jeudi 6 janvier 2011

Sauver l'école



















"L'école ne peut être à la fois la maison de la République qui fait grandir des citoyens et le camp d'entraînement des soldats de la guerre économique. Ces deux finalités et les moyens qu'elles mobilisent sont antinomiques. En effet, si l'on doit "fournir" à la dissociété de marché les individus dont elle a encore besoin sur le marché du travail, il faut enseigner le culte de la performance économique et le mépris de ce qui "ne rapporte rien", prédisposer les moins bons élèves à la servitude volontaire, entraîner à la compétition et non à la coopération, etc., en un mot, transmettre des valeurs morales et des traits de caractère contraires aux valeurs de la République et de la démocratie. Il faut, par ailleurs, supprimer ou négliger les disciplines qui n'ont aucune utilité dans la guerre économique : l'histoire, la littérature, la philosophie, les sciences humaines et sociales en général (avec une exception pour la science économique, mais à la seule condition que, par là, on entende uniquement la théologie néolibérale qui enseigne la religion des marchés autorégulés). En clair, il faut négliger tous les enseignements qui permettraient justement aux individus de devenir des citoyens avisés, disposant d'une certaine compréhension du monde et de la société, entraînés au débat d'idées et au questionnement philosophique. C'est au fond l'intelligence elle-même qu'il faudrait atrophier pour satisfaire aux exigences d'une efficace préparation à la dissociété de marché. Car des individus trop intelligents, trop initiés au bonheur du savoir et du débat argumenté, ne sauraient se contenter de n'être, pour le restant de leur existence, que des consommateurs passifs et des travailleurs aux ordres des marchés. Si la jeunesse venait à connaître ne serait-ce que le dixième de ce que nous révèlent les sciences humaines et sociales, elle saurait que le discours néolibéral est une fable dangereuse, et qu'une autre société est non seulement souhaitable mais encore possible. Un peuple de citoyens intelligents, c'est le cauchemar des néolibéraux comme celui de tous les charlatans !

Jacques GENEREUX, La grande régression, Paris, Seuil, 2010, p. 224-225.
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