mardi 20 juillet 2010

La confiance














Comme le diagnostique si pertinemment la sociologue Dominique Schnapper dans un article du « Monde », la crise que connaissent nos sociétés occidentales est de part en part une crise de la confiance.

La critique raisonnée et raisonnable, écrit-elle, qui implique nécessairement la critique de la critique, définit (...) le citoyen qui soumet librement les décisions prises par son gouvernement à l’épreuve de la raison (1).

Et encore :

La seule voie qui soit conforme à la vocation de la connaissance scientifique et aux idéaux de la démocratie, la seule à laquelle nous puissions faire une confiance critique, c’est celle de la raison. Elle refuse le relativisme absolu et l’idée que tout se vaut. Elle affirme que la recherche patiente, modeste, fondée sur le travail et la réflexion permet d’atteindre non pas une vérité transcendantale que nos sociétés laissent à la liberté de chacun, mais des vérités scientifiques, c’est-à-dire partielles et provisoires, qui relèvent du développement de la connaissance rationnelle (2).

Dans la vie publique comme dans les relations privées, l’on ne sait plus aujourd’hui à qui se fier, à qui faire confiance, en qui mettre sa foi.
Car dans notre société de consommation, tout est devenu consommable : l’information comme les spectacles ou les best-sellers, et même ce qu’on appelle encore, en pleine confusion des valeurs, l’amour - ne fût-il que passade ou jeu d’un soir.

N’en déplaise aux fanatiques de Twilight et autres bluettes, on est bien loin des hauteurs de Hurlevent ou même de la passion stendhalienne, si mêlée d’ambition. Un philosophe contemporain peut bien écrire dans un sobre plaidoyer pour l’amour :

L’énigme de la pensée de l’amour, c’est la question de cette durée qui l’accomplit. Le point le plus intéressant, au fond, ce n’est pas la question de l’extase des commencements. Il y a bien sûr une extase des commencements, mais un amour, c’est avant tout une construction durable. Disons que l’amour est une aventure obstinée. Le côté aventureux est nécessaire, mais ne l’est pas moins l’obstination. Laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n’est qu’une défiguration de l’amour. Un amour véritable est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l’espace, le monde et le temps lui proposent (3).

Et aussi :

la question de la séparation est si importante dans l’amour qu’on peut presque définir l’amour comme une lutte réussie contre la séparation (4).

Qui entend encore ce langage ?

Parce que les paroles sont trop souvent démenties par les actes, le discours des politiciens incite à la méfiance, voire à la défiance.

Parce que dans une société mercantile la publicité n’a d’autre visée que de faire vendre, elle ne capte plus guère l’attention que par la forme, si tant est qu’elle sache faire rire ou rêver, et non plus par ce qu’elle vante, ce qui est pourtant sensé être son objet.

C’est ainsi que l’affectif, l’irrationnel, quand ce n’est pas le pur caprice, prennent le pas sur la rationalité.
Mais comment faire fond sur un tel sol, si mouvant, si labile ?

Quand la promesse prend appui su la foi et la lucidité et tire sa force de la volonté, le relativisme absolu qui règne désormais rend toutes paroles égales, provisoires, sujettes à caution et finalement insignifiantes.
D’où cette constatation désabusée : l’on ne croit plus sur parole ni ne donne plus sa parole - une parole que l’on sait ne pouvoir ni même vouloir tenir.

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(1) Dominique SCHNAPPER, En qui peut-on avoir confiance ? in « Le Monde » daté jeudi 15 juillet, p. 14.
(2) Ibid. (c’est moi qui souligne).
(3) Alain BADIOU avec Nicolas Truong, Eloge de l’amour, Paris, Flammarion, 2009, pp. 34-35.
(4) Ibid., p. 77.
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