samedi 24 décembre 2011

Noël !




"Noël, puissance d'un regard qui dans l'infime, perçoit l'infini ! Le patois des bergers résonne comme la langue universelle, qu'on a raison d'appeler espéranto. Les éloges prononcés par des gens qui sont au bord de la tombe deviennent le grand bonjour à un monde neuf et beau. Toute la nuit est un poème qui tire d'insolites clartés des mots les plus communs.


L'espérance donne un corps à ce qui n'est qu'un souffle. A Noël, l'hiver commence à peine, mais déjà dans le secret des fibres monte la sève, et chaque jour ramène  un peu plus tôt l'aurore.


Rien n'est gagné encore, et il faudra beaucoup de temps. Patience, mon coeur ! Dieu s'est enfoncé dans l'humanité plus longtemps que dans le tombeau. Ici, trois jours - ses amis n'en ont pas moins désespéré. Là, trente années, pendant lesquelles il s'est contenté d'être un gars du pays, bornant sa vie à l'immuable horizon de collines et d'oliviers. La mère a-t-elle pour autant douté ?


Il faut comprendre pourquoi la fête de Noël donne une telle place à Marie. Parce qu'elle est la mère de l'enfant qui vient de naître, cela va sans dire. Mais aussi parce qu'elle nous invite à considérer le meilleur au coeur du pire, dans les temps, les choses, et les gens. Elle nous demande en souriant d'attendre que les faits accomplissent les discrètes appréhensions de l'esprit. Malgré les années et les déceptions, elle a maintenu ferme son rêve pur.


Nous fêtons, à Noël, la patience et la lucidité d'un sentiment qui sait voir et attendre, longtemps avant que le jour rougeoie. Cette crèche est un royaume, ce faible enfant, une puissance qui monte."

France QUEREMarie, Paris, Desclée de Brouwer, 1996, p. 73-74.

vendredi 23 décembre 2011

Espérance


















"Si l'espérance distrait de la vie, fait rêver, alors existe le danger de l'aliénation. Par contre, si l'espérance permet de faire face au pire, alors l'espérance devient au même instant plus forte que la pire des réalités. Telle est la caractéristique particulière de l'espérance chrétienne. Grâce à cela, elle n'est pas illusoire."



Jean-Marie LUSTIGER, Osez croire, osez vivre, Paris, Gallimard, 1986, p. 366-367.

dimanche 18 décembre 2011

Le sens des valeurs














"Là où nous constatons une baisse du sens, des valeurs dépassant le matériel quotidien, l'existence matérielle quotidienne entraîne une décadence générale. C'est-à-dire une décadence de la vie, de la morale politique, de la qualité de la vie et de la coexistence."

Vaclav HAVEL, Vaclav Havel, pour saluer l'écrivain, le combattant, homme politique par Armelle Héliot in "Le Figaro", numéro daté 18 décembre 2011.

Photographier















"A meaningful photograph - a successful photograph - does one of several things. It allows, or forces, the viewer to see something that he has looked at many times without really seeing ; it shows him something he has never previously encountered ; or, it raises questions - perhaps ambiguous or unanswerable - that create mysteries, doubts, or uncertainties. In other words, it expands our vision and our thoughts. It extends our horizons. It evoques awe, wonder, amusement, compassion, horror, or any of a thousand responses. It sheds new light on our world, raises questions about our world, or creates its own world."




Bruce BARNBAUM, The Art of Photography, An Approach to Personal Expression, Santa Barbara, Rockynook, 2010, p. 2. 

jeudi 8 décembre 2011

Fête des Lumières
















"Transcendance de l'idée cartésienne de l'Infini dans une pensée qui se trouve penser plus qu'elle ne saurait embrasser, éblouissement du regard par un surplus de lumière et éclatement du savoir en adoration auxquels fait allusion Descartes à la fin de la troisième Méditation."
Emmanuel LEVINAS, Altérité et transcendance, Paris, Fata Morgana, 1995, p. 28.

***
"... il me semble très à propos de m'arrêter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre.
Car, comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la Majesté divine, ainsi expérimenterons-nous dès maintenant, qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons capables de ressentir en cette vie."
René DESCARTES, Méditation troisième in Oeuvres et lettres, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 300.

samedi 26 novembre 2011

La faim dans le monde
















"Il faut encore savoir que dans les zones rurales d'Asie et d'Afrique, les femmes subissent une discrimination permanente liée à la sous-alimentation ; c'est ainsi que dans certaines sociétés soudano-sahéliennes ou somaliennes, les femmes et les enfants de sexe féminin ne mangent que les restes des repas des hommes et des enfants de sexe mâle.
Leurs enfants en bas âge souffrent de la même discrimination. Les veuves et les deuxième et troisième épouses endurent un traitement discriminatoire encore plus marqué.
Dans les camps de réfugiés somaliens sur terre kenyane, les délégués du haut-commissariat de l'ONU pour les réfugiés luttent quotidiennement contre cette coutume détestable : chez les éleveurs somaliens, les femmes et les jeunes filles ne touchent à la bassine de mil ou aux restes de mouton grillé qu'après le repas des hommes. Les hommes se servent, puis vient le tour des enfants mâles. A la fin du repas, quand les hommes ont quitté la pièce avec leurs fils, les femmes et les filles s'approchent de la natte où sont posées les bassines contenant quelques boulettes de riz, les reliefs de blé, un lambeau de viande que les hommes ont laissés. Si la bassine est vide, les femmes et les fillettes resteront sans manger.
Un mot encore sur les victimes : cette géographie et  ces statistiques de la faim désignent comme telles au moins un être sur sept sur la terre.
Mais quand on adopte un autre point de vue, quand on ne considère pas l'enfant qui meurt comme une simple unité statistique, mais comme la disparition d'un être singulier, irremplaçable, venu au monde pour vivre d'une vie unique et qui ne reviendra pas, la pérennité de la faim destructrice dans un monde regorgeant de richesses et capable de "décrocher la lune" apparaît encore plus inacceptable. Massacre de masse des plus pauvres."

Jean ZIEGLER, Destruction massive, Paris, Seuil, 2011, p. 47-48.

mardi 22 novembre 2011

La pensée du jour :

"les sociétés se vivent de plus en plus elles-mêmes comme des sociétés de réseaux plutôt que de classes, et le succès planétaire des dispositifs de sociabilité à distance comme Facebook ou Twitter... ne fait évidemment que renforcer cette tendance."

Pierre MERCKLE, Réseaux sociaux contre classes sociales ? in "Le Monde" daté 12 novembre 2011.


lundi 21 novembre 2011

L'Europe et la paix

















"Le problème de l'Europe et de la paix, c'est précisément celui que pose la contradiction de notre conscience d'Européens. C'est le problème de l'humanité en nous, de la centralité de l'Europe dont les "forces vitales" - celles où reste encore active la persévérance brutale des étants dans leur être - sont déjà séduites par la paix, par la paix préférée à la violence et, plus précisément encore, par la paix d'une humanité qui, européenne en nous, s'est déjà décidée pour la sagesse grecque de manière à attendre la paix humaine à partir du Vrai. Paix à partir de la Vérité - à partir de la vérité d'un savoir où le divers, au lieu de s'opposer, s'accorde ou s'unit; où l'étranger s'assimile ; où l'autre se concilie avec l'identité de l'identique en chacun. Paix comme retour du multiple à l'unité, conformément à l'idée platonicienne ou néoplatonicienne de l'Un. Paix à  partir de la vérité qui - merveille des merveilles - commande les hommes sans les forcer ni les combattre, qui les gouverne ou les assemble sans les asservir, qui peut convaincre, par le discours, au lieu de vaincre, et qui maîtrise les éléments hostiles de la nature, par le calcul et le savoir-faire de la technique. Paix à partir de l'Etat qui serait rassemblement des hommes participant aux mêmes vérités idéales. Paix qui y est goûtée comme tranquillité qu'assure la solidarité - mesure exacte de la réciprocité dans les services rendus entre semblables : unité d'un Tout où chacun trouve son repos, sa place, son assise. Paix comme tranquillité et repos ! Paix du repos entre êtres ayant bonne assise ou reposant sur la solidité sous-jacente de leur substance, se suffisant dans leur identité ou capables de se satisfaire et recherchant satisfaction.

