vendredi 20 mai 2011

Collusion, frilosité, outrecuidance... ?

L'"affaire" DSK révèle des failles du système politico-médiatique français que certains suspectaient, voire dénonçaient, depuis bien longtemps. Au choc qu'elle a provoqué dans le pays devraient succéder, me semble-t-il, de nécessaires et urgentes remises en question, à l'instar de ce que propose le directeur du Centre de formation des journalistes Christophe Deloire :

"La démocratie française a besoin d'une sérieuse cure d'un remède inventé par un Britannique, George Orwell, la
"common decency" : la décence commune, une morale de la simplicité et de l'honnêteté. Elle devrait s'imposer aux politiques, aux "intellectuels", autant qu'aux journalistes. La décence commune en l'espèce, c'est le respect des personnes, bien entendu, mais surtout le refus de l'hypertrophie verbale, une obsession de la soumission aux faits. Cette décence devrait prohiber le commentaire vaseux qui se croit libre parce qu'il ne s'autorise que de lui-même.
(...)
...une nouvelle fois l'actualité nous oblige à poser la question de l'utilité des journalistes. A quoi servent-ils ? Certains citoyens considèrent, non sans raisons, que certains d'entre nous (pas la plupart, mais certains parmi les plus influents) tentent d'imposer leurs vues plutôt que de nous informer et finissent par constituer une classe à prétention dominante. Une sorte de classe politique bis libérée des difficultés de l'action mais jamais privée de parole. Une classe médiatique qui n'agit pas (rôle des politiques), ne cherche pas la vérité (rôle des journalistes), mais ratiocine. Faut-il laisser aux humoristes le monopole de la révélation ?

A croire les professions de foi d'un quarteron d'éditorialistes depuis des mois, inutile d'aller voter, les jeux sont faits pour 2012. Au second tour, ce sera Sarkozy-DSK. L'un des commentateurs politiques les plus célèbres, doyen doté de l'ubiquité médiatique, avait jugé bon il y a cinq ans d'ignorer Ségolène Royal dans un livre sur les candidats à la présidentielle. Fort de sa certitude d'avoir raison contre le réel, il vient de remettre le couvert, à l'envers, en affirmant que la candidature de Dominique Strauss-Kahn est de loin la meilleure, la plus "raisonnable", bref la seule. L'éditorialiste devenu militant. Dans d'autres métiers, à ce prêcheur doté d'une singulière capacité à multiplier les erreurs, on aurait poliment proposé une retraite méritée
[1]."

Longtemps inaudibles, les mises en garde, aujourd'hui, se multiplient. Ecoutons encore un autre journaliste, Nicolas Beau, sonner l'alarme :

"La soumission de la presse au monde de la communication ne permet pas au simple citoyen de comprendre des séismes comme la chute de Ben Ali ou l'effondrement de DSK. Deux tiers des Français qui croient aux théories du complot dans le drame humain du patron du FMI, voici un terrible signal d'alarme. C'est à une presse indépendante, débarrassée des fabricants d'icônes, qu'incombe la charge de raconter notre monde et de le rendre intelligible [2]."


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[1] Christophe DELOIRE, L'étrange omerta des médias sur le cas DSK, article paru dans l'édition du 17 mai 2011 du journal "Le Monde".
[2] Nicolas BEAU, Affaire DSK : l’inquiétant pouvoir des communicants in "Le Monde" daté du 20 mai 2011.

lundi 16 mai 2011

L'humiliation

Voir un haut-fonctionnaire français de la compétence du directeur du FMI sortir menotté, entre deux policiers, d'un commissariat de quartier, tel un vulgaire malfaiteur, suscite chez moi un profond sentiment de malaise.

N'eût-on pu témoigner un peu plus d'égards à l'endroit de cet homme ?

Police, justice, presse : jusqu'ici, la parole semble confisquée par l'accusation sans que le prévenu, présumé innocent, ait la moindre chance de se faire entendre. S'en émouvoir n'est pas faire injure à la victime, si les faits sont avérés.

