dimanche 26 juin 2011

L'amour-passion















"La passion est cette forme de l'amour qui refuse l'immédiat, fuit le prochain, veut la distance et l'invente au besoin, pour mieux se ressentir et s'exalter."
...
"Point de passion concevable ou déclarée en fait, dans un monde où tout est permis
."

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"Dans une société comme la nôtre, l'amour-passion peut-il encore trouver des interdits assez redoutables, et par suite assez fascinants, pour que son délire se déclare ? J'entends parler de la société occidentale, c'est-à-dire de l'Europe et de ses prolongements en Amérique et en Russie; société travaillée et formée par une polémique millénaire entre le sacré, créateur des tabous, et le profane, qui naît de leur violation, mais aussi entre la sagesse et la politique, la grâce et le mérite, la mystique et la morale, la croyance et la science, l'absolu et le raisonnable, enfin l'amour-passion et le mariage. N'en sommes-nous pas au point de notre évolution où, tout étant réduit, "ramené à" comme on dit, profané, décapé des illusions religieuses, névrotiques ou sentimentales, et soumis par l'intermédiaire d'analyses toujours plus indiscrètes aux règles de l'hygiène et de la sociologie - tout nous semble permis de ce qui ne nuirait pas à la santé et à la productivité ? (Tout le reste étant, d'ailleurs, de mieux en mieux prescrit.)"

Denis de ROUGEMONT, Comme toi-même, Essais sur les Mythes de l'Amour, Lausanne, L'Age d'Homme, 2010, pp. 47-48.

samedi 25 juin 2011

Aller Ailleurs









"...le vrai problème éthique et religieux, celui qui demande une décision ou un pari : faut-il croire que la liberté ne puisse être conquise que par le détachement de nos liens avec la chair, avec le monde, et avec notre moi distinct ? Ou bien faut-il plutôt ordonner ces relations au But suprême, qui suscite en nous la personne ?
Nous sommes au monde comme n'étant pas du monde, mais plutôt comme étant destinés à le transformer sans relâche (d'où la technique) pour d'autres tâches qui nous dépassent et en même temps nous réalisent. J'en déduis que notre vocation est bel et bien d'aller ailleurs, mais avec tout ce que nous sommes; et qu'elle est moins d'ascèse que de transmutation; et qu'elle n'est pas de fuite mais de prise de conscience, de prise de possession de nous-même et des choses, au nom d'un sens qui nous soit propre et singulier, et par lequel nous atteindrons l'universel
."

Denis de ROUGEMONT
, Comme toi-même, Essais sur les Mythes de l'Amour, Lausanne, L'Age d'Homme, 2010, pp. 43-44.

jeudi 23 juin 2011

Du réel à l'idéal ?











"In all that we do, we must remember that what sets America apart is not solely our power – it is the principles upon which our union was founded. We are a nation that brings our enemies to justice while adhering to the rule of law, and respecting the rights of all our citizens. We protect our own freedom and prosperity by extending it to others. We stand not for empire, but for self-determination. That is why we have a stake in the democratic aspirations that are now washing across the Arab World. We will support those revolutions with fidelity to our ideals, with the power of our example, and with an unwavering belief that all human beings deserve to live with freedom and dignity."

Barak OBAMA, Address to the Nation, 22 juin 2011.

mercredi 22 juin 2011

Baccalauréat















Comme chaque année, le rituel "initiatique" du baccalauréat donne lieu à la non moins rituelle contestation de l'épreuve de philosophie, particularité française que les tenants du nivellement par le bas voudraient bien voir disparaître, au prétexte que nos "partenaires européens" s'en dispensent, apparemment sans dommage.

(Les différents "classements des universités" - par ailleurs, aussi biaisés les uns que les autres, comme le souligne Philippe Jacqué dans un récent article du "Monde" [1] - ne sont-ils pas censés démontrer la supériorité des formations de type anglo-saxon, plus axées sur la recherche et les publications scientifiques ?)

N'en déplaise à nos thuriféraires de l'éducation minimale, l'initiation à la réflexion philosophique, à travers l'enseignement des grands thèmes et la lecture de quelques-uns des textes fondamentaux qui ont jalonné l'histoire de la pensée, pourrait bien représenter pour notre société française du XXIème siècle un atout démocratique, voire un facteur de cohésion sociale, au moment-même où le pacte républicain (i.e. le consensus national ou, si l'on préfère, l'art de vivre ensemble) paraît menacé.

Dans le prolongement de ce que notait Pierre Bourdieu, il est permis de croire que l'exercice de la réflexion et de la discussion philosophiques fournit à nos élèves (futurs bacheliers mais également citoyens en devenir) l'occasion d'apprendre à s'écouter mutuellement, à acquérir la distance et le recul qui se révéleront nécessaires lorsqu'il s'agira de régler pacifiquement les conflits inhérents à la démocratie - dans le respect des personnes et par l'attention portée aux arguments de chacun.

