dimanche 13 novembre 2011

L'éthique et la mort de l'autre






















- Emmanuel LEVINAS. "Derrière la relation avec la mort de l'autre, se pose un problème très étrange : notre vouloir-être est-il légitime chez nous autres, les humains, déjà de par notre être même. Il ne s'agit pas de nous interroger au nom de je ne sais quelle loi abstraite, si nous ne devons pas nous donner la mort, mais de trouver des raisons d'être, de mériter l'être. Mauvaise conscience d'être se faisant jour devant la mort d'autrui ! N'est-ce pas une écoute du commandement d'aimer que nous transmet le visage des mortels ? Leur droit à l'être ne peut faire de doute, mais c'est le moi qui est le lieu singulier où le problème s'éveille. L'effort d'exister, l'aspiration à persévérer dans l'être, le conatus essendi serait d'après les philosophes comme Spinoza le commencement de tout droit. C'est cela précisément que j'essaye de mettre en question à partir de la rencontre avec la mortalité - ou le visage - d'autrui, insistant - cela est évident - sur la radicale différence entre les autres et moi. L'angoisse pour ma propre mort révèle ma finitude et le scandale d'une existence mourant toujours trop tôt. La bonne conscience d'être reste intacte dans cette finitude. C'est la mort de l'autre homme qui met en cause cette bonne conscience.


- Christian CHABANIS. Cependant, tous les autres n'existent pas également pour nous : ils existent plus ou moins, et leur mort existe plus ou moins, selon que leur présence retentit de plus loin ou de plus près dans notre vie. Et pour toutes sortes de motifs. Mais quand on a vu la mort toucher le visage d'un être aimé, il arrive à la fois qu'elle nous paraisse et plus horrible et plus facile, presque désirable : c'est la vie qui devient comme étrangère, et nous passerions presque de l'horreur de mourir à l'horreur de vivre, de survivre. La mort prend en quelque sorte les traits de ce visage aimé, et, à travers lui, nous devient comme attrayante au lieu de nous effrayer, comme familière : partager un tel sort devient somme toute enviable au nom de l'amour. Et en son nom seul. Tous les grands amants de l'histoire veulent suivre l'autre dans sa tombe, et parfois le suivent  : ils font bon marché de la vie et de la mort. Dans une mort qui nous touche réellement, nous nous dépouillons peut-être du moi ?

- E. L. La mort, dans ce cas, a perdu sa menace.

- C. C. Elle fait naître comme un appel de l'autre, comme un appel de l'amour. En tout cas, elle apparaît comme une délivrance ; elle nous sauve de vivre à demi.

- E. L. Mais ce n'est pas là une attitude éthique. Je parlais au contraire de l'attitude éthique qui est le fond de la socialité. Non pas de l'attitude à l'égard de la mort d'un être déjà élu et cher, mais de la mort du premier venu. S'apercevoir que l'on passe après un autre quel qu'il soit - voilà l'éthique.

- C. C. C'est une sorte de rupture avec une ontologie où notre propre être conditionne l'approche de l'Etre et des êtres. Seule compte, à la limite, l'existence de l'autre, et donc la mort de l'autre ?

C'est à partir de l'existence de l'autre que la mienne se pose comme humaine. J'essaie d'imaginer une anthropologie un peu différente de celle qui part du conatus essendi, à partir de la relation à la mort d'autrui. Mais je crois avoir dit que non seulement de la mort de l'autre mais aussi de sa vie nous répondons. Et c'est en répondant de sa vie que nous sommes déjà avec lui dans sa mort. Quant à l'ontologie, je me suis parfois demandé si, pour révéler l'humain qui s'efforce d'y faire rupture, elle doit être fondée ou minée."

Emmanuel LEVINAS, Le philosophe et la mort (Entretiens) in Altérité et transcendance, Paris, Fata Morgana, 1995, p. 168-170.
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