emplettes ordinaires et rendez-vous des jeunes, le « mall » résume à lui seul le rêve d’abondance et la réalité d’ennui de l’Amérique contemporaine.

Tout y est conçu pour rendre le plus attractif possible ce qui est peut-être l’activité préférée des Américains, en vue de laquelle ils travaillent presque sans répit (on est loin, ici, de la semaine de 35 heures et des 6 semaines de congés payés !) : air conditionné, musique d’ambiance, parfum de cannelle, escalators et vastes allées où flâner, lécher les vitrines et, éventuellement, se reposer dans de confortables fauteuils lorsque, d’aventure, les jambes se font lourdes.

Mais le paradoxe reste ici la règle : qui se douterait , à voir s’écouler des jours paisibles dans l’indifférence générale, que les Etats-Unis livrent dans le même temps deux guerres étrangères où de très jeunes gens risquent quotidiennement leur vie ?

De l’est à l’ouest de ce pays-continent, le flot ininterrompu des automobiles poursuit imperturbablement son cours sur des milliers d’autoroutes, comme l’eau de la Seine sous le pont Mirabeau…

lundi 23 août 2010

Retour d'Amérique (II)



















Hier ont été rapatriées d'Irak les dernières unités de combat. L'heure du bilan a-t-elle sonné ? Je ne sais. La chute de Saddam justifiait-elle tant de souffrances ?

Ce qui peut ne sembler qu'un détail m'a cependant frappé lors de mon tout récent séjour aux USA : la quasi disparition de ces auto-collants ("stickers") frappés du "support our troops" qu'arboraient fièrement, il y a quelques années, la plupart des voitures américaines au lendemain du 11 septembre et de l'invasion de l'Irak décidée par George Bush. Sous le coup de l'émotion soulevée par l'odieux attentat perpétré contre les tours, symboles d'une Amérique heureuse et insouciante dans son cocon de bien-être, à mille lieues de soupçonner la rancoeur qui couvait dans les coeurs et les esprits de ses ennemis, la passion patriotique et nationaliste s'était enflammée. A leur habitude, les médias n'avaient pas peu fait pour l'attiser.

Après 10 ans de guerre, le principe de réalité semble l'avoir emporté : effet de la lassitude ou de la lucidité retrouvée, c'est avec soulagement que le pays accueille, avec ses troupes, l'espoir d'une fin imminente à cet inextricable conflit.

C'est l'occasion de s'interroger une nouvelle fois sur le fonctionnement de la démocratie en Amérique, tout en s'émerveillant de son extraordinaire vitalité.
Car dans cette démocratie qui reste pourtant exemplaire, tout, a priori, semble fait pour endormir le citoyen, le sevrer d'information crédible et circonstanciée sur le monde tel qu'il va, décourager l'esprit critique afin de formater des individus durs au labeur et dociles, destinés avant tout à devenir des consommateurs.

Y concourent largement l'école et la télévision, mais aussi la pression constante d'un environnement dominé par la publicité (les "hidden persuaders") et qui incite à ce que j'appellerais volontiers un "conformisme consommatoire".

Happés dans l'incessant maelström de l'innovation technologique, les jeunes sont les premières et faciles victimes de cet univers d'artefacts. Il n'est que de constater la popularité des "Apple stores" qui, à l'heure de la crise et du chômage, restent dans les "malls" [1] les seuls commerces qui ne désemplissent pas.
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[1]"malls" : centres commerciaux

dimanche 22 août 2010

Quo usque tandem abutere...










Ce que dénoncent mes collègues des universités françaises [1] sur le ton de l'humour grinçant - qui dissimule à peine une sourde colère - , ce n'est rien de moins que l'abandon par les "autorités compétentes" (i.e. les plus hautes autorités de la nation) du projet de formation et de promotion d'une élite républicaine.