"Le champ philosophique est sans nul doute le premier champ scolastique qui se soit constitué en s'autonomisant par rapport au champ politique en voie de constitution et par rapport au champ religieux, dans la Grèce du Ve siècle avant notre ère; et l'histoire de ce processus d'autonomisation et de l'instauration d'un univers de discussion soumis à ses propres règles est inséparable de l'histoire du processus qui a conduit de la raison analogique (celle du mythe et du rite) à la raison logique (celle de la philosophie) : la réflexion sur la logique de l'argumentation, mythique d'abord (avec en particulier l'interrogation sur l'analogie), rhétorique et logique ensuite, accompagne la constitution d'un champ de concurrence, affranchi des prescriptions de la sagesse religieuse sans être dominé par les contraintes d'un monopole scolaire; dans ce champ, chacun sert de public à tous les autres, est constamment attentif aux autres et déterminé par ce qu'ils disent, dans une confrontation permanente qui se prend peu à peu elle-même pour objet, et qui s'accomplit dans une recherche des règles de la logique inséparable d'une recherche des règles de la communication et de l'accord intersubjectif [2]."
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[1] Philippe JACQUE, Les classements d'universités seraient truffés de "défauts, failles et autres biais", article paru dans le numéro du journal "Le Monde" daté du 18 juin 2011.
[2] Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Paris, 1997 et 2003, p. 34. Coll. "Points-Essais" (C'est nous qui soulignons).

dimanche 19 juin 2011

...et omnia vanitas























"La société moderne est hypocrite et lâche, nous voulons tous la beauté, la jouissance et le bonheur. Jamais le corps n'a été autant glorifié : mode, culturisme, règne du paraître et de l'éphémère. Une mannequin qui défile est adulée, quand les rides apparaissent elle est oubliée.

Il faut cacher la vieillesse et la mort comme on cache une laideur. Monde impitoyable
!"

Bernard DEBRE, De l'éthique ou du choix de l'homme, Paris, Desclée de Brouwer, 2011, p. 92.

samedi 18 juin 2011

18 juin 1940-18 juin 2011























"Le succès de l'entreprise engagée le 18 juin 1940 se trouvait assuré dans l'ordre international, tout comme il l'était aussi dans le domaine des armes et dans l'âme du peuple français. Le but allait être atteint, parce que l'action s'était inspirée d'une France qui resterait la France pour ses enfants et pour le monde. Or, en dépit des malheurs subis et des renoncements affichés, c'est cela qui était vrai. Il n'y a de réussite qu'à partir de la vérité."

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, Tome III, Paris, Plon, 1959, p.90.

dimanche 12 juin 2011

Semprun sur la démocratie











"En fin de compte, le processus démocratique n'est réellement opératoire que si tous les groupes politiques sont disposés à respecter scrupuleusement les règles du jeu : élections libres et pluralisme, sans doute, mais également séparation des pouvoirs, laïcité de l'Etat (par rapport aux religions de toute sorte et aux idéologies de salut public), système parlementaire, délégation des pouvoirs...En un mot : toutes les règles et normes qui assurent la libre expression des conflits de la société civile et qui fassent de la gestion démocratique des conflits le moteur d'une démocratisation permanente, la base d'un consensus qui ne peut être que dynamique, qui ne doit jamais se figer dans des formules autoritaires, même lorsque l'autorité compte sur un appui majoritaire."
Jorge SEMPRUN
, Une tombe au creux des nuages, Paris, Flammarion, 2010, p. 114.

vendredi 10 juin 2011

Hommage à Jorge Semprun














"Si l'écriture arrachait Primo Levi au passé, si elle apaisait sa mémoire ("Paradoxalement, a-t-il écrit, mon bagage de souvenirs atroces devenait une richesse, une semence : il me semblait, en écrivant, croître comme une plante"), elle me replongeait moi-même dans la mort, m'y submergeait. J'étouffais dans l'air irrespirable de mes brouillons, chaque ligne écrite m'enfonçait la tête sous l'eau, comme si j'étais à nouveau dans la baignoire de la villa de la Gestapo, à Auxerre. Je me débattais pour survivre. J'échouais dans ma tentative de dire la mort pour la réduire au silence : si j'avais poursuivi, c'est la mort, vraisemblablement, qui m'aurait rendu muet (1)."
(...)
"A Ascona, donc, sous le soleil de l'hiver, j'ai décidé de choisir le silence bruissant de la vie contre le langage meurtrier de l'écriture (2)."
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(1) Jorge SEMPRUN, L'écriture ou la vie, Paris, Gallimard, 1994, p. 259.
(2) Ibid., p. 235.