lundi 24 octobre 2011

La ville















 "Je ne déteste pas la ville en elle-même. La ville - la grande ville en tous cas -, à condition de ne pas se laisser dépersonnaliser soi-même à son contact comme L'Homme des foules d'Edgar Poe, garantit dans la vie courante au moins une composante importante aujourd'hui de la liberté : l'anonymat. Il est possible d'ailleurs encore de vivre à Paris, dans certains quartiers centraux qui n'ont pas subi de métamorphose, comme on y vivait il y a un ou deux siècles, en piéton non migrateur, et en échappant au mouvement aspirant et foulant des migrations journalières. Là, le Paris ancien a infiniment moins changé en cinquante ans que n'a fait la "campagne", devenue, elle, méconnaissable. Je suis d'ailleurs si peu allergique aux villes en elles-mêmes que j'ai consacré à l'une d'elles mon dernier livre. Ce qui m'en éloigne, c'est moins le gigantisme qui les gagne - il n'est pas si nouveau - que la déstructuration qui les menace. C'est leur alignement progressif sur le type de ce que Spengler appelle "la grande ville mondiale tardive", celle des insulae dans la Rome impériale, des tours et des barres d'aujourd'hui. L'élimination, par la table rase et la "rénovation", des singularités différentielles nées du temps et de la sédimentation humaine en lieu clos, qui faisaient de la promenade à travers une ancienne ville, avec ses quartiers, ses rues, ses organes délicatement spécialisés et localisés, une traversée de microclimats successifs, tantôt nuancés, tantôt tranchés, une suite continue de hausses et de baisses de tension, de surprises. C'est cela peut-être, plus encore que les contacts humains facilités et multipliés, qui a fait longtemps chez nous de la grande ville un milieu alerté, tonique, stimulant pour l'écrivain, opposé à la placidité étale de la campagne. Ce qui n'a jamais été le cas en Amérique, où le carrelage urbain uniforme n'a guère permis à un vrai système nerveux d'animer des villes invertébrées. Je pense que ces villes en effet, à terme, portent sur le front le signe de la mort : le pouvoir diversifiant, singularisant de la vie n'ayant pas pu accompagner et ordonner la croissance de leur masse. Dans le tiers-monde, surtout, au Caire, à Mexico, à Calcutta, à Djakarta, ailleurs encore, cela devient un signe fatidique préoccupant."

Julien GRACQ, Entretien avec Jean Carrière, 1986 in Entretiens, Paris, José Corti, 2002, p.172-173.
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