Car ce qui faisait, depuis des siècles, le fondement de notre culture humaniste, les mamelles auxquelles se sont nourris nos plus grands écrivains, les plus illustres de nos savants comme les plus inspirés de nos hommes politiques, ce n'est rien autre que la fréquentation, dans les textes, des classiques grecs et latins.

Formations d'excellence, comme le rappellent ces professeurs, les filières dites "classiques" ont longtemps permis de concilier rigueur scientifique et humanité (esprit de finesse et esprit de géométrie, selon Pascal). En témoignèrent en leur temps les programmes - certes exigeants - des séries A' et A'C du baccalauréat.

Hélas ! c'est aujourd'hui l'esprit de facilité - dont l'autre nom est démagogie - qui entend gouverner la destinée de nos enfants, à moins qu'un plus sombre projet ne vise à substituer l'argent et les relations au mérite et à l'effort comme critères de légitimation de tous les pouvoirs.

Triste - et sournois - retour à l'Ancien Régime !

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[1] "Langues anciennes, cibles émouvantes. L'enseignement du latin et du grec en perdition" in "Le Monde" daté samedi 21 août 2010, p. 16.

samedi 21 août 2010

Retour d’Amérique (I)

















« Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc. j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. (…)
Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.
Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu’on s’en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et se divertit. »


La justesse de cette pensée de Pascal n’a jamais été aussi clairement confirmée que par le mode de vie américain.
En effet, rien n’explique mieux la paranoïa américaine que l’impérieuse nécessité, pour survivre ici, du « divertissement ». Car cette société suinte l’ennui.

***

L’un des symptômes les plus frappants de ce que j’appellerai (par litote !) le « malaise » américain reste, aujourd’hui encore, le phénomène de l’obésité.

• L’obésité

Selon les données officielles – que confirme la simple observation – un tiers des Américains seraient concernés par ce qu’il faut bien appeler cette infirmité.
A quelles causes imputer cet état de fait ? Quelles en sont les conséquences pour la société ? Comment y remédier ?

Le poids économique (et donc politique) des industries agro-alimentaires sera-t-il à long terme contrebalancé par une transformation des habitudes alimentaires et du mode de vie des citoyens américains ? Cela ne nécessiterait pas moins qu’une révolution culturelle ! Que l’on songe aux difficultés tant pratiques que mentales qu’il faudra surmonter si l’on veut sérieusement s’emparer du problème (à supposer, évidemment, que la volonté politique existe…).

Responsables :

- le prix de ce qu’on appelle ici « junk food » (expression que l’on pourrait traduire par « cochonneries » !), ces denrées abordables pour les familles à faible revenu habituées depuis longtemps à un type de consommation qui privilégie pizzas, chips, peanut butter, sucreries et autres « colas » au détriment des fruits et légumes.

- l’automobile

D’abord, les distances : c’est bien connu, les Américains ne marchent pas, ils conduisent ! Sans voiture, impossible de vivre aux Etats-Unis - à moins d’habiter l’une des métropoles irriguées par un réseau dense et efficace de transports en commun (métro, tramway, taxis, etc.).
Ensuite, le prix de l’essence – inférieur de 50 % à ce qu’il est en Europe – et le poids de l’industrie automobile (récemment sauvée de la faillite par le gouvernement) qui restent des facteurs décisifs en faveur du statu quo.


(à suivre)

jeudi 22 juillet 2010

Caveant consules [1] ...

Le monde actuel a abandonné la dimension morale du projet politique et sa finalité humaniste au profit d'une totale adhésion au schéma selon lequel seule la valeur économique mérite d'être considérée. Il a de plus perdu la recette de l'auto-correction imposée par la protestation des citoyens et promet de la sorte d'être de plus en plus inégalitaire et violent. Il se prépare à l'émergence d'une nouvelle barbarie.

Axel KAHN, Un type bien ne fait pas ça, Paris, NIL éditions, 2010, pp. 99-100.
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[1] Caveant consules ne quid detrimenti respublica capiat : «Que les consuls prennent garde que la république n'éprouve aucun dommage.»

mercredi 21 juillet 2010

Vacance ...