Loin de moi l'idée qu'il faille traiter différemment "le puissant" et "le misérable". Je ne serais pas le dernier à déplorer la détestable habitude française de minimiser certains "débordements" dès lors qu'ils concernent les gens de pouvoir. Le principe selon lequel il conviendrait d'ériger un mur étanche entre vie publique et vie privée n'est souvent qu'un prétexte fallacieux recouvrant une immense hypocrisie. Etait-il pour autant nécessaire d'humilier à l'envi un homme qu'on imagine mal se rebellant contre des policiers ? Qui donc se fût plaint qu'on lui épargnât ce traitement indigne d'une démocratie avancée, eu égard aux services qu'il avait rendus à la communauté internationale tout entière ?

La justice, certes, sans atermoiements ni faiblesse ! Mais dans le respect de la valeur symbolique des formes...et donc, ici, de la dignité de l'homme.

***

"Porté par une confiance en soi peu commune et la conviction d'être en tout "les meilleurs", l'incroyable dynamisme américain a un revers qui est aussi un travers très ancré : la capacité à faire "comme si" ... Comme si les épreuves, même les plus dures, faisaient partie des aléas de la vie, l'essentiel consistant à revenir le plus vite possible à leur way of life, le seul qui vaille [1]."

 "Les Etats-Unis, durant leur époque authentiquement impériale, étaient curieux et respectueux du monde extérieur. Ils observaient et analysaient avec sympathie la diversité des sociétés du monde, par la politologie, l'anthropologie, la littérature et le cinéma. L'universalisme vrai garde le meilleur de tous les mondes. La force du vainqueur permet la fusion des cultures. Cette époque qui combinait, aux Etats-Unis, puissance économique et militaire, tolérance intellectuelle et culturelle, paraît bien lointaine. L'Amérique affaiblie et improductive de l'an 2000 n'est plus tolérante. Elle prétend incarner un idéal humain exclusif, posséder la clef de toute réussite économique, produire le seul cinéma concevable. Cette prétention récente à l'hégémonie sociale et culturelle, ce processus d'expansion narcissique n'est qu'un signe parmi d'autres du dramatique déclin de la puissance économique et militaire réelle, ainsi que de l'universalisme de l'Amérique. Incapable de dominer le monde, elle nie son existence autonome et la diversité des sociétés." (2)
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[1] Sylvain CYPEL, La pompe et l'oubli in "Le Monde" daté du 11 mai 2011.
(2) Emmanuel TODD, Après l'empire, Paris, Gallimard, 2002, p. 143.

mercredi 11 mai 2011

Le travail immatériel




















"Pour nous, une hégémonie de la production immatérielle est en train d'apparaître par rapport aux autres formes de production, et se substitue à la vieille hégémonie de la production industrielle (1).
(...)
Quand nous soutenons que, du point de vue de la tendance, le travail immatériel est en train de prendre un rôle hégémonique, nous ne voulons pas dire qu'aujourd'hui, la majorité des travailleurs dans le monde génère des produits immatériels. Au contraire, le travail agricole est encore prévalent - comme il l'a été pendant des siècles - du point de vue quantitatif, et le travail industriel n'est ni numériquement, ni globalement en déclin. Le travail immatériel constitue une partie minoritaire du travail mondialisé et se concentre dans certaines des régions dominantes du globe. Mais nous cherchons à dire que le travail immatériel est devenu qualitativement hégémonique, et qu'il a imposé sa tendance aux autres formes de travail et à la société elle-même. En d'autres termes, le travail immatériel est aujourd'hui dans la même position que le travail industriel il y a cent cinquante ans - quand ce dernier concernait une petite partie de la production globale concentrée dans une petite partie du monde, mais qu'il exerçait en réalité son hégémonie sur toutes les autres formes de production. C'est à cette époque que la totalité des formes de travail et la société ont dû s'industrialiser. Aujourd'hui, le travail et la société doivent s'informatiser, devenir intelligents, communicatifs et affectifs (2).
(...)
Avant toute chose : l'hégémonie du travail immatériel donne lieu à de nouvelles divisions mondiales du travail - certaines formes du travail immatériel restent par exemple dans les régions dominantes, alors que de très nombreux types de production industrielle et manufacturière sont délocalisés dans les régions subordonnées (3)."
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(1) Antonio NEGRI, Traversées de l'Empire, Paris, L'Herne, 2011 pour la traduction française, p. 52.
(2) Ibid., pp. 56-57.
(3) Ibid., p. 64.

