mercredi 30 mai 2012

Actualité de Pascal





















"La pensée des Pensées s'inscrit au carrefour d'une culture européenne qui, depuis la Renaissance, oppose foi et doute, raison et religion. La culture française est, au sein de la culture européenne, celle où s'est mené de la façon la plus radicale le débat/combat entre ces diverses instances, et Pascal est celui qui inclut, dans son propre esprit, ce combat qui oppose les esprits en France. Au lieu de voir dans la foi, le doute, la raison, la religion des instances ennemies et exclusives l'une de l'autre, il en fait les éléments, conflictuels mais aussi complémentaires, de sa propre tragédie intérieure.
L'opposition entre l'ordre absurde de la foi et l'ordre empirico-rationnel de la science s'accompagne chez lui d'une complémentarité dialogique de l'un et de l'autre. Foi, doute, raison, religion se rencontrent, s'entre-combattent et se nourrissent l'un de l'autre. La grandeur de Pascal est d'avoir rendu complémentaire et fécond leur affrontement.
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L'actualité de Pascal

Penseur de la complexité de l'être humain dans le monde, Pascal est d'une actualité inouïe. L'effondrement du déterminisme absolu dans la science, l'effondrement d'une conception téléguidée de l'histoire en ascension vers le progrès, tout cela constitue un retour profond de l'incertitude dans la connaissance. La conscience rationnelle accrue des limites de la raison, y compris scientifique (Popper, Gödel, et autres), le confirme. Le surgissement des apories en toutes les avancées de la pensée scientifique nous fait retrouver spontanément l'idée de Pascal (et de Niels Bohr) selon laquelle le contraire d'une vérité profonde n'est pas une erreur, c'est une autre vérité profonde."

Edgar MORIN, Mes philosophes, Paris, Germina, 2011, p. 50 et 53.

jeudi 17 mai 2012

La République















"La France, qui combine unité administrative et diversité anthropologique, est en Europe, et probablement dans le monde, une exception historique.
(...)
Le racisme, dans ce patchwork de moeurs et de coutumes qu'est la France, trouve un mauvais terrain. Son influence, sans être nulle bien sûr, ne peut guère s'étendre au-delà de quelques petits cercles d'intellectuels sans prise sur les processus politiques.  Il est trop dangereux pour l'unité nationale.
(...)
Les défenseurs autoproclamés de l'identité nationale ne comprennent pas l'histoire de leur propre pays. Osons le dire : ils sont aveugles à la subtilité et à la vérité du génie national qui combine unité de projet et gestion pragmatique de diversité."

Hervé LE BRAS & Emmanuel TODD, L'invention de la France, Paris, Gallimard, 2012, pp. 10-12.

lundi 14 mai 2012

Aliénation

















"Le déficit de notre balance intellectuelle n'a plus rien à envier à la commerciale. Il ne nous est même plus donné de choisir le thème de nos colloques, et, notre bon maître renouvelant ses stocks à toute allure, nos meilleurs élèves planchent avec application sur des lubies un peu bêta importées en cinq sec des Etats-Unis : le nouvel ordre mondial, la fin de l'Histoire, le choc des civilisations, l'Europe, Vénus  et l'Amérique, Mars, etc. Tous thèmes déjà traités, bien avant Huntington et Fukuyama, et avec une autre profondeur, par Fernand Braudel, Alexandre Kojève, Henri Lefebvre et d'autres, mais que le zèle du colonisé impose comme des sujets de bac  à nos debaters professionnels, qui s'en voudraient de citer les pionniers indigènes - quand ils ne les ignorent pas. Ils n'ont pas tort, question carrière : sans un tampon de l'Ivy League ou un statut de visiting professor, impossible, pour un penseur européen non labélisé, de se faire connaître en dehors de ses frontières. Aliénation : le concept est passé de mode, le tremplin fait des merveilles. Si notre petit monde intellectuel et universitaire qui en aurait pourtant l'obligation et le temps, préfère la resucée glamour à l'idée de départ, comment l'exiger de ceux qui comme vous courent au plus pressé : la manchette du jour ?"


Régis DEBRAY, Rêverie de gauche, Paris, Flammarion, 2012, pp. 68-69.

samedi 12 mai 2012

Les intellectuels et la Nation












« La modernité ne cesse de développer la communication mais dans le même élan rompt les liens les plus anciens : ainsi le pavage ou le macadam, de même que la semelle de nos chaussures, nous séparent de la Terre. »

Erik Orsenna, Sur la route du papier. Petit précis de mondialisation III


Nombreuses sont les raisons qui, à mon sens, peuvent expliquer la constante dérive qui conduisit à l’érosion du sentiment national. Certaines sont assurément positives, ainsi une légitime méfiance à l’égard d’un nationalisme exacerbé responsable de deux conflits mondiaux ; la volonté de construire sur les décombres de la guerre une nouvelle Europe, pacifique et solidaire – avec son corollaire, l’affaiblissement du sentiment national au profit d’un idéal (utopique ?) européen : la nouvelle patrie, ce sera l’Europe. On voit aujourd’hui l’irréalisme de telles bonnes intentions dès qu’elles se heurtent à ces faits têtus que sont l’existence des nations et de leurs intérêts divergents.

