mercredi 2 novembre 2011

Hommage à André Malraux
















"J'ai été si malheureux de sa mort que je suis resté silencieux (...)

Il était chez moi, il y a peu de temps encore. Nous étions allés déjeuner ensemble. Il avait longuement parlé. Sa brillante conversation m'avait entraîné dans ce monde de l'Art dont il était imprégné comme peu l'ont été. Il paraissait deviner ce que je pensais et je restais silencieux. Je l'écoutais et retenais chacun de ses mots enveloppés dans le tumulte de son génie.
Je suivais son regard. J'observais ses expressions et je ressentais comme une crainte. Lui aussi me regardait dans les yeux. Qu'y voyait-il ?
Je retrouvais en lui l'expression des visages rencontrés, parfois, parmi les vieilles sculptures dans les cathédrales romanes : ces visages prophétiques avec leur yeux taillés dans le marbre par la main de géniaux sculpteurs inconnus. Le visage de Malraux leur ressemblait par son expression de prière et d'inquiétude. Il m'émouvait profondément.
Il n'est plus. Pour nous tous, le vide est grand mais son oeuvre nous reste.
(...)
Je pense qu'il était mon plus grand ami. Aussi est-ce avec une grande émotion que j'ai illustré son livre les Antimémoires, de même que son récit sur la guerre d'Espagne au sujet duquel il m'a écrit une longue lettre. Comme je suis heureux qu'il ait eu le temps de le voir.
Mais Malraux était plus que mon ami.
Il était l'ami de la France et de l'humanité.
Je ne connais personne d'autre que lui qui ait été pénétré par l'Art jusqu'à en être brûlé. Ses paroles étaient de la braise. Il a brûlé comme un feu durant toute sa vie jusqu'au moment où il a été consumé lui-même.
Mon bonheur est de l'avoir rencontré.
J'espère que la jeunesse française s'inspirera de Malraux et suivra son exemple.

Marc CHAGALL, Comme un feu in La Nouvelle Revue Française, Paris, NRF, Juillet 1977, Numéro 295, p. 7-8.

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