mercredi 22 juin 2011

Baccalauréat















Comme chaque année, le rituel "initiatique" du baccalauréat donne lieu à la non moins rituelle contestation de l'épreuve de philosophie, particularité française que les tenants du nivellement par le bas voudraient bien voir disparaître, au prétexte que nos "partenaires européens" s'en dispensent, apparemment sans dommage.

(Les différents "classements des universités" - par ailleurs, aussi biaisés les uns que les autres, comme le souligne Philippe Jacqué dans un récent article du "Monde" [1] - ne sont-ils pas censés démontrer la supériorité des formations de type anglo-saxon, plus axées sur la recherche et les publications scientifiques ?)

N'en déplaise à nos thuriféraires de l'éducation minimale, l'initiation à la réflexion philosophique, à travers l'enseignement des grands thèmes et la lecture de quelques-uns des textes fondamentaux qui ont jalonné l'histoire de la pensée, pourrait bien représenter pour notre société française du XXIème siècle un atout démocratique, voire un facteur de cohésion sociale, au moment-même où le pacte républicain (i.e. le consensus national ou, si l'on préfère, l'art de vivre ensemble) paraît menacé.

Dans le prolongement de ce que notait Pierre Bourdieu, il est permis de croire que l'exercice de la réflexion et de la discussion philosophiques fournit à nos élèves (futurs bacheliers mais également citoyens en devenir) l'occasion d'apprendre à s'écouter mutuellement, à acquérir la distance et le recul qui se révéleront nécessaires lorsqu'il s'agira de régler pacifiquement les conflits inhérents à la démocratie - dans le respect des personnes et par l'attention portée aux arguments de chacun.

"Le champ philosophique est sans nul doute le premier champ scolastique qui se soit constitué en s'autonomisant par rapport au champ politique en voie de constitution et par rapport au champ religieux, dans la Grèce du Ve siècle avant notre ère; et l'histoire de ce processus d'autonomisation et de l'instauration d'un univers de discussion soumis à ses propres règles est inséparable de l'histoire du processus qui a conduit de la raison analogique (celle du mythe et du rite) à la raison logique (celle de la philosophie) : la réflexion sur la logique de l'argumentation, mythique d'abord (avec en particulier l'interrogation sur l'analogie), rhétorique et logique ensuite, accompagne la constitution d'un champ de concurrence, affranchi des prescriptions de la sagesse religieuse sans être dominé par les contraintes d'un monopole scolaire; dans ce champ, chacun sert de public à tous les autres, est constamment attentif aux autres et déterminé par ce qu'ils disent, dans une confrontation permanente qui se prend peu à peu elle-même pour objet, et qui s'accomplit dans une recherche des règles de la logique inséparable d'une recherche des règles de la communication et de l'accord intersubjectif [2]."
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[1] Philippe JACQUE, Les classements d'universités seraient truffés de "défauts, failles et autres biais", article paru dans le numéro du journal "Le Monde" daté du 18 juin 2011.
[2] Pierre BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Paris, 1997 et 2003, p. 34. Coll. "Points-Essais" (C'est nous qui soulignons).
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