mardi 26 octobre 2010

L'évidente nécessité de la mémoire ...

"Si...le travail de mémoire devient plus difficile désormais, cela tient à la violence des souvenirs, mais aussi à la mise en pièces de notre mécanique historique, qui autrefois nous grandissait et désormais nous rabaisse. Pourquoi se souvenir, si l'histoire avance à reculons ? Dans quel lieu la mémoire nous entraîne-t-elle ?"

Bruno LE MAIRE, Sans mémoire, le présent se vide, Paris, Gallimard, 2010, p. 73.

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"Ce qui nous tient dans l'être ... nous y tient seulement aussi longtemps que, de nous-mêmes, nous retenons ce qui nous tient. Nous le retenons quand nous ne le laissons pas échapper de notre mémoire. La mémoire est le rassemblement de la pensée."

Martin HEIDEGGER, "Que veut dire penser ?", in Essais et conférences,Paris, Gallimard, 1958, p.151.

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"La mémoire est source de libération et l'exil a pour origine l'oubli."

Rabbi Israël ben Eliezer

samedi 23 octobre 2010

L'esprit des institutions de la Ve République



















"L'adhésion des Français, qui consitue la source du pouvoir, en constitue par là même les limites. Elu par le peuple sur le projet politique qu'il propose au pays, le président doit aussi consulter celui-ci lorsque des choix majeurs mettent en cause la souveraineté de la nation et les voies que celle-ci emprunte. Si l'adhésion fait défaut, si le peuple rejette les choix et la ligne tracée par le chef de l'Etat, si seulement il apparaît qu'il se détache de lui, celui-ci ne peut ni imposer ses desseins ni s'imposer lui-même sans violer le principe des institutions. Cette règle, au-delà du droit, relève de l'esprit, mais elle se situe au coeur de la Ve République.
(...)
Les lointains successeurs du Général semblent définitivement inaptes à comprendre, plus encore à imaginer, que telles sont les exigences du légitime pouvoir dans la démocratie."

Marie-France GARAUD, Impostures politiques, Paris, Plon, 2010, p.111.

jeudi 21 octobre 2010

Une France schizophrène ?



















« La mise en pratique de la loi trouve son seul terrain d’exercice dans la révélation que l’homme est sujet divisé contre lui-même, conflictuel. La loi symbolise sous forme négative les pulsions qui poussent l’homme à agir. Obéir positivement à la loi, c’est toujours pour l’homme respecter la limite mise à sa pulsion par la parole qui est adressée au nom de l’Autre (1). »

Denis VASSE


Les manifestations suscitées par le projet de loi sur les retraites renvoient les Français à leur pratique de la démocratie.
Il se confirme que depuis la Révolution de 1789 celle-ci est plus conflictuelle que consensuelle.
Faut-il le regretter, en citant en exemple, comme le font certains, les mœurs plus apaisées des démocraties scandinaves (ou, plus largement, si l’on y inclut l’Angleterre et l’Allemagne, « nordiques ») ou, au contraire, s’en réjouir ?

Il m’est arrivé bien souvent, au cours de mes voyages en Europe comme en Amérique du Nord, de déplorer la passivité de citoyens facilement conditionnés par les medias dominants (la plupart du temps entre les mains d’oligarchies économiques) et par un style de vie orienté vers le bien-être matériel et la sécurité. C’est pourquoi je trouve réconfortante, à bien des égards, la combativité du peuple français (2).

Soit dit en passant, après la période d’intense repentance que nous avons connue il y a peu, malgré notre irrépressible tendance à l’auto-flagellation, en dépit des quolibets ou de l’ hypocrite commisération exprimés par « le parti des émigrés », je n’oublie pas que la France fut – ce que rappelait récemment Arno Klarsfeld - le pays d’Europe qui sauva de l’extermination le plus grand nombre de Juifs et celui qui accueille encore, malgré le lamentable épisode des « Roms », toute sa part de la « misère du monde ».

Notre pratique de la démocratie, que d’aucuns sont si prompts à dénoncer (et quoi qu’en aient les inconditionnels défenseurs de l’ordre !), ne fait que mettre en évidence les intimes contradictions qui sont les nôtres. Comme tous les êtres humains, nous oscillons sans cesse et sommes continuellement écartelés entre notre désir de liberté et notre besoin de sécurité. Nous sommes partagés, divisés contre nous-mêmes, comme le pointait Denis Vasse. D’où nos récurrentes éruptions de violence revendicative suivies de réactions non moins violentes dues à la crispation autoritaire des tenants de l’ordre établi.

Cela ne peut qu’inciter à une réflexion renouvelée sur l’écart qui demeure entre deux légitimités revendiquées : celle du suffrage universel, qui reste le fondement de la démocratie représentative, et celle du peuple en mouvement qui se souvient d’être, en dernière analyse, la source même du pouvoir légal et donc se réclame d’une forme de démocratie directe.

Ainsi le décalage entre ces deux conceptions antagonistes de la démocratie ne fait-il que refléter la « différance », c’est-à-dire cette intrusion de la temporalité, cette faille ou glissement perpétuel, qui rend inévitable le conflit entre légalité et légitimité. Car la démocratie représentative ne peut qu’avoir un temps de retard sur les aspirations actuelles du peuple.

Tenue par ses mandants de maintenir un ordre sans lequel il n’est pas de société viable, la démocratie représentative, dont le gouvernement n’est que l’émanation, se voit opposer l’exigence du mouvement dont le peuple dans la rue se veut la légitime expression face au pouvoir légal.

S’extériorise et se projette ainsi sur la société le conflit intérieur, celui des « forces hétéronomiques des pulsions et du désir » dont l’un des termes, essentiellement « anarchique », refuse de se soumettre à la loi qui entend le structurer en lui imposant une limite.

Sécurité ou liberté ? Légalité ou légitimité ? Seule la prise en compte du désir de l’Autre, en d’autres termes, de l'existence du tiers et de son (bon) droit (3) peut apporter une réponse à la question toujours posée de la justice.
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(1) Denis VASSE, Un parmi d'autres, Paris, Seuil, 1978, pp. 12-13.
(2) cf. l'article de Mark Weisbrot in "The Gardian" : http://www.guardian.co.uk/commentisfree/cifamerica/2010/oct/20/france-protest
(3) cf. Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, passim.