jeudi 18 novembre 2010

Du remaniement à Haïti














Après le déluge de commentaires, plus ou moins objectifs et mesurés (il est de bon ton, dans les médias, de crier haro - quoi qu'il fasse ou dise - sur le Président de la République, et qui s’en abstient passe inévitablement pour un «godillot» !), il n’est pas inutile de rappeler, comme le fait dans sa chronique un journaliste du « Monde », certains chiffres dont le rapprochement est particulièrement éloquent (le coût du récent déplacement d’Obama et de sa suite en Asie : « 200 millions de dollars par jour » - au regard des sommes nécessaires à l’OMS pour combattre l’épidémie de choléra en Haïti : «163,9 millions de dollars»). Et le même journaliste d’en conclure, fort justement, qu’il est moins «perturbant» d’évoquer le dernier remaniement gouvernemental que ces tristes réalités.

De fait, concurremment aux fleuves d’encre que font couler les états d’âme de tel ministre évincé ou les réponses du Président aux questions délibérément personnelles que lui posent des journalistes plus intéressés par l’aspect « people » que par l’information politique (quid de la guerre en Afghanistan ? de l’avenir de notre système éducatif ?), on peut suivre dans la presse quelques pieuses envolées journalistiques sur la nécessité de venir en aide au peuple haïtien.


N’en déplaise à notre chroniqueur (dont on ne soupçonne ni la générosité ni la bonne foi), nous sommes tous, autant que nous sommes, victimes du même accablant sentiment d’impuissance devant l’injustice qui s’étale sous nos yeux.


Mais comment éviter, par exemple, le paradoxe consistant, pour le même journal dont la ligne éditoriale se voudrait fidèle à l’idéal de son fondateur, Hubert Beuve-Méry, et aux exigences de la justice et de la vérité (cf. le programme du CNR, à la Libération) à adjoindre régulièrement à sa livraison quotidienne des « suppléments » vantant les objets de convoitise (montres, bijoux, vêtements et gadgets en tous genres) les plus luxueux et les plus onéreux qu’offre le « marché » - inabordables, donc, pour l’immense majorité des gens... ?


On m’objectera sans doute qu’ « il faut bien vivre » et qu’un journal ne peut exister aujourd’hui sans la publicité (à moins de trouver de nouveaux « mécènes » qui seraient totalement désintéressés…).


Existe-t-il un moyen d’échapper à cette «conscience malheureuse» ? Est-il besoin d’espérer pour entreprendre ?


Entendons la voix d’Albert Camus – l’éditorialiste de «Combat» autant que le romancier de « La Peste » - qui prêtait à l’un de ses personnages, le journaliste Rambert, ces paroles décisives : « Il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul [1] ».


Dans ses « Lettres à un ami allemand », l’écrivain a ce cri de protestation :


« Vous n’avez jamais cru au sens de ce monde et vous en avez tiré l’idée que tout était équivalent et que le bien et le mal se définissaient selon qu’on le voulait. Vous avez supposé qu’en l’absence de toute morale humaine ou divine les seules valeurs étaient celles qui régissaient le monde animal, c’est-à-dire la violence et la ruse. (…) Et à la vérité, moi qui croyais penser comme vous, je ne voyais guère d’argument à vous opposer, sinon un goût violent de la justice qui, pour finir, me paraissait aussi peu raisonné que la plus soudaine des passions.

Où était la différence ? C’est que vous acceptiez légèrement de désespérer et que je n’y ai jamais consenti. C’est que vous admettiez assez l’injustice de notre condition pour vous résoudre à y ajouter, tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur [2]. »


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[1] Albert CAMUS, La Peste, in Œuvres complètes, vol. II, Paris, Gallimard, 2006, p. 178. Col. « Bibliothèque de la Pléiade ».

[2] Albert CAMUS, Lettres à un ami allemand, ibid., p. 26.

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