mercredi 26 janvier 2011

De la justice dans son rapport avec le néolibéralisme


















"Le traitement en temps réel peut ... s'analyser comme une réorganisation de la justice pénale sur le mode réactif, et non plus seulement actif. Le signe le plus probant de cette redéfinition de l'action est l'idée même de "réponse pénale" qui a subrepticement supplanté l'idée classique de poursuite selon le modèle du problem solving : le parquet doit réagir à tout acte de délinquance si minime soit-il, en apportant la réponse adéquate qui peut consister en toute une série de mesures qui va de la plus "douce" comme le rappel à la loi ou le classement sous condition de réparation, à la plus dure comme la réquisition d'une mesure de sûreté ou d'une peine. L'idée de réponse englobe désormais la peine qui en devient une simple modalité.
Le législateur aussi estime devoir réagir à chaque crime ou à chaque fait divers qui a retenu l'attention publique, par un texte qui est perçu moins comme une loi gravée dans le marbre que comme une législation de circonstance, voire une réaction
ab irato ... "Face à la délinquance, il y aura autant de lois, décrets, textes, que nécessaire", annonce fièrement le ministre de l'Intérieur. Ne nous étonnons pas que ces textes ne suscitent plus le respect normalement attaché à cette forme..."

(...)

"Alors que le procès se faisait une vertu de "temporiser", c'est-à-dire d'introduire une distance temporelle entre l'acte et son jugement pour apaiser l'émotion publique et pour protéger les juges de la pression des événements, les attentes sont aujourd'hui inverses, et c'est le contraire qui est attendu de la justice.(...)
L'efficacité redéfinit l'acte de justice qui devient un "produit" dans cette immense entreprise de services à laquelle est désormais assimilé l'Etat. Une telle valorisation des chiffres risque d'avoir un effet pervers : rapatrier toute évaluation de la justice sur ce qui est mesurable, c'est-à-dire sur le temps et sur l'argent (ou s'agissant des prisons sur le nombre de douches, le nombre de mètres carrés par prisonnier, les kilomètres de promenade, etc.) au détriment de ce qui n'est pas mesurable, à commencer par le patient travail de réinsertion, qui est disqualifié comme non vérifiable, donc secondaire."

Antoine GARAPON, La Raison du moindre Etat, Paris, Odile Jacob, 2010, p. 50 et 55-56.

dimanche 23 janvier 2011

Langue française




















Bien des nuances, des subtilités et des beautés de la langue française se perdent aujourd’hui, par ignorance ou paresse. Et l’exemple vient, si j’ose dire, d’en haut, quand le Premier Ministre, par exemple, oublie (ou méconnaît ?), dans ses interventions, les règles les plus simples régissant l’accord du participe passé (accord en genre et en nombre avec le complément direct si celui-ci est placé avant l’auxiliaire avoir) ; ou quand, dans ses propos, le Président de la République égratigne la syntaxe ou se laisse aller à de regrettables écarts de langage …

Et ne voilà-t-il pas, alors que certains jeunes Français parviennent à peine à maîtriser les rudiments du « français fondamental » (environ 1500 mots), que le ministre de l’Education « envisage l’apprentissage de l’anglais dès 3 ans » ! (« Le Monde » daté du 23 janvier 2011). Cela laisse pour le moins songeur.

Parmi tous les « renoncements » que l’on peut déplorer si l’on reste attaché à la « belle langue », il en est un qui me navre particulièrement : il s’agit de l’abandon du futur de l’indicatif après le verbe « espérer ». Les journalistes (là encore, par paresse ou par ignorance ?) préfèrent désormais « rabattre » ce verbe magnifique sur la norme commune en le faisant généralement suivre d’une proposition complétive au subjonctif.

Je confesse, pour ma part, une révérence toute spéciale pour ce verbe «espérer», en vertu de sa charge que j’appellerais volontiers « théologale » … Le futur de l’indicatif pose, en effet, ce qui est « espéré » comme échappant au doute (au rebours de ce qu’implique le mode subjonctif) et donc comme déjà quasiment réalisé.

Quelle subtile et admirable connotation !

Voici, par ailleurs, ce qu’en disent (plus sobrement, je l’admets !) des grammairiens :

« Ce verbe marque un désir se rapportant à l’avenir, mais un désir où il entre moins d’assurance que dans attendre, et moins de dynamisme que dans vouloir, ou même dans désirer. Aussi, lorsque les sujets ne sont pas les mêmes, et qu’il faut, en conséquence, employer un verbe à un mode personnel amené par que, c’est généralement le futur de l’indicatif, (ou ce futur envisagé du passé qu’est le conditionnel) : « J’espère qu’il aura de vous quelque souci » LA FONT. Fab. VII, 3 ; « J’espère, du moins, que ma robe de noce ne sera pas mortellement belle » MUSS. Il ne faut jurer… III, 4 ; - (avec le conditionnel) : « Il espérait que le poids ne serait pas trop grand pour qu’il pût le porter » DUMAS, Monte-Cristo (Château d’If). – Le futur est si naturel que c’est lui qu’on trouve après le substantif espoir, quand ce nom amène une complétive : « L’espoir que des amis pleureront notre sort Charme l’instant suprême et console la mort » A. CHENIER Elég. VI. [1]»

"Espérer que est suivi, normalement, de l’indicatif [2]".
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[1] Georges et Robert LE BIDOIS, Syntaxe du Français Moderne, Tome 2, Paris, Editions Picard, 1971, p. 357.(C’est moi qui souligne).
[2] Maurice GREVISSE, Le bon usage, Gembloux, Duculot (13ème édition), p. 1604. (C’est moi qui souligne).

