jeudi 22 juillet 2010

Caveant consules [1] ...

Le monde actuel a abandonné la dimension morale du projet politique et sa finalité humaniste au profit d'une totale adhésion au schéma selon lequel seule la valeur économique mérite d'être considérée. Il a de plus perdu la recette de l'auto-correction imposée par la protestation des citoyens et promet de la sorte d'être de plus en plus inégalitaire et violent. Il se prépare à l'émergence d'une nouvelle barbarie.

Axel KAHN, Un type bien ne fait pas ça, Paris, NIL éditions, 2010, pp. 99-100.
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[1] Caveant consules ne quid detrimenti respublica capiat : «Que les consuls prennent garde que la république n'éprouve aucun dommage.»

mercredi 21 juillet 2010

Vacance ...















De Saint-Raphaël à Annecy, chaque année, trois mois durant (de juin à septembre), la France devient un gigantesque souk !

Hâtivement montés et aussi prestement désassemblés, les étals des brocanteurs, bonimenteurs, vendeurs à la sauvette envahissent trottoirs et chaussées, canalisant une cohue de badauds désœuvrés, en mal de divertissement.

A la nuit tombée, les estivants assommés de soleil désertent les plages et refluent vers les restaurants qui s’enfièvrent. On s’esclaffe, on crie, on plaisante, on s’embrasse ou l’on se bouscule. Le rosé délie les langues et fait hausser la voix.

Lorsqu’on a fini de se restaurer, le vide guette à nouveau. C’est alors que l’interminable rangée d’éventaires alignés les uns à côté des autres à la lueur des groupes électrogènes révèle sa véritable fonction : chasser l’ennui [1], masquer un moment la vanité et l’insatisfaction d’une vie dont la modernité rabat le sens sur l’unique dimension de l’avoir.

A leur insu, notre société de part en part libérale-mercantile dicte à nos concitoyens jusqu’à leurs comportements de loisirs. Le bonheur, la liberté sont dans l’achat.

Fuyant la foule des grandes villes, ils ont, troupeau docile, suivi, pare-chocs contre pare-chocs, des heures entières, sous un soleil de plomb, le chemin balisé (mais lui aussi payant !) qui les a conduits vers leur nouveau bercail. Les plages où ils s’agglutinent, serviette contre serviette, seront pour quelques jours les prairies dont ils ont rêvé.
Les bibelots inutiles finiront au fond des greniers ou à la poubelle; les glaces, crêpes et sucreries empâteront un peu plus des silhouettes déjà déformées.

A l’heure de la désindustrialisation et de l’irrésistible montée du chômage, la France choisit de n’être plus que le grand parc d’attraction, le Luna-Park de l ‘Europe. Sa fierté, elle la place désormais dans ses aires de jeux : Euro-Disney, Le Puy-du-Fou, Marineland, le Parc Astérix, le Futuroscope, Vitam Parc, le Macumba … la liste, chaque année, s’allonge.

Ainsi, la France de nos ancêtres, celle qui explora jadis les confins du globe, celle de la grandeur et de l’ambition ne sera bientôt plus qu’une immense cour de récréation pour adultes en RTT.

Il paraît que cela créera des emplois et que le tourisme est la clé de notre avenir…
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[1] "Je me disais donc que le monde est dévoré par l'ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C'est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu'elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors le monde s'agite beaucoup.
On dira peut-être que le monde est depuis longtemps familiarisé avec l'ennui, que l'ennui est la véritable condition de l'homme. Possible que la semence en fût répandue partout et qu'elle germât çà et là, sur un terrain favorable. Mais je me demande si les hommes ont jamais connu cette contagion de l'ennui, cette lèpre ? Un désespoir avorté, une forme turpide du désespoir, qui est sans doute comme la fermentation d'un christianisme décomposé."


Georges BERNANOS, Oeuvres romanesques, Paris, Gallimard, 1961, Bibliothèque de "La Pléiade", p. 1032.

mardi 20 juillet 2010

La confiance














Comme le diagnostique si pertinemment la sociologue Dominique Schnapper dans un article du « Monde », la crise que connaissent nos sociétés occidentales est de part en part une crise de la confiance.