De Saint-Raphaël à Annecy, chaque année, trois mois durant (de juin à septembre), la France devient un gigantesque souk !

Hâtivement montés et aussi prestement désassemblés, les étals des brocanteurs, bonimenteurs, vendeurs à la sauvette envahissent trottoirs et chaussées, canalisant une cohue de badauds désœuvrés, en mal de divertissement.

A la nuit tombée, les estivants assommés de soleil désertent les plages et refluent vers les restaurants qui s’enfièvrent. On s’esclaffe, on crie, on plaisante, on s’embrasse ou l’on se bouscule. Le rosé délie les langues et fait hausser la voix.

Lorsqu’on a fini de se restaurer, le vide guette à nouveau. C’est alors que l’interminable rangée d’éventaires alignés les uns à côté des autres à la lueur des groupes électrogènes révèle sa véritable fonction : chasser l’ennui [1], masquer un moment la vanité et l’insatisfaction d’une vie dont la modernité rabat le sens sur l’unique dimension de l’avoir.

A leur insu, notre société de part en part libérale-mercantile dicte à nos concitoyens jusqu’à leurs comportements de loisirs. Le bonheur, la liberté sont dans l’achat.

Fuyant la foule des grandes villes, ils ont, troupeau docile, suivi, pare-chocs contre pare-chocs, des heures entières, sous un soleil de plomb, le chemin balisé (mais lui aussi payant !) qui les a conduits vers leur nouveau bercail. Les plages où ils s’agglutinent, serviette contre serviette, seront pour quelques jours les prairies dont ils ont rêvé.
Les bibelots inutiles finiront au fond des greniers ou à la poubelle; les glaces, crêpes et sucreries empâteront un peu plus des silhouettes déjà déformées.

A l’heure de la désindustrialisation et de l’irrésistible montée du chômage, la France choisit de n’être plus que le grand parc d’attraction, le Luna-Park de l ‘Europe. Sa fierté, elle la place désormais dans ses aires de jeux : Euro-Disney, Le Puy-du-Fou, Marineland, le Parc Astérix, le Futuroscope, Vitam Parc, le Macumba … la liste, chaque année, s’allonge.

Ainsi, la France de nos ancêtres, celle qui explora jadis les confins du globe, celle de la grandeur et de l’ambition ne sera bientôt plus qu’une immense cour de récréation pour adultes en RTT.

Il paraît que cela créera des emplois et que le tourisme est la clé de notre avenir…
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[1] "Je me disais donc que le monde est dévoré par l'ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C'est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu'elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors le monde s'agite beaucoup.
On dira peut-être que le monde est depuis longtemps familiarisé avec l'ennui, que l'ennui est la véritable condition de l'homme. Possible que la semence en fût répandue partout et qu'elle germât çà et là, sur un terrain favorable. Mais je me demande si les hommes ont jamais connu cette contagion de l'ennui, cette lèpre ? Un désespoir avorté, une forme turpide du désespoir, qui est sans doute comme la fermentation d'un christianisme décomposé."


Georges BERNANOS, Oeuvres romanesques, Paris, Gallimard, 1961, Bibliothèque de "La Pléiade", p. 1032.

mardi 20 juillet 2010

La confiance














Comme le diagnostique si pertinemment la sociologue Dominique Schnapper dans un article du « Monde », la crise que connaissent nos sociétés occidentales est de part en part une crise de la confiance.

La critique raisonnée et raisonnable, écrit-elle, qui implique nécessairement la critique de la critique, définit (...) le citoyen qui soumet librement les décisions prises par son gouvernement à l’épreuve de la raison (1).