samedi 22 janvier 2011

Tunisie (suite)




















"On érige... la question des femmes en butoir par excellence d'une différence Orient-Occident ou en verrou d'une altérité irréductible des sociétés d'islam, et dès lors qu'un pays comme la Tunisie donnait des gages en matière de condition féminine, il pouvait avoir les coudées franches sur tous les autres plans.
On ne pouvait imaginer que des défenseurs des femmes soient en même temps antidémocrates.
(...)
Une véritable refondation politique requiert que la diversité des opinions et des sensibilités soit d'emblée acquise et représentée, partis légaux et non reconnus, personnalités d'opposition : c'est le plus fort des messages que la Tunisie puisse adresser au monde. Prétendre que l'opposition tunisienne manque d'expérience et n'est pas apte à gouverner, c'est à peu près aussi pertinent que d'expliquer aux diplômés chômeurs sans emploi depuis des années qu'il faut les écarter du marché du travail en raison de leur inexpérience. On ne saurait à la fois saluer le haut niveau d'éducation de la Tunisie, comme on le fait fréquemment, et douter de sa capacité à mobiliser de jeunes hommes et femmes déterminés, réfléchis et efficaces."

Jocelyne DAKHLIA, Tunisie, les raisons d'une révolution, Ben Ali : les ressorts de la complaisance française, in "Le Monde" daté Samedi 22 janvier 2011, p. 20.

lundi 17 janvier 2011

Un défi républicain














"Il me semble que la France devrait se sentir directement concernée par ces "défis républicains" que doivent relever tant de nations anciennes et nouvelles. N'avons-nous pas, dans notre expérience juridique, politique et administrative, des trésors à faire fructifier ? Encore faudrait-il que nos élites fatiguées se sentent investies du devoir de porter le message républicain. Au fond, la dynamique de l'égalité se heurte toujours à la conception de l'inégalité des cultures, déjà professée par Herder à la fin du XVIIIe siècle. Jacques Berque, à l'écoute du monde arabo-musulman, a ouvert des pistes de réflexion passionnantes sur l'art de concilier l'universalité des valeurs et la reconnaissance de l'originalité de chaque culture. Il nous invite à respecter l'authenticité des peuples et à parier sur leurs propres motivations pour leur permettre d'accéder aux "valeurs universelles" et à la modernité. Face aux théoriciens du "nouvel ordre mondial", il a incarné l'éternel message de la France en faveur de la liberté des peuples."


Jean-Pierre CHEVENEMENT, La France est-elle finie ?, Paris, Fayard, 2011, p. 204.

samedi 15 janvier 2011

Tunisie



















Au cours de mes deux voyages en Tunisie - que j'ai parcourue du Nord au Sud, de Tunis à la corbeille de Nefta -, je n'ai rencontré que gentillesse, simplicité et réelle dignité.

Il faut saluer, aujourd'hui, la liberté recouvrée du peuple tunisien, son courage, et souhaiter qu'il continue à faire preuve de sagesse et de retenue dans sa douloureuse mais irrésistible marche vers la démocratie.

mercredi 12 janvier 2011

Haïti blessée dans son âme














Remarquable et très émouvant documentaire sur la chaîne internationale TV5Monde, un an après le séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier 2010.
Oeuvre de Cécile Allégra, il s'intitule "La blessure de l'âme".
A ne pas manquer ou à revoir sur le site internet de la chaîne.

Il faut se réjouir de ce qu'il existe des journalistes de cette qualité, dont le travail offre un exemple d'intelligence et de sensibilité.

jeudi 6 janvier 2011

Sauver l'école



















"L'école ne peut être à la fois la maison de la République qui fait grandir des citoyens et le camp d'entraînement des soldats de la guerre économique. Ces deux finalités et les moyens qu'elles mobilisent sont antinomiques. En effet, si l'on doit "fournir" à la dissociété de marché les individus dont elle a encore besoin sur le marché du travail, il faut enseigner le culte de la performance économique et le mépris de ce qui "ne rapporte rien", prédisposer les moins bons élèves à la servitude volontaire, entraîner à la compétition et non à la coopération, etc., en un mot, transmettre des valeurs morales et des traits de caractère contraires aux valeurs de la République et de la démocratie. Il faut, par ailleurs, supprimer ou négliger les disciplines qui n'ont aucune utilité dans la guerre économique : l'histoire, la littérature, la philosophie, les sciences humaines et sociales en général (avec une exception pour la science économique, mais à la seule condition que, par là, on entende uniquement la théologie néolibérale qui enseigne la religion des marchés autorégulés). En clair, il faut négliger tous les enseignements qui permettraient justement aux individus de devenir des citoyens avisés, disposant d'une certaine compréhension du monde et de la société, entraînés au débat d'idées et au questionnement philosophique. C'est au fond l'intelligence elle-même qu'il faudrait atrophier pour satisfaire aux exigences d'une efficace préparation à la dissociété de marché. Car des individus trop intelligents, trop initiés au bonheur du savoir et du débat argumenté, ne sauraient se contenter de n'être, pour le restant de leur existence, que des consommateurs passifs et des travailleurs aux ordres des marchés. Si la jeunesse venait à connaître ne serait-ce que le dixième de ce que nous révèlent les sciences humaines et sociales, elle saurait que le discours néolibéral est une fable dangereuse, et qu'une autre société est non seulement souhaitable mais encore possible. Un peuple de citoyens intelligents, c'est le cauchemar des néolibéraux comme celui de tous les charlatans !

Jacques GENEREUX, La grande régression, Paris, Seuil, 2010, p. 224-225.