samedi 7 mai 2011

Julien Gracq parle de l'Amérique














"Je n'ai pas beaucoup voyagé. J'ai une connaissance d'assez nombreux pays européens mais je ne suis jamais sorti de l'Europe. L'Amérique a été un saut hors d'une région familière, et qui m'a beaucoup appris. Bien entendu, les références sont des références au petit monde de l'Europe, je n'en avais pas d'autres. D'abord, la surprise que crée l'Amérique est géographique. Dès New York, on a l'impression qu'il y a davantage d'espace autour des choses. Les dimensions sont autres, non seulement les maisons sont plus hautes, mais même les arbres sont plus vigoureux. Les oiseaux crient avec une vigueur extraordinaire. Dans le Middle West où j'étais, il y avait des oiseaux qui lançaient des coups de trompette étonnants, j'en étais très surpris. C'est un pays vigoureux, d'une belle venue. Plus que l'Europe, qui est un pays un peu étriqué à côté. L'Amérique me frappait aussi par l'absence d'histoire : une terre encore neuve, malgré deux ou trois bon siècles d'occupation, pas aménagée. Une chose qui m'a surpris en Amérique, ce sont les vallées, qui sont en France la zone d'aménagement maximum, minutieux : un jardin drainé, asséché. Là-bas, non, on va au plus rentable. Le fond de la vallée, cela coûterait trop cher à drainer, cela reste sauvage. Je me souviens du Mississipi dans l'Iowa, on n'a rien modifié, la forêt descend jusqu'au fleuve. Même près de New York, les petites rivières des Appalaches sont complètement sauvages. Les cultures commencent à un certain niveau, où sont les communications, les routes, les chemins de fer, et puis s'arrêtent très vite en hauteur. On ne cherche pas à aménager les reliefs abrupts. C'est une civilisation de niveau moyen exclusivement, qui ne cherche pas les lieux hauts et qui abandonne largement les vallées."

Julien GRACQ
, Entretiens, Paris, José Corti, 2002, pp. 41-42.
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