Celui qui n’accepte pas ce monde n’y bâtit pas de maison. S’il a froid, c’est sans avoir froid. Il a chaud sans chaleur. S’il abat des bouleaux, c’est comme s’il n’abattait rien; mais les bouleaux sont là, par terre et il reçoit l’argent convenu, ou bien il ne reçoit que des coups. Il reçoit les coups comme un don sans signification, et il repart sans s’étonner.
Il boit l’eau sans avoir soif, il s’enfonce
dans le roc sans se trouver mal.
La jambe cassée, sous un camion, il garde son air habituel et songe à la paix, à la paix, à la paix si difficile à obtenir, si difficile à garder, à la paix.
La jambe cassée, sous un camion, il garde son air habituel et songe à la paix, à la paix, à la paix si difficile à obtenir, si difficile à garder, à la paix.
Sans être jamais sorti, le monde lui est
familier. Il connaît bien la mer. La mer est constamment sous lui, une mer sans
eau, mais non pas sans vagues, mais non pas sans étendue. Il connaît bien les
rivières. Elles le traversent constamment, sans eau mais non pas sans largeur,
mais non pas sans torrents soudains.
Des ouragans sans air font rage en lui.
L’immobilité de la Terre est aussi la sienne. Des routes, des véhicules, des
troupeaux sans fin le parcourent, et un grand arbre sans cellulose mais bien
ferme mûrit en lui un fruit amer, amer souvent, doux rarement.
Ainsi à l’écart, toujours seul au rendez-vous,
sans jamais retenir une main dans ses mains, il songe, le hameçon au cœur, à la
paix, à la damnée paix lancinante, la sienne, et à la paix qu’on dit être
par-dessus cette paix.
Henri
MICHAUX, La nuit
remue (1935)

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