jeudi 21 avril 2011

L'Insignifiant


















"Noyée dans le flot des produits fabriqués en série, de leur publicité dégradante, des images télévisées se succédant sans interruption et vouées à la disparition immédiate, des "livres" écrits non plus par les écrivains ou les penseurs, les savants ou les artistes, mais par des présentateurs de télévision, des politiciens, des chanteurs, des gangsters, des prostituées, des champions en tout sport et des aventuriers en tout genre, l'oeuvre d'art n'accomplit plus elle-même sa propre promotion, elle a cessé précisément d'être le medium. Elle a besoin des nouveaux médias, du relais de l'audiovisuel - qu'elle n'obtient jamais. Parce que les médias sont tributaires de l'instance politique, d'un conformisme social dont ils accroissent indéfiniment le règne et le pouvoir, parce que, de cette façon, ils sont assujettis aux idéologies dominantes, aux modes, au matérialisme ambiant, à cette corruption qui veut que, la communication étant devenue son propre contenu, les médias parlent principalement des médias, annonçant ce qui va s'y produire, décrivant ce qui s'y est produit, et ainsi ceux qui vont s'y produire, ceux qui viennent de s'y produire, les chanteurs, les actrices, les hommes politiques, les aventuriers en tout genre, les champions en tout sport - tous ceux à qui on tend les micros : les nouveaux clercs, les vrais penseurs de notre temps. Et avec eux l'actualité, le toujours nouveau et le toujours nul, le sensationnel et l'insignifiant, le matérialisme ambiant, la vulgarité, le direct, la pensée réduite à des clichés et le langage à des onomatopées, la parole enfin donnée à ceux dont le discours est assuré d'être entendu : ceux qui ne savent rien et n'ont rien à dire."


Michel HENRY, La barbarie, Paris, Editions Grasset et Fasquelle, 1987 et PUF, 1987, pp. 286-287. Collection "Quadrige".
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