lundi 30 août 2010

De l'enseignement de la langue française à l'école




















La Grèce (celle de Karamanlis et de Papandreou, et non celle d’Homère et de Platon !) faisant office d’épouvantail, les gazettes abondaient, ces dernières semaines, en scénarios apocalyptiques visant à nous mettre en garde contre la dérive de nos finances.
La fin de l’histoire (non, certes, la paisible fin imaginée par Fukuyama !), le grand « boum » final, ce n’est pas l’atome qui nous en menace, comme le craignait Jaspers, mais l’éclatement d’une autre « bulle » (qui ne serait pas l’œuvre de Benoît XVI, puisque, si l’on suit Alain Minc, il n’a plus même droit à la parole !) : après la « bulle » des valeurs technologiques (en volapük on dit Nasdaq) et la « bulle » de l’immobilier (en volapük on dit subprimes), c’est maintenant la « bulle » de la dette qui risque de nous exploser au nez ! Au nez de nos enfants, plutôt, s’inquiètent les bonnes âmes, dans un élan d’altruisme.De la réduction de la dette dépend donc notre survie. Prions Sainte Geneviève ou, pour rester laïques, tournons-nous vers Christine Lagarde avec l’espoir d’être protégés...

En ces sombres temps, il me semble néanmoins ne pas être le seul à discerner d’autres périls. Car notre mal vient de plus loin : ce qui nous guette et provoque nos alarmes, c’est moins la banqueroute financière que la montée d’une nouvelle barbarie ! Celle-ci est lente, mais inexorable comme la marée. D’ici peu, les dernières digues auront cédé et ne subsisteront de ce qui fut une civilisation que des vestiges, dans quelques universités et musées – ce que sont aux indiens les réserves.

Il y a belle lurette que la catastrophe est annoncée. Le dernier rempart était l’école, croyait-on. Las ! un travail de sape entamé il y a plus de quarante ans est en passe d’atteindre son but : produire des sujets formatés sachant tout juste lire et compter, usant d’un vocabulaire rudimentaire, mais maniant à la perfection les derniers produits de la révolution technologique : téléphones portables, internet wi-fi, consoles de jeux (pour certains parents : ces bénies wii-wii !) et autres merveilles de la société de la communication…

Oublions les fictions à thèse – optimiste ou pessimiste – du cinéma tels que Entre les murs (2008) ou La journée de la jupe (2008) : quel bachelier d’aujourd’hui (environ 60 % d’une classe d’âge, me dit-on) peut encore replacer Bossuet dans son siècle, rendre à Arouet son nom de plume, identifier le genre littéraire illustré par Joubert, citer le cardinal de Retz dans une copie de français ou d’histoire ? S’il est vrai que l’élève studieux ne va pas encore, comme me le suggérait un collègue sur le ton de la plaisanterie, jusqu’à confondre Rimbaud avec un héros de film d’action, l’inculture, si j’ose dire, progresse.

Ouvrez un manuel de français : aux côtés de quelques textes de nos incontournables gloires littéraires (Molière, Hugo, Balzac, Zola, etc.) figurent désormais, sous prétexte d’ouverture aux autres cultures du monde, quantité de textes traduits. Etant donné le poids des programmes scolaires et le nombre d’heures limité consacré à l’enseignement du français, c’est faire définitivement l’impasse sur beaucoup de nos grands écrivains. Quelle autre occasion, une fois sortis de l’école, nos jeunes élèves auront-ils de se familiariser avec les trésors de notre langue et de notre littérature ?

Et si le but est d’inculquer à nos enfants l’esprit de tolérance, certaines pages de Voltaire à propos de l’affaire Calas ou de Péguy sur l’affaire Dreyfus ont une valeur pédagogique qu’on peut difficilement contester. On m’objectera que le témoignage direct est irremplaçable et qu’il a d’autant plus de force qu’il porte sur la plus épouvantable tragédie de l’histoire. C’est pourquoi il est bon, en effet, que les collégiens et lycéens soient confrontés à des récits comme le Journal d’Anne Frank ou Si c’est un homme. De tels témoignages ont assurément toute leur place dans l’éducation à la tolérance et dans la lutte - jamais achevée - contre le racisme et l’antisémitisme. Il reste que la classe d’instruction civique est un lieu non moins adéquat que la classe de français pour commenter le récit de la petite fille d’Amsterdam ou celui de Primo Lévi.

La classe de français devrait rester le lieu privilégié de l’apprentissage de la langue et de la confrontation avec les grands textes qui l’ont illustrée.
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