lundi 21 novembre 2011

L'Europe et la paix

















"Le problème de l'Europe et de la paix, c'est précisément celui que pose la contradiction de notre conscience d'Européens. C'est le problème de l'humanité en nous, de la centralité de l'Europe dont les "forces vitales" - celles où reste encore active la persévérance brutale des étants dans leur être - sont déjà séduites par la paix, par la paix préférée à la violence et, plus précisément encore, par la paix d'une humanité qui, européenne en nous, s'est déjà décidée pour la sagesse grecque de manière à attendre la paix humaine à partir du Vrai. Paix à partir de la Vérité - à partir de la vérité d'un savoir où le divers, au lieu de s'opposer, s'accorde ou s'unit; où l'étranger s'assimile ; où l'autre se concilie avec l'identité de l'identique en chacun. Paix comme retour du multiple à l'unité, conformément à l'idée platonicienne ou néoplatonicienne de l'Un. Paix à  partir de la vérité qui - merveille des merveilles - commande les hommes sans les forcer ni les combattre, qui les gouverne ou les assemble sans les asservir, qui peut convaincre, par le discours, au lieu de vaincre, et qui maîtrise les éléments hostiles de la nature, par le calcul et le savoir-faire de la technique. Paix à partir de l'Etat qui serait rassemblement des hommes participant aux mêmes vérités idéales. Paix qui y est goûtée comme tranquillité qu'assure la solidarité - mesure exacte de la réciprocité dans les services rendus entre semblables : unité d'un Tout où chacun trouve son repos, sa place, son assise. Paix comme tranquillité et repos ! Paix du repos entre êtres ayant bonne assise ou reposant sur la solidité sous-jacente de leur substance, se suffisant dans leur identité ou capables de se satisfaire et recherchant satisfaction.

Mais la conscience de l'Européen est, dès lors, mauvaise à cause de la contradiction qui la déchire à l'heure même de sa modernité, laquelle est probablement celle des bilans établis dans la lucidité, celle de la pleine conscience. Cette histoire d'une paix, d'une liberté et d'un bien-être promis à partir d'une lumière qu'un savoir universel projetait sur le monde et sur la société humaine - et jusque sur les messages religieux qui se cherchaient justification dans les vérités du savoir - cette histoire ne se reconnaît pas dans ses millénaires luttes fratricides, politiques et sanglantes, d'impérialisme, de mépris humain et d'exploitation, jusque dans notre siècle des guerres mondiales, des génocides de l'holocauste et du terrorisme ; du chômage et de la misère continue du Tiers-Monde ; des impitoyables doctrines et des cruautés du fascisme et du national-socialisme et jusque dans le suprême paradoxe où la défense de l'homme et de ses droits s'invertit en stalinisme.            
D'où contestation de la centralité de l'Europe et de sa culture. Une fatigue de l'Europe !"
(...)
Voici que la vérité menace l 'être lui-même, voici que la vérité menace, si l'on peut dire, l'être en tant qu'être et disqualifie l'Europe qui découvrit - et laissa à découvert - ces forces. Mais, sans doute, cette façon même de disqualifier et d'accuser, procède-t-elle déjà d'une vocation de l'esprit dont l'amour de la sagesse ne traduit pas et ne tarit pas les pouvoirs d'amour (1)."

Emmanuel LEVINAS, Altérité et transcendance, Paris, Fata Morgana, 1995, p. 136-137.
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(1) C'est moi qui souligne.
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