Mais la conscience de l'Européen est, dès lors, mauvaise à cause de la contradiction qui la déchire à l'heure même de sa modernité, laquelle est probablement celle des bilans établis dans la lucidité, celle de la pleine conscience. Cette histoire d'une paix, d'une liberté et d'un bien-être promis à partir d'une lumière qu'un savoir universel projetait sur le monde et sur la société humaine - et jusque sur les messages religieux qui se cherchaient justification dans les vérités du savoir - cette histoire ne se reconnaît pas dans ses millénaires luttes fratricides, politiques et sanglantes, d'impérialisme, de mépris humain et d'exploitation, jusque dans notre siècle des guerres mondiales, des génocides de l'holocauste et du terrorisme ; du chômage et de la misère continue du Tiers-Monde ; des impitoyables doctrines et des cruautés du fascisme et du national-socialisme et jusque dans le suprême paradoxe où la défense de l'homme et de ses droits s'invertit en stalinisme.            
D'où contestation de la centralité de l'Europe et de sa culture. Une fatigue de l'Europe !"
(...)
Voici que la vérité menace l 'être lui-même, voici que la vérité menace, si l'on peut dire, l'être en tant qu'être et disqualifie l'Europe qui découvrit - et laissa à découvert - ces forces. Mais, sans doute, cette façon même de disqualifier et d'accuser, procède-t-elle déjà d'une vocation de l'esprit dont l'amour de la sagesse ne traduit pas et ne tarit pas les pouvoirs d'amour (1)."

Emmanuel LEVINAS, Altérité et transcendance, Paris, Fata Morgana, 1995, p. 136-137.
____________________________

(1) C'est moi qui souligne.

dimanche 20 novembre 2011

La tolérance















"Les chrétiens sont tolérants, pour eux chacun est responsable de la conception qu'il se fait de lui-même. Nous sommes reconnaissants qu'il y ait dans les pays du Golfe arabique (Quatar, Abou Dhabi, Dubaï, Koweit) des églises où les chrétiens peuvent célébrer l'office divin, et nous souhaitons qu'il en soit partout ainsi. Il est donc tout naturel que les musulmans puissent chez nous aussi se rassembler dans des mosquées pour la prière."

Benoît XVI, Lumière du monde, Paris, Bayard, 2011 (pour la traduction frçse), p. 81.

mercredi 16 novembre 2011

Vers la sérénité





















Celui qui n’accepte pas ce monde n’y bâtit pas de maison. S’il a froid, c’est sans avoir froid. Il a chaud sans chaleur. S’il abat des bouleaux, c’est comme s’il n’abattait rien; mais les bouleaux sont là, par terre et il reçoit l’argent convenu, ou bien il ne reçoit que des coups. Il reçoit les coups comme un don sans signification, et il repart sans s’étonner.

Il boit l’eau sans avoir soif, il s’enfonce dans le roc sans se trouver mal.
La jambe cassée, sous un camion, il garde son air habituel et songe à la paix, à la paix, à la paix si difficile à obtenir, si difficile à garder, à la paix.

Sans être jamais sorti, le monde lui est familier. Il connaît bien la mer. La mer est constamment sous lui, une mer sans eau, mais non pas sans vagues, mais non pas sans étendue. Il connaît bien les rivières. Elles le traversent constamment, sans eau mais non pas sans largeur, mais non pas sans torrents soudains.

Des ouragans sans air font rage en lui. L’immobilité de la Terre est aussi la sienne. Des routes, des véhicules, des troupeaux sans fin le parcourent, et un grand arbre sans cellulose mais bien ferme mûrit en lui un fruit amer, amer souvent, doux rarement.

Ainsi à l’écart, toujours seul au rendez-vous, sans jamais retenir une main dans ses mains, il songe, le hameçon au cœur, à la paix, à la damnée paix lancinante, la sienne, et à la paix qu’on dit être par-dessus cette paix.

Henri MICHAUX, La nuit remue (1935)

dimanche 13 novembre 2011

L'éthique et la mort de l'autre






















- Emmanuel LEVINAS. "Derrière la relation avec la mort de l'autre, se pose un problème très étrange : notre vouloir-être est-il légitime chez nous autres, les humains, déjà de par notre être même. Il ne s'agit pas de nous interroger au nom de je ne sais quelle loi abstraite, si nous ne devons pas nous donner la mort, mais de trouver des raisons d'être, de mériter l'être. Mauvaise conscience d'être se faisant jour devant la mort d'autrui ! N'est-ce pas une écoute du commandement d'aimer que nous transmet le visage des mortels ? Leur droit à l'être ne peut faire de doute, mais c'est le moi qui est le lieu singulier où le problème s'éveille. L'effort d'exister, l'aspiration à persévérer dans l'être, le conatus essendi serait d'après les philosophes comme Spinoza le commencement de tout droit. C'est cela précisément que j'essaye de mettre en question à partir de la rencontre avec la mortalité - ou le visage - d'autrui, insistant - cela est évident - sur la radicale différence entre les autres et moi. L'angoisse pour ma propre mort révèle ma finitude et le scandale d'une existence mourant toujours trop tôt. La bonne conscience d'être reste intacte dans cette finitude. C'est la mort de l'autre homme qui met en cause cette bonne conscience.


- Christian CHABANIS. Cependant, tous les autres n'existent pas également pour nous : ils existent plus ou moins, et leur mort existe plus ou moins, selon que leur présence retentit de plus loin ou de plus près dans notre vie. Et pour toutes sortes de motifs. Mais quand on a vu la mort toucher le visage d'un être aimé, il arrive à la fois qu'elle nous paraisse et plus horrible et plus facile, presque désirable : c'est la vie qui devient comme étrangère, et nous passerions presque de l'horreur de mourir à l'horreur de vivre, de survivre. La mort prend en quelque sorte les traits de ce visage aimé, et, à travers lui, nous devient comme attrayante au lieu de nous effrayer, comme familière : partager un tel sort devient somme toute enviable au nom de l'amour. Et en son nom seul. Tous les grands amants de l'histoire veulent suivre l'autre dans sa tombe, et parfois le suivent  : ils font bon marché de la vie et de la mort. Dans une mort qui nous touche réellement, nous nous dépouillons peut-être du moi ?

- E. L. La mort, dans ce cas, a perdu sa menace.

- C. C. Elle fait naître comme un appel de l'autre, comme un appel de l'amour. En tout cas, elle apparaît comme une délivrance ; elle nous sauve de vivre à demi.

- E. L. Mais ce n'est pas là une attitude éthique. Je parlais au contraire de l'attitude éthique qui est le fond de la socialité. Non pas de l'attitude à l'égard de la mort d'un être déjà élu et cher, mais de la mort du premier venu. S'apercevoir que l'on passe après un autre quel qu'il soit - voilà l'éthique.

- C. C. C'est une sorte de rupture avec une ontologie où notre propre être conditionne l'approche de l'Etre et des êtres. Seule compte, à la limite, l'existence de l'autre, et donc la mort de l'autre ?

C'est à partir de l'existence de l'autre que la mienne se pose comme humaine. J'essaie d'imaginer une anthropologie un peu différente de celle qui part du conatus essendi, à partir de la relation à la mort d'autrui. Mais je crois avoir dit que non seulement de la mort de l'autre mais aussi de sa vie nous répondons. Et c'est en répondant de sa vie que nous sommes déjà avec lui dans sa mort. Quant à l'ontologie, je me suis parfois demandé si, pour révéler l'humain qui s'efforce d'y faire rupture, elle doit être fondée ou minée."