La critique raisonnée et raisonnable, écrit-elle, qui implique nécessairement la critique de la critique, définit (...) le citoyen qui soumet librement les décisions prises par son gouvernement à l’épreuve de la raison (1).

Et encore :

La seule voie qui soit conforme à la vocation de la connaissance scientifique et aux idéaux de la démocratie, la seule à laquelle nous puissions faire une confiance critique, c’est celle de la raison. Elle refuse le relativisme absolu et l’idée que tout se vaut. Elle affirme que la recherche patiente, modeste, fondée sur le travail et la réflexion permet d’atteindre non pas une vérité transcendantale que nos sociétés laissent à la liberté de chacun, mais des vérités scientifiques, c’est-à-dire partielles et provisoires, qui relèvent du développement de la connaissance rationnelle (2).

Dans la vie publique comme dans les relations privées, l’on ne sait plus aujourd’hui à qui se fier, à qui faire confiance, en qui mettre sa foi.
Car dans notre société de consommation, tout est devenu consommable : l’information comme les spectacles ou les best-sellers, et même ce qu’on appelle encore, en pleine confusion des valeurs, l’amour - ne fût-il que passade ou jeu d’un soir.

N’en déplaise aux fanatiques de Twilight et autres bluettes, on est bien loin des hauteurs de Hurlevent ou même de la passion stendhalienne, si mêlée d’ambition. Un philosophe contemporain peut bien écrire dans un sobre plaidoyer pour l’amour :

L’énigme de la pensée de l’amour, c’est la question de cette durée qui l’accomplit. Le point le plus intéressant, au fond, ce n’est pas la question de l’extase des commencements. Il y a bien sûr une extase des commencements, mais un amour, c’est avant tout une construction durable. Disons que l’amour est une aventure obstinée. Le côté aventureux est nécessaire, mais ne l’est pas moins l’obstination. Laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n’est qu’une défiguration de l’amour. Un amour véritable est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l’espace, le monde et le temps lui proposent (3).

Et aussi :

la question de la séparation est si importante dans l’amour qu’on peut presque définir l’amour comme une lutte réussie contre la séparation (4).

Qui entend encore ce langage ?

Parce que les paroles sont trop souvent démenties par les actes, le discours des politiciens incite à la méfiance, voire à la défiance.

Parce que dans une société mercantile la publicité n’a d’autre visée que de faire vendre, elle ne capte plus guère l’attention que par la forme, si tant est qu’elle sache faire rire ou rêver, et non plus par ce qu’elle vante, ce qui est pourtant sensé être son objet.

C’est ainsi que l’affectif, l’irrationnel, quand ce n’est pas le pur caprice, prennent le pas sur la rationalité.
Mais comment faire fond sur un tel sol, si mouvant, si labile ?

Quand la promesse prend appui su la foi et la lucidité et tire sa force de la volonté, le relativisme absolu qui règne désormais rend toutes paroles égales, provisoires, sujettes à caution et finalement insignifiantes.
D’où cette constatation désabusée : l’on ne croit plus sur parole ni ne donne plus sa parole - une parole que l’on sait ne pouvoir ni même vouloir tenir.

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(1) Dominique SCHNAPPER, En qui peut-on avoir confiance ? in « Le Monde » daté jeudi 15 juillet, p. 14.
(2) Ibid. (c’est moi qui souligne).
(3) Alain BADIOU avec Nicolas Truong, Eloge de l’amour, Paris, Flammarion, 2009, pp. 34-35.
(4) Ibid., p. 77.

lundi 19 juillet 2010

Le don de Dieu
















"La plupart des miracles n'ont pas lieu, pour l'homme croyant, dans le cosmos, mais dans le coeur de l'homme où agit l'Esprit de Dieu : celui-ci n'est pas un esprit profane d'homme, un esprit du temps, un esprit ecclésiastique, un esprit bureaucratique, ce n'est pas non plus un esprit illuminé, mais un esprit de liberté et d'amour qui souffle où et quand il veut. C'est le don de Dieu, que l'homme est en droit d'implorer même dans les heures difficiles - et qui n'en connaît pas ? - pour être libéré en vue d'une vie et d'une oeuvre réalisées dans la paix, la justice, la joie, l'amour, la gratitude."

