samedi 26 mars 2011

La pensée du jour :

"Les tentatives actuelles de refonte morale, sociale et politique sont vaines. Avant de conduire l'aveugle à la lumière, il convient de le guérir de sa cécité."

O.V. de L. MILOSZ
, Les Arcanes suivis des Notes exégétiques, Paris Editions André Silvaire, 1994, p. 33.

samedi 5 mars 2011

Complainte pour l'orgue de la nouvelle barbarie














 


Ceux qu'arrêtèrent les barrages
Sont revenus en plein midi
Morts de fatigue et fous de rage
Sont revenus en plein midi
Les femmes pliaient sous leur charge
Les hommes semblaient des maudits
Les femmes pliaient sous leur charge
Et pleurant leurs jouets perdus
Leurs enfants ouvraient des yeux larges
Et pleurant leurs jouets perdus
Les enfants voyaient sans comprendre
Leur horizon mal défendu
Les enfants voyaient sans comprendre
La mitrailleuse au carrefour
La grande épicerie en cendres
La mitrailleuse au carrefour
Les soldats parlaient à voix basse
Un colonel dans une cour
Les soldats parlant à voix basse
Comptaient leurs blessés et leurs morts
A l'école dans une classe
Comptaient leurs blessés et leurs morts
Leurs promises que diront-elles
O mon amie ô mon remords
Leurs promises que diront-elles
Ils dorment avec leurs photos
Le ciel survit aux hirondelles
Ils dorment avec leurs photos
Sur les brancards de toile bise
On les enterrera tantôt
Sur les brancards de toile bise
On emporte des jeunes gens
Le ventre rouge et la peau grise
On emporte des jeunes gens
(...)
Ce géant qui rentrait chez lui
Leur cria Nous tant pis on rentre
Si c'est les obus ou la pluie
Leur cria : Nous tant pis on rentre
Mieux vaut cent fois chez soi crever
D'une ou deux balles dans le ventre
Mieux vaut cent fois chez soi crever
Que d'aller en terre étrangère
Mieux vaut la mort où vous vivez
Que d'aller en terre étrangère
Nous revenons nous revenons
Le coeur lourd la panse légère
Nous revenons nous revenons
Sans larmes sans espoir sans armes
Ceux qui vivent en paix là-bas
Nous ont dépêché leurs gendarmes
Ceux qui vivent en paix là-bas
Nous ont renvoyés sous les bombes
Nous ont dit On ne passe pas
Nous ont renvoyés sous les bombes
Eh bien nous revenons ici
Pas besoin de creuser nos tombes
Eh bien nous revenons ici
Avec nos enfants et nos femmes
Pas besoin de dire merci
Avec leurs enfants et leurs femmes
Saints Christophes de grand chemin
Sont partis du côté des flammes
Saints Christophes de grand chemin
Les géants qui se profilèrent
Sans même un bâton dans la main
Les géants qui se profilèrent
Sur le ciel blanc de la colère


Louis ARAGON
, Le Crève-Coeur, 1940

vendredi 4 mars 2011

Le Discours d'un Roi



















La publicité (voire le battage...) qui accompagne la sortie en salles du film Le discours d'un roi (The King's Speech) ne prouve, à mon avis, qu'une seule chose : que les Anglais (et les anglo-saxons en général) savent mieux que nous tirer parti des richesses de leur histoire et de leur littérature.

Je ne songe pas seulement au profit économique - consolidé par l'attribution de quatre Oscars à un film que l'on peut juger, somme toute, médiocre, sans intrigue, et que seul sauve de l'insignifiance le brillant jeu d'acteur de Colin Firth -, je pense aussi au bénéfice de prestige que peut en retirer pour son rayonnement international le pays de Sa Majesté. Car le discours lui-même est empreint d'une incontestable grandeur.

De même, le succès du feuilleton des Tudors mettant en scène les frasques d'Henri VIII confirme, après la réussite d'autres réalisations telles que Tom Jones (1963), Le patient anglais (The English patient, 1996) ou, plus récemment, Orgueil et Préjugés (Pride and Prejudice, 2005) le savoir-faire de l'industrie culturelle anglo-saxonne.

On se prend à rêver de ce que pourrait nous offrir - en forme de variations et fugues sur les amours de Louis XV et de la Pompadour, par exemple - un (introuvable !) Visconti français qui aurait le génie de se hisser à la hauteur du Guépard (1963), de Mort à Venise (1971) ou de Ludwig (1972).

Si, par ailleurs, exploitant de réels faits d'armes de la Seconde Guerre mondiale, les Américains savent produire un film à la gloire de Patton (Franklin J. Schnaffer, 1970) ou de Mc Arthur (Joseph Sargent,1977), et si, avec retard, nous savons rendre justice - au cinéma, du moins - aux "Indigènes" (Rachid Bouchareb, 2006) qui donnèrent leur vie pour libérer la France, pourquoi le cinéma français ne serait-il pas capable de sublimer à l'écran le destin, non moins romanesque et glorieux, d'un Leclerc ou d'un de Lattre ?

Il est vrai que chez nous, au rebours de ce qui paraît naturel outre-Manche (et outre-Atlantique), toute mise en valeur du patriotisme est tenue pour suspecte, quand on n'y voit pas l'éréthisme d'un nationalisme rétrograde...

Déclin ?













Les Français, peuple jadis réputé fin et spirituel, qui vit fleurir Descartes et Voltaire, Pascal et Montesquieu, et qui, au siècle dernier encore, nous donnait Proust et Valéry, Bernanos et Camus, ce peuple qu'on disait intelligent et raffiné n'est plus qu'une caricature de lui-même !

La médiocrité caractérisa les années 80, les années "fric". C'est l'imbécillité qui décrit le mieux le temps présent. L'imbécillité que distillent quotidiennement des médias tout acquis à la vulgarité, à la grossièreté satisfaite d'elle-même.
Ne voit-on pas, dans le même temps, les jugements, les assertions aussi simplistes que péremptoires, les contrevérités ressassées tenir lieu d'analyses, et les campagnes de dénigrement d'argumentation ?

Apparaissent de façon criante les vices d'une société qui, depuis des décennies, délaisse le champ de l'éducation (à ne pas confondre avec l'instruction !) et de la morale, en dépit d'appels répétés - mais parfois, hélas, purement formels - à l'éthique et à la responsabilité.

D'où le sursaut viendra-t-il ? Est-il encore temps de redresser la barre ? Le pays de Descartes et des Lumières se verra-t-il livré de manière irréversible au règne de la confusion ?

Ecoutons une fois encore la voix prémonitoire de Péguy :

"On ne saura jamais jusqu'où allait la décence et la justesse d'âme de ce peuple; une telle finesse, une telle culture profonde ne se retrouvera plus [1]."

__________________________

[1] Charles PEGUY, L'Argent in Oeuvres en prose, 1909-1914, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1049.