Emmanuel LEVINAS, Le philosophe et la mort (Entretiens) in Altérité et transcendance, Paris, Fata Morgana, 1995, p. 168-170.

samedi 12 novembre 2011

L'immortalité
















"Pour la foi, c'est-à-dire pour la pensée qui a surmonté l'abstrait et l'imaginaire, la mort n'est pas : "O mort où est ta victoire ?"
Mais alors aboutissons-nous à la négation même du problème de la mort ? Il est manifeste qu'une telle négation serait radicalement superficielle. La position de la mort comme problème est enveloppée dans l'acte d'amour, c'est-à-dire que l'amour veut son objet comme transcendant à la mort, non pas comme essence éternelle, mais comme survivant à la mort. L'amour enveloppe l'affirmation de la survivance (et nous devons nous affirmer nous-mêmes comme survivants pour autant que nous sommes objets d'amour). L'amour ne crée pas la survivance, mais il en enveloppe l'affirmation. Dira-t-on que cette survivance ne peut être que la survie dans la pensée, dans le souvenir ? Mais cette survie ne doit apparaître que comme le symbole, comme la transposition psychologique d'une survie réelle. C'est en ce sens que l'amour est vainqueur de la mort ; il la nie."

Gabriel MARCEL, Notes sur l'immortalité in Fragments philosophiques 1909-1914, Louvain, Editions Nauwelaerts, p. 84.

vendredi 11 novembre 2011

















"Dans la Grande Guerre, je voyais le prototype de toutes les guerres. Une guerre qualifiée de boucherie par ceux qui, comme mon père, y combattirent : obus, mitraille, corps-à-corps quand la baïonnette s'enfonce dans la poitrine, gaz qui, eux, tuent à petit feu. Une guerre qui pendant plus de quatre années opposa deux nations hautement civilisées, au point de croire qu'elles étaient seules à l'être, et s'accusant désormais mutuellement de barbarie, méconnaissant le fait, devenu plus évident depuis, que la barbarie ne s'oppose pas à la civilisation mais est au coeur de la civilisation. L'homme le plus cultivé, épris de musique et de peinture, ou même, comme Jünger, de livres précieux, ou serviteur de Dieu comme un certain pape, laisse commettre des crimes sans réagir, à moins qu'il n'en commette lui-même, innommables, par machine anonyme interposée.

La Grande Guerre : deux nations "civilisées", deux nations limitrophes s'entre-tuent. A croire que c'est le plus proche notre pire ennemi, notre presque semblable - presque, pas tout à fait -, notre cible d'élection.
Guerre civiles, guerres de religion... La liste est longue, elle s'allonge chaque jour."

Jean-Bertrand PONTALISUn jour le crime, Paris, Gallimard, 2011, p. 18-19.

mardi 8 novembre 2011

La pensée du jour :

"Nous n'avons qu'une connaissance intellectuelle imparfaite des mystères exprimés par les paroles auxquelles nous croyons, et c'est ce qui rend méritoire l'exercice de notre foi."

Marc-François LACAN, La vérité ne s'épuise pas, Paris, Albin Michel, 2010, p. 171.

dimanche 6 novembre 2011

La vie

















"Nous venons dans la vie dans notre naissance. Naître ne veut pas dire venir au monde. Naître veut dire venir dans la vie. Nous ne pouvons venir au monde que parce que nous sommes déjà venus dans la vie. Mais la façon  dont nous venons dans la vie n'a précisément rien à voir avec la façon dont nous venons au monde. Nous venons au monde dans la conscience, dans l'intentionnalité, dans l'In-der-Welt-sein. Nous venons dans la vie sans conscience, sans intentionnalité, sans Dasein. A vrai dire, nous ne venons pas dans la vie, c'est la vie qui vient en nous. En cela consiste notre naissance, la naissance transcendantale de notre moi. C'est la vie qui vient, elle vient en soi, de telle façon que, venant en soi, elle vient aussi en nous et nous engendre. La question est donc : comment s'accomplit cette venue en soi de la vie qui est venue en nous, qui est notre naissance ?"


Michel HENRY, Le corps vivant in Auto-donation, Entretiens et conférences, Paris, Beauchesne, 2004, p. 131.

mercredi 2 novembre 2011

Hommage à André Malraux
















"J'ai été si malheureux de sa mort que je suis resté silencieux (...)

Il était chez moi, il y a peu de temps encore. Nous étions allés déjeuner ensemble. Il avait longuement parlé. Sa brillante conversation m'avait entraîné dans ce monde de l'Art dont il était imprégné comme peu l'ont été. Il paraissait deviner ce que je pensais et je restais silencieux. Je l'écoutais et retenais chacun de ses mots enveloppés dans le tumulte de son génie.
Je suivais son regard. J'observais ses expressions et je ressentais comme une crainte. Lui aussi me regardait dans les yeux. Qu'y voyait-il ?
Je retrouvais en lui l'expression des visages rencontrés, parfois, parmi les vieilles sculptures dans les cathédrales romanes : ces visages prophétiques avec leur yeux taillés dans le marbre par la main de géniaux sculpteurs inconnus. Le visage de Malraux leur ressemblait par son expression de prière et d'inquiétude. Il m'émouvait profondément.
Il n'est plus. Pour nous tous, le vide est grand mais son oeuvre nous reste.
(...)
Je pense qu'il était mon plus grand ami. Aussi est-ce avec une grande émotion que j'ai illustré son livre les Antimémoires, de même que son récit sur la guerre d'Espagne au sujet duquel il m'a écrit une longue lettre. Comme je suis heureux qu'il ait eu le temps de le voir.
Mais Malraux était plus que mon ami.
Il était l'ami de la France et de l'humanité.
Je ne connais personne d'autre que lui qui ait été pénétré par l'Art jusqu'à en être brûlé. Ses paroles étaient de la braise. Il a brûlé comme un feu durant toute sa vie jusqu'au moment où il a été consumé lui-même.
Mon bonheur est de l'avoir rencontré.
J'espère que la jeunesse française s'inspirera de Malraux et suivra son exemple.

Marc CHAGALL, Comme un feu in La Nouvelle Revue Française, Paris, NRF, Juillet 1977, Numéro 295, p. 7-8.

mardi 1 novembre 2011





















"Les sociétés européennes sont nées du labeur de générations de paysans misérables. Elles ont souffert des siècles durant des habitudes guerrières de leurs classes dirigeantes. Elles n'ont découvert que tardivement la richesse et la paix. On peut en dire autant du Japon et de la plus grande partie des pays de l'Ancien Monde. Toutes ces sociétés conservent, dans une sorte de code génétique, une compréhension instinctive de la notion d'équilibre économique. Sur le plan de la morale pratique on y associe encore les notions de travail et de récompense, sur le plan comptable celles de production et de consommation.

La société américaine est en revanche le produit récent d'une expérience coloniale très réussie mais non testée par le temps : elle s'est développée en trois siècles par l'importation sur un sol doté de ressources minérales immenses, très productif sur le plan agricole parce que vierge, d'une population déjà alphabétisée. L'Amérique n'a vraisemblablement pas compris que sa réussite résulte d'un processus d'exploitation et de dépense sans contrepartie de richesses qu'elle n'avait pas créées.

(...)

L'Amérique s'est toujours développée en épuisant ses sols, en gaspillant son pétrole, en cherchant à l'extérieur les hommes dont elle avait besoin pour travailler."

Emmanuel TODD, Après l'empire, Paris, Gallimard, 2002, p. 203-204.

samedi 29 octobre 2011

La ville (suite)





















L'urbanisme

"Une ville qui n'évolue pas meurt lentement. Plus elle possède un patrimoine historique large et précieux, plus il est difficile de la garder vivante tant est répandue l'idée qu'un nouveau bâtiment qui se voit vraiment est inapproprié. 
(...)
On détruit avec beaucoup moins de gène qu'on en a à construire. Les témoignages de l'esprit des décennies passées sont souvent vite effacés: bistrots, cinémas du XX° siècle obtiennent en silence l'autorisation de disparaître à jamais. 
(...)
On n'a pas su faire vivre en ville des populations comme on a su le faire dans des régions rurales ou semi-rurales, avec un vrai voisinage. Le drame, c'est encore d'avoir construit ex nihilo des villes nouvelles, avec beaucoup de vide, sans liant, et de grandes opérations urbaines dont aucune n'a su convaincre sur le plan de l'humanité.

Une tour doit être fière...

Elle se voit de loin et, par la force des choses, elle est monumentale. Elle doit donc être identitaire, singulière. Une tour doit être fière, ou alors elle doit changer de métier ! Et en même temps, chaque tour doit avoir des raisons profondes d'être comme elle est, où elle est, elle doit correspondre à un héritage, avec ses racines. Les racines, ce sont souvent des correspondances avec la structure de la ville, les liens avec un climat, avec une culture localisée, mais aussi avec l'époque, ses nouvelles technologies comme aujourd'hui celles tournées vers l'écologie.