Et encore :

La seule voie qui soit conforme à la vocation de la connaissance scientifique et aux idéaux de la démocratie, la seule à laquelle nous puissions faire une confiance critique, c’est celle de la raison. Elle refuse le relativisme absolu et l’idée que tout se vaut. Elle affirme que la recherche patiente, modeste, fondée sur le travail et la réflexion permet d’atteindre non pas une vérité transcendantale que nos sociétés laissent à la liberté de chacun, mais des vérités scientifiques, c’est-à-dire partielles et provisoires, qui relèvent du développement de la connaissance rationnelle (2).

Dans la vie publique comme dans les relations privées, l’on ne sait plus aujourd’hui à qui se fier, à qui faire confiance, en qui mettre sa foi.
Car dans notre société de consommation, tout est devenu consommable : l’information comme les spectacles ou les best-sellers, et même ce qu’on appelle encore, en pleine confusion des valeurs, l’amour - ne fût-il que passade ou jeu d’un soir.

N’en déplaise aux fanatiques de Twilight et autres bluettes, on est bien loin des hauteurs de Hurlevent ou même de la passion stendhalienne, si mêlée d’ambition. Un philosophe contemporain peut bien écrire dans un sobre plaidoyer pour l’amour :

L’énigme de la pensée de l’amour, c’est la question de cette durée qui l’accomplit. Le point le plus intéressant, au fond, ce n’est pas la question de l’extase des commencements. Il y a bien sûr une extase des commencements, mais un amour, c’est avant tout une construction durable. Disons que l’amour est une aventure obstinée. Le côté aventureux est nécessaire, mais ne l’est pas moins l’obstination. Laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n’est qu’une défiguration de l’amour. Un amour véritable est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l’espace, le monde et le temps lui proposent (3).

Et aussi :

la question de la séparation est si importante dans l’amour qu’on peut presque définir l’amour comme une lutte réussie contre la séparation (4).

Qui entend encore ce langage ?

Parce que les paroles sont trop souvent démenties par les actes, le discours des politiciens incite à la méfiance, voire à la défiance.

Parce que dans une société mercantile la publicité n’a d’autre visée que de faire vendre, elle ne capte plus guère l’attention que par la forme, si tant est qu’elle sache faire rire ou rêver, et non plus par ce qu’elle vante, ce qui est pourtant sensé être son objet.

C’est ainsi que l’affectif, l’irrationnel, quand ce n’est pas le pur caprice, prennent le pas sur la rationalité.
Mais comment faire fond sur un tel sol, si mouvant, si labile ?

Quand la promesse prend appui su la foi et la lucidité et tire sa force de la volonté, le relativisme absolu qui règne désormais rend toutes paroles égales, provisoires, sujettes à caution et finalement insignifiantes.
D’où cette constatation désabusée : l’on ne croit plus sur parole ni ne donne plus sa parole - une parole que l’on sait ne pouvoir ni même vouloir tenir.

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(1) Dominique SCHNAPPER, En qui peut-on avoir confiance ? in « Le Monde » daté jeudi 15 juillet, p. 14.
(2) Ibid. (c’est moi qui souligne).
(3) Alain BADIOU avec Nicolas Truong, Eloge de l’amour, Paris, Flammarion, 2009, pp. 34-35.
(4) Ibid., p. 77.

lundi 19 juillet 2010

Le don de Dieu
















"La plupart des miracles n'ont pas lieu, pour l'homme croyant, dans le cosmos, mais dans le coeur de l'homme où agit l'Esprit de Dieu : celui-ci n'est pas un esprit profane d'homme, un esprit du temps, un esprit ecclésiastique, un esprit bureaucratique, ce n'est pas non plus un esprit illuminé, mais un esprit de liberté et d'amour qui souffle où et quand il veut. C'est le don de Dieu, que l'homme est en droit d'implorer même dans les heures difficiles - et qui n'en connaît pas ? - pour être libéré en vue d'une vie et d'une oeuvre réalisées dans la paix, la justice, la joie, l'amour, la gratitude."

Hans KUNG, petit traité du commencement de toutes choses, Paris, Seuil, 2008, p. 196.