mardi 20 septembre 2011

Nous ne sommes rien, soyons tout !

















"Nous sommes près du but et loin du compte : nous possédons beaucoup de droits, mais nous sommes dans le même temps si peu sujets, si peu autonomes, que nous semblons avoir consenti à notre propre servitude, à notre propre aliénation, à notre propre abaissement.
L'essentiel semble se jouer désormais hors de la sphère politique, dans une société civile qui vit au rythme de nouvelles règles : la loi de la concurrence, dans une économie et une culture d'ampleur mondiale; la loi du désir, dans une société de consommation qui mesure l'existence au toujours plus; la loi de la distraction permanente. Le monde moderne fait éclater nos vies en fragments de distractions : l'écran du téléphone, l'attraction d'une série télévisée, l'exposition permanente à des stimuli publicitaires. Notre vie intérieure, notre réflexion, et aussi notre capacité à converser avec les autres s'en ressentent. Nous réagissons trop vite, trop superficiellement, trop violemment. La loi de la performance individuelle, dans une organisation du travail où ceux qui n'ont pas de qualifications, ceux qui ont passé un certain âge, sont traités comme des inutiles et mis au rencart.
Tout ce qui entame notre autonomie en tant que sujet a pris peu à peu le dessus sur les droits par lesquels nous avions conquis notre émancipation.
Nous ne nous sommes affranchis de la tutelle de la nature et de la nécessité que pour nous soumettre au joug de la modernité. Nous nous réduisons désormais à ce que nous produisons, ce que nous consommons, ce que nous croyons valoir. C'est la plus faible valeur possible de l'homme. Ou plutôt : ces valeurs-là ne sont plus humaines, on les dirait inventées par un bilan comptable qui se serait mis à penser..."

Dominique de VILLEPIN, Notre vieux pays, Paris, Plon, 2011, pp. 106-107.
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