Le métier d'architecte

On ne peut pas faire ce métier d'architecte si on n'aime pas les personnes pour qui on construit, celles qui vont habiter l'architecture, et si l'on méprise les lieux où l'on construit. Je revendique cette approche humaniste. L'Histoire montre qu'une ville conçue sans ces préoccupations génère de la violence. Les espaces publics peu fréquentés sont les plus insécures, la sécurité des personnes est à la base un problème de conception urbaine. Urbain veut aussi dire aimable, accueillant. Au nom de nos valeurs - fraternité, égalité -, refusons toute forme d'exclusion et regardons la ville comme un territoire de liberté qui offre toujours mille possibles. Laissons aux misanthropes leurs lointains quartiers de maisons isolées et clôturées."

Jean NOUVEL in "Le Monde", numéro daté du Samedi 29 octobre 2011, p. 4-5.

jeudi 27 octobre 2011

















Les récentes "primaires" voulues par les socialistes français auront-elles été le signe d'une prise de conscience et marqueront-elles le début d'une reconquête durable des classes laborieuses ?
On aimerait se persuader que la longue série des errements qui ont jalonné l'histoire du socialisme durant tout le 20ème siècle est définitivement terminée.
Mais sommes-nous vraiment assurés d'avoir tourné les pages peu glorieuses du "socialisme réel" (doux euphémisme recouvrant le communisme stalinien !) et de la "gauche caviar" (dont DSK fut sans doute l'achèvement) ? Le reproche qu'adressait Orwell aux socialistes de son temps est-il devenu sans fondement depuis que M. Hollande a reçu l'onction du "peuple de gauche" (du moins celui des "primaires") ?

"Orwell was not a political theorist, nous dit Benson, but as a humanist he recognized that the major failure of the Socialist Party to enlist the united support of the working classes was because of its low view of human nature (1)."

"They have never made it clear that the essential aims of socialism are justice and liberty. With their eyes glued to economic facts, they have proceeded on the assumption that man  has no soul, and explicitly or implicitly they have set up the goal of a materialistic Utopia (2)."

Les durs temps qui s'annoncent n'incitent guère à l'optimisme...
__________________________________
(1) Frederick R. BENSON, Writers in Arms, New York, New York University Press, 1967, p. 66.
Orwell n'était pas un théoricien de la politique, mais un humaniste : il reconnaissait donc que l'échec majeur du Parti Socialiste était de n'avoir pas su rallier le soutien unanime des classes laborieuses en raison de la piètre idée qu'il se faisait de la nature humaine. (Ma traduction)
(2) George ORWELL, quoted in REES, Fugitive from the Camp of Victory, p. 51.
Ils n'ont jamais clairement posé que les buts essentiels du socialisme sont la justice et la liberté. Les yeux rivés sur les faits économiques, ils sont partis de l'idée que l'homme n'a pas d'âme et, explicitement ou implicitement, ils ont proposé pour but une Utopie matérialiste. (Ma traduction)

mercredi 26 octobre 2011

Pour une histoire sociale de la philosophie


















"Le refus de la pensée de la genèse et, par dessus tout, de la pensée de la genèse de la pensée est sans doute un des principes majeurs de la résistance que les philosophes opposent, à peu près universellement, aux sciences sociales, surtout lorsqu'elles se hasardent à prendre pour objet l'institution philosophique et, du même coup, le philosophe lui-même, figure par excellence du "sujet", et lui refusent ainsi le statut d'exterritorialité sociale qu'il s'accorde, et dont il entend organiser la défense. L'histoire sociale de la philosophie, qui entend rapporter l'histoire des concepts ou des systèmes philosophiques à l'histoire sociale du champ philosophique, paraît nier dans son essence même un acte de pensée tenu pour irréductible aux circonstances contingentes et anecdotiques de son apparition.
(...)
Ainsi, l'ambition d'être à soi-même son propre fondement est inséparable du refus de prendre acte de la genèse empirique de cette ambition et, plus généralement, de la pensée et de ses catégories. Il est clair en effet que la résistance à l'historicisation s'enracine non seulement dans les habitudes de pensée de tout un corps, acquises et renforcées par l'apprentissage et l'exercice routiniers d'une pratique ritualisée, mais aussi dans les intérêts attachés à une position sociale."

Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 2003, p. 66 et 71.

lundi 24 octobre 2011

La ville















 "Je ne déteste pas la ville en elle-même. La ville - la grande ville en tous cas -, à condition de ne pas se laisser dépersonnaliser soi-même à son contact comme L'Homme des foules d'Edgar Poe, garantit dans la vie courante au moins une composante importante aujourd'hui de la liberté : l'anonymat. Il est possible d'ailleurs encore de vivre à Paris, dans certains quartiers centraux qui n'ont pas subi de métamorphose, comme on y vivait il y a un ou deux siècles, en piéton non migrateur, et en échappant au mouvement aspirant et foulant des migrations journalières. Là, le Paris ancien a infiniment moins changé en cinquante ans que n'a fait la "campagne", devenue, elle, méconnaissable. Je suis d'ailleurs si peu allergique aux villes en elles-mêmes que j'ai consacré à l'une d'elles mon dernier livre. Ce qui m'en éloigne, c'est moins le gigantisme qui les gagne - il n'est pas si nouveau - que la déstructuration qui les menace. C'est leur alignement progressif sur le type de ce que Spengler appelle "la grande ville mondiale tardive", celle des insulae dans la Rome impériale, des tours et des barres d'aujourd'hui. L'élimination, par la table rase et la "rénovation", des singularités différentielles nées du temps et de la sédimentation humaine en lieu clos, qui faisaient de la promenade à travers une ancienne ville, avec ses quartiers, ses rues, ses organes délicatement spécialisés et localisés, une traversée de microclimats successifs, tantôt nuancés, tantôt tranchés, une suite continue de hausses et de baisses de tension, de surprises. C'est cela peut-être, plus encore que les contacts humains facilités et multipliés, qui a fait longtemps chez nous de la grande ville un milieu alerté, tonique, stimulant pour l'écrivain, opposé à la placidité étale de la campagne. Ce qui n'a jamais été le cas en Amérique, où le carrelage urbain uniforme n'a guère permis à un vrai système nerveux d'animer des villes invertébrées. Je pense que ces villes en effet, à terme, portent sur le front le signe de la mort : le pouvoir diversifiant, singularisant de la vie n'ayant pas pu accompagner et ordonner la croissance de leur masse. Dans le tiers-monde, surtout, au Caire, à Mexico, à Calcutta, à Djakarta, ailleurs encore, cela devient un signe fatidique préoccupant."

Julien GRACQ, Entretien avec Jean Carrière, 1986 in Entretiens, Paris, José Corti, 2002, p.172-173.

mercredi 19 octobre 2011

La culture-monde













"Jusqu'alors la culture était ce qui ordonnait clairement les existences, ce qui donnait sens à la vie en l'encadrant par tout un ensemble de divinités, de règles et de valeurs, de systèmes symboliques. C'est à rebours de cette logique immémoriale que fonctionne la culture-monde, laquelle ne cesse de désorganiser notre être-au-monde, les consciences et les existences. Nous sommes au moment où toutes les composantes de la vie sont en crise, déstabilisées, privées de coordonnées structurantes. Eglise, famille, idéologies, politique, rapports entre les sexes, consommation, art, éducation : il n'est plus un seul domaine qui échappe au processus de déterrritorialisation et de désorientation. La culture-monde ou planétaire fait éclater tous les systèmes de repères, elle brouille les frontières entre "nous" et "eux", la guerre et la paix, le proche et le lointain, elle vide les grands projets collectifs de leur puissance d'attraction, elle bouleverse sans répit les modes de vie et les manières de travailler, elle bombarde les individus d'informations aussi pléthoriques que chaotiques. Il en résulte un état d'incertitude, de désorientation sans pareil, généralisé, quasi total. Les cultures traditionnelles créaient un monde "plein" et ordonné entraînant une forte identification à l'ordre collectif et par là même une assurance identitaire permettant de résister aux innombrables difficultés de la vie. Il en va tout autrement dans la seconde modernité où le monde, délesté d'encadrements collectifs et symboliques, se vit dans l'insécurisation identitaire et psychologique. Il y avait une intégration et une identification sociales des individus qui allaient de soi : nous avons dorénavant une fragilisation croissante ainsi qu'une individuation incertaine et réflexive."