On ne saurait impunément faire fi de la géographie ni de l’histoire…
(En témoigne, d’ailleurs, l’essor contemporain de disciplines comme la géopolitique, la démographie, l’anthropologie, la polémologie, etc.).


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La dévalorisation du métier d’enseignant s’est accompagnée d’une fragilisation du recrutement. Dans le même temps, l’université française versait dans l’idéologie (massification, cooptation), au risque de voir s’exiler les meilleurs cerveaux.

Les modes succédaient aux modes dans les milieux pédagogiques, les réformes aux réformes au gré des ministres, avec pour conséquence une dégradation des savoirs fondamentaux (lire, écrire, compter) au sortir de l’école primaire et un abandon de la discipline de la part d’un corps enseignant souvent impuissant ou démotivé.

La crise de mai 68, à cet égard, marque un tournant décisif, et son influence reste grande sur toute la génération aujourd’hui aux commandes de la société.

Les années Mitterrand, qui avaient débuté dans la fidélité à l’idéal socialiste d’égalité en s’inscrivant dans la continuité d’une certaine pratique marxiste de la politique (nationalisations – notamment celle d’une grande partie du secteur bancaire) s’achevèrent dans le culte de l’argent et l’apologie de fait d’un social libéralisme bien proche du néolibéralisme qui lui succéda (1).

Les médias sont désormais entre les mains de cette génération post-soixante-huitarde, génération « libertaire » (quand ce n’est pas libertine, aux dires de certains…) pour laquelle il n’est plus de valeurs que relatives.

Et voici le mal le plus pernicieux : le relativisme !

Alibi du multiculturalisme comme d’un laïcisme militant  - à l’opposé d’une laïcité bien comprise ouvrant à la tolérance -, le relativisme se pare des vertus du droit-de-l’hommisme et, par un retournement caractéristique, débouche de fait sur l’interventionisme : au plan intérieur, c’est l’interdiction du voile islamique ; en politique étrangère, c’est la problématique expédition de Libye.
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(1) "Je n'ignore pas les facteurs objectifs qui ont conduit, dans les années Mitterrand, à fusionner les sphères du pouvoir et de l'argent : la libre circulation des capitaux, l'écart croissant des rémunérations, du double au quadruple, entre le privé et le public, les privatisations des entreprises publiques conduites par la droite, etc..." Régis DEBRAY, Rêverie de gauche, Paris, Flammarion, 2012, pp. 25-26.

L'éducation (encore et toujours)














« Puisque tout recommence toujours, ce que j’ai fait sera, tôt ou tard, une source d’ardeurs nouvelles après que j’aurai disparu. »
 Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. Le Salut


"S'il y a une France identique à elle-même au-delà des circonstances qui en constituent le cheminement d’ombre et de lumière, cette France-là ne s’accomplit, dans son être, dans sa destinée, dans sa parole de vie et jusque dans la mort même de sa parole que par l’incarnation de l’esprit dans la terre de France, que par la transmutation de cette terre en termes d’esprit, d’intelligence, de sacrifice, de géopolitique transcendantale." 
Dominique de Roux, De Gaulle.

Nous sommes dans l’histoire immédiate. Ainsi le veut l’accélération du temps et des rythmes de vie à l’époque contemporaine.


Le temps paraît manquer pour la réflexion.
La société de l’information, avec son bombardement incessant de nouvelles non hiérarchisées et rarement mises en perspective, accouche, victime de ses propres contradictions, de son contraire : la désinformation. Insidieusement, l’information ainsi dévoyée entrebâille la porte à la propagande. Aliénation.


Un autre aspect aliénant de l’époque me paraît dû à l’oubli de l’Histoire. Par légèreté ou délibérément, les responsables politiques en charge de l’éducation nationale ont, durant des décennies, négligé la place que devait tenir dans les programmes scolaires l’enseignement de l’Histoire.
Dans un pays ouvert au monde, à la modernité, et qui se veut accueillant aux flux migratoires favorisés par la mondialisation, c’est à l’éducation nationale (donc, par définition, civique) que revient désormais le rôle d’exposer et d’expliquer la longue chaîne d’événements, d’œuvres d’art et de littérature, de traditions mais aussi de sacrifices qui peuvent fonder en raison le sentiment d’appartenance à une communauté nationale.
A cet égard, il serait bon d’étudier de près l’exemple américain afin, peut-être, de s’en inspirer.
Dans une société devenue, dans les faits, multiculturelle, c’est aux institutions – et, au premier chef, à l’école – qu’il incombe de prendre le relais de traditions familiales désormais multiples et diverses. (Ceci est d’autant plus nécessaire, la conscription ayant été abolie, que l’école reste la principale voire l‘unique institution à laquelle revient cette tâche d’édification du lien social.).

lundi 7 mai 2012

8 mai 1945-8 mai 2012


"Comme toujours, c'est du creuset des batailles que sortira l'ordre nouveau et il sera finalement rendu à chaque nation suivant les oeuvres de ses armes."

Charles de Gaulle (1940)