mardi 10 mai 2011

La "multitude"

"D'un autre côté, le travail immatériel est différent des autres formes de travail dans la mesure où ses propres produits sont à bien des égards immédiatement sociaux et communs. Produire de la communication, des relations affectives et des savoirs, et non pas des automobiles ou des machines à écrire, peut directement augmenter la richesse de ce que nous mettons en commun et partageons. Dans les deux cas, la production devient plus directement - et plus clairement - une production de subjectivité, une production de la société elle-même. En d'autres termes, l'augmentation de l'abstraction que l'hégémonie du travail immatériel a produite implique également une plus grande socialisation du travail. Cette création constante du commun, ce devenir-commun des différentes formes de production réduisent les divisions qualitatives qui avaient jusqu'à présent séparé les différentes classes de travailleurs, et créent par là même, à travers le travail, les conditions d'un projet politique commun que nous pouvons appeler la "multitude"."

Antonio NEGRI, Traversées de l'Empire, Paris, L'Herne, 2011 pour la traduction française, pp. 66-67.
""Quand nous soutenons que, du point de vue de la tendance, le travail immatériel est en train de prendre un rôle hégémonique, nous ne voulons pas dire qu'aujourd'hui, la majorité des travailleurs dans le monde génère des produits immatériels. Au contraire, le travail agricole est encore prévalent - comme il l'a été pendant des siècles - du point de vue quantitatif, et le travail industriel n'est ni numériquement, ni globalement en déclin. Le travail immatériel constitue une partie minoritaire du travail mondialisé et se concentre dans certaines des régions dominantes du globe. Mais nous cherchons à dire que le travail immatériel est devenu qualitativement hégémonique, et qu'il a imposé sa tendance aux autres formes de travail et à la société elle-même. En d'autres termes, le travail immatériel est aujourd'hui dans la même position que le travail industriel il y a cent cinquante ans - quand ce dernier concernait une petite partie de la production globale concentrée dans une petite partie du monde, mais qu'il exerçait en réalité son hégémonie sur toutes les autres formes de production. C'est à cette époque que la totalité des formes de travail et la société ont dû s'industrialiser. Aujourd'hui, le travail et la société doivent s'informatiser, devenir intelligents, communicatifs et affectifs (1).
(...)
Avant toute chose : l'hégémonie du travail immatériel donne lieu à de nouvelles divisions mondiales du travail - certaines formes du travail immatériel restent par exemple dans les régions dominantes, alors que de très nombreux types de production industrielle et manufacturière sont délocalisés dans les régions subordonnées (2)."
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(1) Antonio NEGRI, Traversées de l'Empire, Paris, L'Herne, 2011 pour la traduction française, pp. 56-57.
(2) Ibid., p. 64.
La pensée du jour :

"Hélas ! les vices de l'homme, si pleins d'horreur qu'on les suppose, contiennent la preuve (quand ce ne serait que leur infinie expansion !) de son goût de l'infini ; seulement, c'est un goût qui se trompe souvent de route."


Charles BAUDELAIRE, Les Paradis artificiels in "Œuvres complètes", Paris, éd. Robert Laffont, 2004, p. 233. coll. "Bouquins".

dimanche 8 mai 2011

8 mai 1945














"Le soleil maintenant a glissé, là-bas, derrière les îles danoises et, dans le crépuscule lumineux, ma patrouille se reforme.
Je compte mes avions : deux, quatre, huit, dix, douze - et puis cinq autres, plus bas, qui rejoignent péniblement, touchés sans doute.
Dans la nuit qui commence à estomper les grandes lignes du paysage, feux de position allumés, nous rentrons à Fassberg.
L'air tiède et calme du soir secoue doucement les ailes du "Grand Charles".
Comme nous approchons de Fassberg, roues et volets sortis, je pense à la tête que va faire notre officier mécanicien Mitchell. Je lui ramène dix-sept avions sur vingt-quatre.

Puis ce fut l'armistice, comme une lourde porte qui se ferme.


(...)
Vers 11 heures du soir, Bay brancha la radio. La BBC transmettait un reportage sur les rues de Londres et de Paris où la foule bruyante donnait libre cours à sa joie."