Gilles LIPOVETSKY, Le règne de l'hyperculture : cosmopolitisme et civilisation occidentale in Hervé JUVIN et Gilles LIPOVETSKY, L'Occident mondialisé, Controverse sur la culture planétaire, Paris, Grasset et Fasquelle, 2010. Le Livre de Poche "biblio essais", p. 15-16.



jeudi 13 octobre 2011

Des primaires pour quoi faire ?






















Seuls des événements immenses
peuvent faire bouger les lignes

"Il ne s'agit pas tant de faire évoluer les mentalités, c'est l'affaire du temps long de l'Histoire, de luttes au départ héroïques, toujours prolongées, et d'un immense effort d'éducation. Non, il s'agit seulement d'amener les élites à infléchir leurs positions, voire à les renverser. N'attendez pas qu'elles confessent leurs erreurs : ce serait peine perdue. On peut seulement les aider à bouger quelque peu et jeter quelques pétales de roses sur le chemin de Damas qu'elles se trouveront bientôt contraintes d'emprunter."

Jean-Pierre CHEVENEMENT, Sortir la France de l'impasse, Paris, Fayard, 2011, p. 145-146.

lundi 10 octobre 2011

Primaire...l'illusion lyrique ?





















Puisqu’on vous répète que les « lobbies » n’existent pas, que les sondages pluri-quotidiens n’ont d’autre objectif que d’informer le citoyen (et au grand jamais d’influer sur ses choix), que le respect du peuple souverain est la chose la mieux partagée chez nos « élites » politiques, économiques ou médiatiques.

Au terme d’une « primaire » célébrée à l’envi come une géniale invention et comme une avancée décisive de la démocratie (quand bien même elle n’aurait de commun que le nom avec son modèle prétendument inspiré de la démocratie en Amérique) nous allons assister aux inévitables tractations d’entre deux tours. En réalité, quand j’écris « assister », c’est une façon de parler : l’image furtive que nous offrit dimanche soir BFM TV, à travers la vitre d’un bureau, de l’ « état-major » hollandais planchant sur la stratégie à venir du « favori des sondages » en disait long sur le souci de ces messieurs de traduire en actes leur amour de la démocratie "participative"...

 Ces consultations entre camarades dévoués au seul bien du pays (aucun d’entre eux, on vous l’assure, n’a d’autre ambition que de redresser la nation) risquent bien d’accoucher - comme ce fut le cas durant des décennies à la SFIO puis au PS - d’un de ces textes programmatiques nègre-blanc, mi-chèvre mi-chou dont les congrès socialistes ont le secret : mariage de la carpe (sauce hollandaise…) et du lapin (montebourgeois).

On me trouvera bien pessimiste, mais je ne me fais guère d’illusion sur ce qu’il adviendrait de notre vieux pays si d’aventure il ne puisait pas, une fois de plus, dans ses profondeurs - comme il le fit à de si nombreuses reprises dans son Histoire et encore en 1940 - les ressources nécessaires au sursaut, à son salut.

vendredi 7 octobre 2011


















La pensée du jour :

"Aimer, ce n'est pas aimer l'amour, c'est aimer son destinataire." (1)


"... nous avons, nous autres Européens, redoublé l'amour par l'amour de l'amour au risque de substituer celui-ci à celui-là." (2)


"L'amour de l'amour a effacé le destinataire de l'amour." (3)

Alain FINKIELKRAUT, Nous, les post-romantiques in "Le Monde" daté du vendredi 30 septembre 2011. (1)
Idem, Et si l'amour durait, Paris, Stock, 2011, p. 127. (2)
Idem, ibidem, p. 128. (3)




dimanche 2 octobre 2011

Notre époque

















"Notre époque est individualiste et pragmatique. Elle aime l'instant présent, l'évaluation, le déterminisme économique, les sondages, l'immédiateté, le relativisme, la sécurité. Elle cultive le rejet de l'engagement et des élites, le mépris de la pensée, la transparence, la jouissance du mal et du sexe pervers, l'exhibition de l'affect et des émotions sur fond d'explication de l'homme par ses neurones ou ses gènes. Comme si une causalité unique permettait de rendre compte de la condition humaine. La montée du populisme en Europe et la séduction que celui-ci exerce sur certains intellectuels prônant ouvertement le racisme, la xénophobie et le nationalisme ne sont sans doute pas étrangères à cette situation.

(...)

Partout dans le monde démocratique, des procédures de médecine de soi se développent à l'infini, à l'écart de la science et, le plus souvent, de la raison. Dans ce monde-là, la quête du plaisir - et non pas du bonheur collectif - s'est substituée à l'aspiration à la vérité. Et comme la psychanalyse est tenue à la recherche de la vérité de soi, elle est entrée désormais en contradiction avec cette double tendance à l'hédonisme, d'une part, au repli identitaire, de l'autre."

Elisabeth ROUDINESCO, Lacan, envers et contre tout, Paris, Seuil, 2011, pp. 10-11.

Aimer




















"Contrairement à ce que nous laisse entendre le mythe platonicien du Banquet, aimer ce n'est pas fusionner, ce n'est pas rejoindre sa moitié complémentaire. C'est faire, au contraire, l'expérience d'une altérité irréductible."

Alain FINKIELKRAUT, Nous, les post-romantiques in "Le Monde" daté du vendredi 30 septembre 2011.

samedi 1 octobre 2011

Démocratie

















"Il existe incontestablement des processus de dégénérescence, de dessèchement de la démocratie. La dérive oligarchique est l'une d'elles, mais il en est d'autres. La perte de sève citoyenne est aussi à l'origine de ces dérives, comme l'absence de démocratie cognitive, c'est-à-dire l'incapacité des citoyens à acquérir des connaissances techniques et scientifiques qui leur permettraient de comprendre et de traiter de problèmes de plus en plus complexes."


Stéphane HESSEL et Edgar MORIN, Le chemin de l'espérance, Paris, Fayard, 2011, p. 55.

lundi 26 septembre 2011

Etat d'urgence

















"Le mot morale, en politique, doit s'écrire légèrement, si possible à l'encre sympathique. Mais dans le destin d'une nation, est précieuse l'idée que nous ne sommes pas ensemble par hasard. Ou plus exactement que le hasard qui nous fait vivre ensemble demande qu'on lui donne du sens. Nous sommes tous des histoires différentes. Mais tous nous transmettons un bien commun aux enfants que nous élevons. Car c'est tout un pays qui élève nos enfants, pas seulement une famille, des parents, des éducateurs, mais un pays, sa langue, sa culture, le projet qu'il porte sur notre continent et dans le monde.

(...)

L'immigration est devenue comme une obsession. Les échecs, ils sont nombreux, de l'intégration désignent, comme une radiographie, comme un scanner, tout ce qui est en panne dans la société, depuis l'enfance jusqu'à la famille, en passant par l'école et par l'urbanisme. Les prophètes de malheur promettent qu'on renverra les immigrés chez eux. Les humiliés de la vie se vengent souvent ainsi, au travers de cette haine de peau, des difficultés que les temps leur réservent. L'on se bat à coups de chiffres falsifiés ou réels, comme si cette angoisse cherchait des preuves et des points d'appui. En même temps, ignorer que nous allons vivre ensemble, que l'avenir de la France, "'mère des arts, des armes et des lois", ce sont ces cultures mêlées, ces peaux mêlées, ces accents qui un jour s'unifieront, c'est se priver d'incroyables forces de vie. Cependant, dans la cité, quand deux garçons sur trois sont au chômage et "tiennent les murs", bien sûr tout va mal, tout ne peut qu'empirer. Et les filles sont victimes aussi, directes ou indirectes, elles qui font des prodiges d'intégration. Et quand l'école est en échec, il n'est pas d'intégration qui vaille. Tout se tient, le chômage, l'intégration, la place des femmes et tout tient à la santé du pays."

