mercredi 21 juillet 2010

Vacance ...















De Saint-Raphaël à Annecy, chaque année, trois mois durant (de juin à septembre), la France devient un gigantesque souk !

Hâtivement montés et aussi prestement désassemblés, les étals des brocanteurs, bonimenteurs, vendeurs à la sauvette envahissent trottoirs et chaussées, canalisant une cohue de badauds désœuvrés, en mal de divertissement.

A la nuit tombée, les estivants assommés de soleil désertent les plages et refluent vers les restaurants qui s’enfièvrent. On s’esclaffe, on crie, on plaisante, on s’embrasse ou l’on se bouscule. Le rosé délie les langues et fait hausser la voix.

Lorsqu’on a fini de se restaurer, le vide guette à nouveau. C’est alors que l’interminable rangée d’éventaires alignés les uns à côté des autres à la lueur des groupes électrogènes révèle sa véritable fonction : chasser l’ennui [1], masquer un moment la vanité et l’insatisfaction d’une vie dont la modernité rabat le sens sur l’unique dimension de l’avoir.

A leur insu, notre société de part en part libérale-mercantile dicte à nos concitoyens jusqu’à leurs comportements de loisirs. Le bonheur, la liberté sont dans l’achat.

Fuyant la foule des grandes villes, ils ont, troupeau docile, suivi, pare-chocs contre pare-chocs, des heures entières, sous un soleil de plomb, le chemin balisé (mais lui aussi payant !) qui les a conduits vers leur nouveau bercail. Les plages où ils s’agglutinent, serviette contre serviette, seront pour quelques jours les prairies dont ils ont rêvé.
Les bibelots inutiles finiront au fond des greniers ou à la poubelle; les glaces, crêpes et sucreries empâteront un peu plus des silhouettes déjà déformées.

A l’heure de la désindustrialisation et de l’irrésistible montée du chômage, la France choisit de n’être plus que le grand parc d’attraction, le Luna-Park de l ‘Europe. Sa fierté, elle la place désormais dans ses aires de jeux : Euro-Disney, Le Puy-du-Fou, Marineland, le Parc Astérix, le Futuroscope, Vitam Parc, le Macumba … la liste, chaque année, s’allonge.

Ainsi, la France de nos ancêtres, celle qui explora jadis les confins du globe, celle de la grandeur et de l’ambition ne sera bientôt plus qu’une immense cour de récréation pour adultes en RTT.

Il paraît que cela créera des emplois et que le tourisme est la clé de notre avenir…
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[1] "Je me disais donc que le monde est dévoré par l'ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C'est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu'elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors le monde s'agite beaucoup.
On dira peut-être que le monde est depuis longtemps familiarisé avec l'ennui, que l'ennui est la véritable condition de l'homme. Possible que la semence en fût répandue partout et qu'elle germât çà et là, sur un terrain favorable. Mais je me demande si les hommes ont jamais connu cette contagion de l'ennui, cette lèpre ? Un désespoir avorté, une forme turpide du désespoir, qui est sans doute comme la fermentation d'un christianisme décomposé."


Georges BERNANOS, Oeuvres romanesques, Paris, Gallimard, 1961, Bibliothèque de "La Pléiade", p. 1032.
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