Hans KUNG, petit traité du commencement de toutes choses, Paris, Seuil, 2008, p. 196.

lundi 12 juillet 2010

Panem et circences


















Le temps est bien révolu où la religion pouvait passer pour "l'opium du peuple" ! La folie du football, drogue ô combien efficace, s'empare tous les quatre ans de foules malléables à l'envi, qu'on pousse à l'hystérie.

Ce sport des pauvres, universel, détient plus que tout autre la part du rêve. Du Caire à Sao Paulo, il symbolise l'aspiration des gosses de la rue à la reconnaissance sociale sinon à la gloire de quelques "idoles" prises pour modèles : Pelé, Maradona, Zidane ...

Mais tandis que les gosses rêvent, les puissances de l'argent sont, elles, bien éveillées !

Des richissimes clubs européens aux équipementiers (1), des magnats de la télévision privée aux agents des joueurs, princes du "mercato" (que ce mot sied bien à la chose !), tout un monde gravite autour d'un sport de part en part gangrené par l'argent et la recherche du profit.

Quand les puissantes fédérations européennes adossées à des clubs opulents disposent des ressources financières qui leur permettent d'exploiter les meilleurs joueurs du Tiers-Monde, les pays du Sud doivent se contenter du rôle de faire-valoir, ne disposant guère des moyens (centres de formation (2), infrastructure matérielle et humaine) qui leur permettraient de rivaliser à armes égales avec leurs homologues européens.

L'attrait du "beau jeu" reste pourtant l'élément décisif qui mobilise les supporters et autres "tifosi" dans les stades comme devant le poste de télévision. C'est aussi ce qui transcende un nationalisme de mauvais aloi qui mue les individus en foules bêlantes et pousse des joueurs à "durcir" le jeu jusqu'à en oublier les valeurs fondamentales du sport : fair play, respect de l'adversaire, dépassement de soi, etc.

A cet égard, la finale de cette coupe du monde fut tout à fait "exemplaire" de ce que l'on aime comme de ce que l'on exècre dans le football "moderne". Au comportement d'une équipe unie dans sa diversité, dont un joueur, Andrès Iniesta, symbolise non seulement le talent mais aussi la modération, sinon la modestie, s'opposait une horde de quasi-houligans.

Les jeux s'achèvent, qui détournaient un moment les citoyens de leurs soucis quotidiens. Reste à nos "élites" gouvernantes de trouver les voies et moyens qui permettraient de fournir à chacun le pain dont il a besoin, mais aussi de s'affranchir des puissances de l'argent qui font obstacle à l'approfondissement de la démocratie.

Celle-ci n'est possible - ici comme ailleurs - que dans le respect de la dignité de tous les hommes.
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(1) voir Gérard COUDERT, La finale des équipementiers in Le Monde daté 11-12 juillet 2010, p. 26.
(2) voir Jean-Jacques BOZONNET, "La fierté retrouvée de l'Espagne, assommée par la crise et le chômage" in Le Monde daté 13 juillet 2010, p. 26.

jeudi 8 juillet 2010

Sonnet


















Mindful of you the sodden earth in spring,
And all the flowers that in the springtime grow,
And dusty roads, and thistles, and the slow
Rising of the round moon, all throats that sing
The summer through, and each departing wing,
And all the nests that the bared branches show,
And all winds that in any weather blow,
And all the storms that the four seasons bring.
You go no more on your exultant feet
Up paths that only mist and morning knew,
Or watch the wind, or listen to the beat
Of a bird's wings too high in air to view, -
But you were something more than young and sweet
And fair - and the long year remembers you.


Edna St. Vincent MILLAY, Sonnets