François BAYROU, 2012 état d'urgence, Paris, Plon, 2011, p. 157 et pp. 51-52.

samedi 24 septembre 2011















"Le développement qui se voudrait solution ignore que les sociétés occidentales sont en crise du fait même de leur développement. Celui-ci a en effet secrété un sous-développement intellectuel, psychique et moral. Intellectuel, parce que la formation disciplinaire que nous, Occidentaux, recevons, en nous apprenant à dissocier toute chose nous a fait perdre l'aptitude à relier et, du coup, celle à penser les problèmes fondamentaux et globaux. Psychique, parce que nous sommes dominés par une logique purement économique qui ne voit comme perspective politique que la croissance et le développement, et que nous sommes poussés à tout considérer en termes quantitatifs et matériels. Moral, parce que partout l'égocentrisme l'emporte sur la solidarité. De surcroît, l'hyperspécialisation, l'hyperindividualisme, la perte des solidarités débouchent sur le mal-être, y compris au sein du confort matériel.
L'Occident ressent en lui un vide et un manque : de plus en plus d'esprits désemparés font appel aux psychanalyses et aux psychothérapies, au yoga, au bouddhisme zen, aux marabouts, etc. D'aucuns essaient de trouver dans les cultures et les sagesses d'autres continents des remèdes à la vacuité créée par le caractère quantitatif et compétitif de leur existence. Nous vivons ainsi dans une société où les solutions que nous voulons apporter aux autres sont devenues nos problèmes."

Edgar MORIN, La Voie, Paris, Fayard, 2011, pp. 26-27.

mercredi 21 septembre 2011

Identité, culture et droits de l'homme














"La culture est...la somme d'actes d'identification accomplis par un individu au cours de son existence, somme dont on ne peut rendre compte qu'après sa disparition. On ne devient pas ce que l'on est, on est ce que l'on devient.

(...)

Construire du lien social, c'est passer à travers les continents géographiques et culturels, c'est postuler une universalité première et principielle entre les hommes et les femmes, pour réserver aux "cultures" le statut d'une production résultant d'un processus de singularisation.
Postuler l'humanité de l'homme et de la femme, ce n'est pas vouloir assurer la domination de l'Occident sur le reste du monde, c'est affirmer la possibilité de communiquer avec les autres. Les "révolutions démocratiques" en cours en Tunisie, en Egypte, en Libye, et celles à venir, montrent que les droits de l'homme, loin d'être un carcan imposé par l'Occident au reste du monde, peuvent aussi être réappropriés par des peuples arabo-musulmans, en dépit de, ou grâce à, "leur" culture.
En définissant a priori la culture d'un peuple, ou son identité, a fortiori en la racisant, on prend le risque d'être démenti par l'historicité de cette culture, c'est-à-dire par sa capacité à intégrer une multitude d'éléments dont on avait postulé, par principe, qu'ils ne lui appartenaient pas.

Culturaliser, ethniciser ou raciser les identités est le meilleur moyen, notamment, d'enfermer les jeunes des banlieues dans des ghettos, la meilleure façon de les maintenir sous la chape du pouvoir."

Jean-Loup AMSELLE, La société française piégée par la guerre des identités in "Le Monde", numéro daté du vendredi 16 septembre 2011, p. 21.

mardi 20 septembre 2011

Nous ne sommes rien, soyons tout !

















"Nous sommes près du but et loin du compte : nous possédons beaucoup de droits, mais nous sommes dans le même temps si peu sujets, si peu autonomes, que nous semblons avoir consenti à notre propre servitude, à notre propre aliénation, à notre propre abaissement.
L'essentiel semble se jouer désormais hors de la sphère politique, dans une société civile qui vit au rythme de nouvelles règles : la loi de la concurrence, dans une économie et une culture d'ampleur mondiale; la loi du désir, dans une société de consommation qui mesure l'existence au toujours plus; la loi de la distraction permanente. Le monde moderne fait éclater nos vies en fragments de distractions : l'écran du téléphone, l'attraction d'une série télévisée, l'exposition permanente à des stimuli publicitaires. Notre vie intérieure, notre réflexion, et aussi notre capacité à converser avec les autres s'en ressentent. Nous réagissons trop vite, trop superficiellement, trop violemment. La loi de la performance individuelle, dans une organisation du travail où ceux qui n'ont pas de qualifications, ceux qui ont passé un certain âge, sont traités comme des inutiles et mis au rencart.
Tout ce qui entame notre autonomie en tant que sujet a pris peu à peu le dessus sur les droits par lesquels nous avions conquis notre émancipation.
Nous ne nous sommes affranchis de la tutelle de la nature et de la nécessité que pour nous soumettre au joug de la modernité. Nous nous réduisons désormais à ce que nous produisons, ce que nous consommons, ce que nous croyons valoir. C'est la plus faible valeur possible de l'homme. Ou plutôt : ces valeurs-là ne sont plus humaines, on les dirait inventées par un bilan comptable qui se serait mis à penser..."

Dominique de VILLEPIN, Notre vieux pays, Paris, Plon, 2011, pp. 106-107.

dimanche 4 septembre 2011

Des effets de la mondialisation




"Il y a bien un modèle français d'intégration des étrangers, en dépit de toutes les difficultés et incertitudes qui peuvent l'assaillir aujourd'hui. C'est quelque chose qui me frappe toujours lorsque je me rends à New York. Les communautés y vivent les unes à côté des autres, deux, trois, quatre générations durant. Les mariages mixtes y sont rares. Les Latinos restent avec les Latinos, les Afro-Américains avec les Afro-Américains, les Européens de l'Est avec les Européens de l'Est - Ukrainiens, Russes, Biélorusses. On peut dénoncer la faillite du multiculturalisme autant qu'on veut, elle ne nous concerne pas, nous n'avons jamais été un pays multiculturel et nous n'avons pas la capacité de l'être.
(...)
La réalité du XXI° siècle c'est que deux jeunes aux deux bouts de la planète ont plus en commun entre eux qu'avec un voisin d'une ou deux générations plus âgé. Ils partagent les mêmes références culturelles, les mêmes connaissances techniques. Jusqu'à il y a peu, une grande partie des Français habitait là où avaient habité leurs parents, là où habiteraient un jour leurs enfants. C'est aujourd'hui une exception. Même les propriétaires vendent plus souvent que par le passé. Le monde rural et ses paysages changent rapidement. Le monde nous rattrape sans cesse et nous oblige à courir."

Dominique de VILLEPIN, Notre vieux pays, Paris, Plon, 2011, p. 86 et pp.89-90.

mercredi 24 août 2011

Justice, vérité...




















"Ma vie importe à la vertu"
(André Chénier, Iambes)

Entendu hier un journaliste de France Inter parler sans sourciller de "subordination" (sic) de témoin à propos d'une énième péripétie de l'affaire Strauss-Kahn.

Dans le même temps, pas une radio, pas une télé (public et privé confondus dans le même empressement) qui ne rameute les "amis" de DSK pour un hommage ému à l'homme providentiel merveilleusement réhabilité...
Et chacun d'y aller de son couplet sur les extraordinaires, incontournables, indépassables talents du nouveau messie dont la France ne saurait, sous peine de disparaître dans la crise, se dispenser.

On devrait attendre et recevoir comme parole d'évangile le verdict qui doit bientôt tomber, nous dit-on, des lèvres du miraculé de New York.
Oublié l'étrange comportement de cet homme envers les femmes, dont ses défenseurs appointés admettront tout au plus, et comme à regret, qu'il fut "déplacé"...

La collusion entre le petit monde des médias, de la politique et de l'argent fut-elle jamais plus évidente ?

C'est avec nostalgie que l'on se souvient d'un autre journalisme, celui du "Combat" de Camus et d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, du "Monde" d'Hubert Beuve-Méry ou de l'"Express" de Jean-Jacques Servan-Schreiber et François Mauriac.
La pensée du jour :

"Les autres pays du monde se sont développés sans nous demander notre autorisation. Ils n'attendent pas nos conseils, n'écoutent pas nos recommandations et font fi de nos exigences. Les pays émergents ne peuvent se résumer à la seule catégorie des "BRIC" (Brésil, Russie, Inde, Chine), mais concernent en fait, à des titres divers, des dizaines de pays dans le monde. Economiquement, stratégiquement, démographiquement, la part relative du monde occidental diminue."