Pierre CLOSTERMANN, Le grand cirque, mémoires d'un pilote de chasse FFL dans la RAF, Paris, Flammarion, 2008, pp. 389-390.

samedi 7 mai 2011

Julien Gracq parle de l'Amérique














"Je n'ai pas beaucoup voyagé. J'ai une connaissance d'assez nombreux pays européens mais je ne suis jamais sorti de l'Europe. L'Amérique a été un saut hors d'une région familière, et qui m'a beaucoup appris. Bien entendu, les références sont des références au petit monde de l'Europe, je n'en avais pas d'autres. D'abord, la surprise que crée l'Amérique est géographique. Dès New York, on a l'impression qu'il y a davantage d'espace autour des choses. Les dimensions sont autres, non seulement les maisons sont plus hautes, mais même les arbres sont plus vigoureux. Les oiseaux crient avec une vigueur extraordinaire. Dans le Middle West où j'étais, il y avait des oiseaux qui lançaient des coups de trompette étonnants, j'en étais très surpris. C'est un pays vigoureux, d'une belle venue. Plus que l'Europe, qui est un pays un peu étriqué à côté. L'Amérique me frappait aussi par l'absence d'histoire : une terre encore neuve, malgré deux ou trois bon siècles d'occupation, pas aménagée. Une chose qui m'a surpris en Amérique, ce sont les vallées, qui sont en France la zone d'aménagement maximum, minutieux : un jardin drainé, asséché. Là-bas, non, on va au plus rentable. Le fond de la vallée, cela coûterait trop cher à drainer, cela reste sauvage. Je me souviens du Mississipi dans l'Iowa, on n'a rien modifié, la forêt descend jusqu'au fleuve. Même près de New York, les petites rivières des Appalaches sont complètement sauvages. Les cultures commencent à un certain niveau, où sont les communications, les routes, les chemins de fer, et puis s'arrêtent très vite en hauteur. On ne cherche pas à aménager les reliefs abrupts. C'est une civilisation de niveau moyen exclusivement, qui ne cherche pas les lieux hauts et qui abandonne largement les vallées."

Julien GRACQ
, Entretiens, Paris, José Corti, 2002, pp. 41-42.

vendredi 6 mai 2011

Il y a l'espérance...













"Il y a là-haut le vent et le soleil ; les nuages. Tout là-haut, au-dessus de nous, il y a un ciel bleu et, derrière lui, peut-être des chants, peut-être des voix sans pareilles ... Il y a l'espérance, en somme. Pour nous, malgré notre fardeau, il y a l'espérance."

Juan RULFO
, Pedro Pàramo, Paris, Gallimard, 2005 pour la traduction française, p. 40. Coll. "Folio".

lundi 2 mai 2011

La pensée du jour :

"Respect de l'Homme ! Respect de l'Homme ! ... Si le respect de l'homme est fondé dans le coeur des hommes, les hommes finiront bien par fonder en retour le système social, politique ou économique qui consacrera ce respect."

Antoine de SAINT-EXUPERY
, Lettre à un otage, Paris, Gallimard, 1944, p. 63.

dimanche 1 mai 2011














"Aujourd'hui c'est à nous de décider ce que nous voulons être. Et ce qui m'inquiète le plus à propos de l'Amérique, c'est cette espèce d'ignorance satisfaite dont elle fait preuve. On la constate même au plus haut niveau, mais le plus inquiétant est qu'elle se manifeste partout. Un pays dont les décisions sur les grands problèmes doivent être prises démocratiquement. Mais des décisions que le public n'évalue parfois qu'en fonction de son étroit confort immédiat. Et sur beaucoup de questions concernant les affaires étrangères, on se heurte à une ignorance si infiniment profonde qu'elle en est embarrassante. C'est un gros problème.
(...)
Qu'attend-on de l'Amérique au XXI° siècle ? Qu'elle réaffirme son leadership ?

Et son engagement à certains principes fondamentaux, justice, dignité, égalité : le message humaniste de l'Amérique. Il s'agit d'un pays unique, en ce sens qu'il a rassemblé de très nombreux individus différents autour de l'opportunité matérielle que leur offrait l'Amérique, mais aussi de son idéalisme."

Zbigniew BRZEZINSKI
, Grand entretien in "Le Monde", Hors série Bilan Géostratégie,2011, p. 8.