Pascal BONIFACE, Les intellectuels faussaires, Paris, Jean-Claude Gawsewitch édit., 2011, p. 47.

dimanche 21 août 2011

Vieillir... mourir














"La peur de l'âge est mélancolique, la conscience de la mort quelque chose d'autre; une conscience que l'on a même dans la joie. Comme tout un chacun je redoute une mort atroce. Si, avant un voyage, je tente de mettre de l'ordre dans mes affaires, c'est une disposition réaliste. Je suis maintenant parvenu à un âge plus avancé que mon père et je sais que j'atteindrai prochainement l'espérance de vie moyenne. Je ne veux pas devenir très vieux. La plupart du temps je suis avec des gens plus jeunes; je vois la différence même là où ils ne peuvent peut-être pas voir de différence, et on ne peut pas tout expliquer, alors je parle également de projets de travail. Entre autres, je sais qu'il m'est interdit de vouloir lier une femme plus jeune à mon absence d'avenir."

Max FRISCH
, Montauk, Paris, Gallimard, 1978 pour la trad. frçse, p. 164.

jeudi 18 août 2011

Alphabétisation et fécondité














"le premier paramètre, le grand moteur du développement, l’axe central de l’histoire humaine, c’est de savoir lire et écrire, le taux d’alphabétisation. (1)

quand on sait lire et écrire, on peut lire un tract, on peut même en écrire un, et la participation politique devient une procédure naturelle. Le taux d’alphabétisation peut décrire à lui tout seul une histoire générale de l’humanité ; c’est l’idée d’unification
(2)

Une société qui contrôle sa fécondité, c’est une société dans laquelle les rapports entre hommes et femmes sont modifiés. Et cette baisse de la fécondité se produit dans une société dans laquelle les jeunes apprennent à lire et à écrire. Vient donc un moment où les fils savent lire, et les pères non. Cela entraîne une rupture des relations d’autorité, non seulement à l’échelle familiale, mais implicitement à l’échelle de toute une société.
(3)
(…)
On constate que ces sociétés donnent des signes de fort tangage. Ce sont d’ailleurs des problèmes qu’on retrouve sous une autre forme, localisée, dans nos banlieues où les parents, les immigrés, les premières générations étaient analphabètes et où les gosses alphabétisés vont très souvent jusqu’au baccalauréat. Une bonne partie de la crise des familles maghrébines dans les banlieues françaises est liée à ce phénomène de perte d’autorité de la génération aînée parce qu’ils ne savent pas lire. C’est un phénomène tout à fait classique, encore une fois." (4)

Emmanuel TODD, Allah n'y est pour rien !, Paris, Loubiana - arretsurimage.net, 2011.
_________________________
(1) p. 17
(2) p. 18
(3) pp. 26-27
(4) p. 30

mercredi 17 août 2011

L'Allemagne et l'Europe













Pourquoi pensez-vous que l’Allemagne a maintenant une politique économique totalement égoïste en Europe ? Qu’elle est incapable d’avoir une attitude européenne universaliste ? Parce que les vieux paramètres sous un mode doux, apaisé, sont toujours là. C’est-à-dire qu’aucune idée d’un homme universel européen n’amène l’Allemagne à prendre en charge, avec sa puissance économique, l’ensemble de l’Europe. L’Allemagne et le Japon sont des pays apaisés, de vraies démocraties (avec un avantage pour les Japonais, qui ont le sens de l’humour), mais juger un pays sereinement, c’est dire ce qu’il a de bien et de pas bien. Et l’histoire de l’Allemagne est une très grande histoire, une histoire tragique, immense, mais il faut admettre la réalité, et actuellement toute la conception allemande de l’économie est asymétrique. L’excédent commercial systématique, c’est une vision asymétrique qui reproduit l’asymétrie de la vieille famille paysanne allemande. Donc les déterminants anthropologiques, sous une forme adoucie, sont toujours là. Donc, convergence des civilisations, oui un peu. Mais pas de rapprochement dans un type humain unique. C’est comme l’horizon, vous voyez, il s’éloigne à mesure qu’on s’en rapproche.
(...)
Pour revenir au présent, quand l’Allemagne s’est autonomisée par rapport aux Etats-Unis pendant la guerre d’Irak, on pouvait y voir le début d’une conscience européenne, avec entente parfaite entre Français et Allemands. J’y ai cru. Mais il est apparu ensuite qu’envoyer paître les Américains n’était qu’un premier pas, le suivant étant d’envoyer paître les Européens eux-mêmes. Et aujourd’hui, dans les opérations en Libye, on retrouve comme par hasard les trois vieilles démocraties occidentales. Parce qu’en son sens le plus étroit la démocratie occidentale, au départ, son noyau fondateur, c’est la France, l’Angleterre et les Etats-Unis, le monde de Tocqueville.


Emmanuel TODD
, Allah n'y est pour rien !, Paris, Loubiana - arretsurimage.net, 2011, pp.73-74 et p. 78.

jeudi 28 juillet 2011

La foi

La pensée du jour :

"L'ordre normal de la foi est qu'on se donne totalement à ce qu'on affirme et qu'on y cherche appui sans se reprendre."

Maurice NEDONCELLE
, De la fidélité, Paris, Aubier, 1953, p.192.

dimanche 17 juillet 2011

De l'artiste et de la Beauté





















"On aurait une idée fausse de l'art si on le prenait pour une chose légère et facile, si l'on considérait les artistes comme des gens naturellement doués qui, au gré de leur inspiration, réalisent spontanément quelques oeuvres de valeur. Non, l'art est d'une exigence extrême: bien des oeuvres d'art comptent parmi les plus hautes réalisations de l'esprit humain. C'est pourquoi tant d'artistes sont morts jeunes, torturés par d'indicibles tourments et doutes. Dans l'extrême solitude au moment de la création, ils se mesurent non à l'aune de l'approbation humaine, mais à celle du divin. Outre les exigences techniques propres à chaque art, il y a à la base de toute grande oeuvre une vision profonde que possède l'artiste. Cette vision, il ne l'atteint qu'en ayant maîtrisé les données sensibles du monde extérieur, ainsi que les ressources cachées de son monde intérieur, y compris les pulsions les plus obscures. La vision sera d'autant plus profonde qu'elle se laissera éclairer par les souffrances que l'artiste aura subies dans la vie. C'est le mariage de ces deux lumières, extérieure et intérieure, conquises de haute lutte, qui donne une authentique valeur à la création artistique dont le propos n'est pas seulement de figurer mais de transfigurer. En elle, la nécessité et la liberté trouvent leur exact point d'équilibre. L'art, en son état suprême, est une parcelle de cette beauté à la fois charnelle et spirituelle de l'univers vivant révélée par une âme humaine."

François CHENG, Oeil ouvert et coeur battant, Comment envisager et dévisager la beauté, Paris, Desclée de Brouwer, 2011, pp. 45-46.

samedi 16 juillet 2011















Que répondre à Madame Eva Joly sinon, peut-être, et non sans tristesse, qu'elle méconnaît - naïveté ou dogmatisme ? - "ces pures évidences qui nous firent vivre et pour lesquelles moururent tant d'êtres toujours vivants en nous [1]."

________________________
[1] Pierre EMMANUEL, préface à "La liberté souffre violence" d'Elisabeth de MIRIBEL, Paris, Plon, 1981, p. 8.

lundi 4 juillet 2011

Independence Day




















"Falseness dies; injustice and oppression in the end of everything fade and vanish away. Greed, cruelty, selfishness, and inhumanity are short-lived; the individual suffers, but the race goes on. (...) The larger view always and through all shams, all wickednesses, discovers the Truth that will, in the end, prevail, and all things, surely, inevitably, resistlessly work together for good."

Frank NORRIS
, The Octopus, Cambridge Mass., The Riverside Press, Houghton Mifflin, 1958, p. 448.

dimanche 26 juin 2011

L'amour-passion















"La passion est cette forme de l'amour qui refuse l'immédiat, fuit le prochain, veut la distance et l'invente au besoin, pour mieux se ressentir et s'exalter."
...
"Point de passion concevable ou déclarée en fait, dans un monde où tout est permis
."

***

"Dans une société comme la nôtre, l'amour-passion peut-il encore trouver des interdits assez redoutables, et par suite assez fascinants, pour que son délire se déclare ? J'entends parler de la société occidentale, c'est-à-dire de l'Europe et de ses prolongements en Amérique et en Russie; société travaillée et formée par une polémique millénaire entre le sacré, créateur des tabous, et le profane, qui naît de leur violation, mais aussi entre la sagesse et la politique, la grâce et le mérite, la mystique et la morale, la croyance et la science, l'absolu et le raisonnable, enfin l'amour-passion et le mariage. N'en sommes-nous pas au point de notre évolution où, tout étant réduit, "ramené à" comme on dit, profané, décapé des illusions religieuses, névrotiques ou sentimentales, et soumis par l'intermédiaire d'analyses toujours plus indiscrètes aux règles de l'hygiène et de la sociologie - tout nous semble permis de ce qui ne nuirait pas à la santé et à la productivité ? (Tout le reste étant, d'ailleurs, de mieux en mieux prescrit.)"

Denis de ROUGEMONT, Comme toi-même, Essais sur les Mythes de l'Amour, Lausanne, L'Age d'Homme, 2010, pp. 47-48.

samedi 25 juin 2011

Aller Ailleurs









"...le vrai problème éthique et religieux, celui qui demande une décision ou un pari : faut-il croire que la liberté ne puisse être conquise que par le détachement de nos liens avec la chair, avec le monde, et avec notre moi distinct ? Ou bien faut-il plutôt ordonner ces relations au But suprême, qui suscite en nous la personne ?
Nous sommes au monde comme n'étant pas du monde, mais plutôt comme étant destinés à le transformer sans relâche (d'où la technique) pour d'autres tâches qui nous dépassent et en même temps nous réalisent. J'en déduis que notre vocation est bel et bien d'aller ailleurs, mais avec tout ce que nous sommes; et qu'elle est moins d'ascèse que de transmutation; et qu'elle n'est pas de fuite mais de prise de conscience, de prise de possession de nous-même et des choses, au nom d'un sens qui nous soit propre et singulier, et par lequel nous atteindrons l'universel
."

Denis de ROUGEMONT
, Comme toi-même, Essais sur les Mythes de l'Amour, Lausanne, L'Age d'Homme, 2010, pp. 43-44.

jeudi 23 juin 2011

Du réel à l'idéal ?











"In all that we do, we must remember that what sets America apart is not solely our power – it is the principles upon which our union was founded. We are a nation that brings our enemies to justice while adhering to the rule of law, and respecting the rights of all our citizens. We protect our own freedom and prosperity by extending it to others. We stand not for empire, but for self-determination. That is why we have a stake in the democratic aspirations that are now washing across the Arab World. We will support those revolutions with fidelity to our ideals, with the power of our example, and with an unwavering belief that all human beings deserve to live with freedom and dignity."

Barak OBAMA, Address to the Nation, 22 juin 2011.

mercredi 22 juin 2011

Baccalauréat















Comme chaque année, le rituel "initiatique" du baccalauréat donne lieu à la non moins rituelle contestation de l'épreuve de philosophie, particularité française que les tenants du nivellement par le bas voudraient bien voir disparaître, au prétexte que nos "partenaires européens" s'en dispensent, apparemment sans dommage.

(Les différents "classements des universités" - par ailleurs, aussi biaisés les uns que les autres, comme le souligne Philippe Jacqué dans un récent article du "Monde" [1] - ne sont-ils pas censés démontrer la supériorité des formations de type anglo-saxon, plus axées sur la recherche et les publications scientifiques ?)

N'en déplaise à nos thuriféraires de l'éducation minimale, l'initiation à la réflexion philosophique, à travers l'enseignement des grands thèmes et la lecture de quelques-uns des textes fondamentaux qui ont jalonné l'histoire de la pensée, pourrait bien représenter pour notre société française du XXIème siècle un atout démocratique, voire un facteur de cohésion sociale, au moment-même où le pacte républicain (i.e. le consensus national ou, si l'on préfère, l'art de vivre ensemble) paraît menacé.

Dans le prolongement de ce que notait Pierre Bourdieu, il est permis de croire que l'exercice de la réflexion et de la discussion philosophiques fournit à nos élèves (futurs bacheliers mais également citoyens en devenir) l'occasion d'apprendre à s'écouter mutuellement, à acquérir la distance et le recul qui se révéleront nécessaires lorsqu'il s'agira de régler pacifiquement les conflits inhérents à la démocratie - dans le respect des personnes et par l'attention portée aux arguments de chacun.

"Le champ philosophique est sans nul doute le premier champ scolastique qui se soit constitué en s'autonomisant par rapport au champ politique en voie de constitution et par rapport au champ religieux, dans la Grèce du Ve siècle avant notre ère; et l'histoire de ce processus d'autonomisation et de l'instauration d'un univers de discussion soumis à ses propres règles est inséparable de l'histoire du processus qui a conduit de la raison analogique (celle du mythe et du rite) à la raison logique (celle de la philosophie) : la réflexion sur la logique de l'argumentation, mythique d'abord (avec en particulier l'interrogation sur l'analogie), rhétorique et logique ensuite, accompagne la constitution d'un champ de concurrence, affranchi des prescriptions de la sagesse religieuse sans être dominé par les contraintes d'un monopole scolaire; dans ce champ, chacun sert de public à tous les autres, est constamment attentif aux autres et déterminé par ce qu'ils disent, dans une confrontation permanente qui se prend peu à peu elle-même pour objet, et qui s'accomplit dans une recherche des règles de la logique inséparable d'une recherche des règles de la communication et de l'accord intersubjectif [2]."
_______________________________

[1] Philippe JACQUE, Les classements d'universités seraient truffés de "défauts, failles et autres biais", article paru dans le numéro du journal "Le Monde" daté du 18 juin 2011.
[2] Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Paris, 1997 et 2003, p. 34. Coll. "Points-Essais" (C'est nous qui soulignons).

dimanche 19 juin 2011

...et omnia vanitas























"La société moderne est hypocrite et lâche, nous voulons tous la beauté, la jouissance et le bonheur. Jamais le corps n'a été autant glorifié : mode, culturisme, règne du paraître et de l'éphémère. Une mannequin qui défile est adulée, quand les rides apparaissent elle est oubliée.

Il faut cacher la vieillesse et la mort comme on cache une laideur. Monde impitoyable
!"

Bernard DEBRE, De l'éthique ou du choix de l'homme, Paris, Desclée de Brouwer, 2011, p. 92.

samedi 18 juin 2011

18 juin 1940-18 juin 2011























"Le succès de l'entreprise engagée le 18 juin 1940 se trouvait assuré dans l'ordre international, tout comme il l'était aussi dans le domaine des armes et dans l'âme du peuple français. Le but allait être atteint, parce que l'action s'était inspirée d'une France qui resterait la France pour ses enfants et pour le monde. Or, en dépit des malheurs subis et des renoncements affichés, c'est cela qui était vrai. Il n'y a de réussite qu'à partir de la vérité."

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, Tome III, Paris, Plon, 1959, p.90.

dimanche 12 juin 2011

Semprun sur la démocratie











"En fin de compte, le processus démocratique n'est réellement opératoire que si tous les groupes politiques sont disposés à respecter scrupuleusement les règles du jeu : élections libres et pluralisme, sans doute, mais également séparation des pouvoirs, laïcité de l'Etat (par rapport aux religions de toute sorte et aux idéologies de salut public), système parlementaire, délégation des pouvoirs...En un mot : toutes les règles et normes qui assurent la libre expression des conflits de la société civile et qui fassent de la gestion démocratique des conflits le moteur d'une démocratisation permanente, la base d'un consensus qui ne peut être que dynamique, qui ne doit jamais se figer dans des formules autoritaires, même lorsque l'autorité compte sur un appui majoritaire."
Jorge SEMPRUN
, Une tombe au creux des nuages, Paris, Flammarion, 2010, p. 114.